‹ Odes funambulesques (volume 4)Chapitre 36 sur 66 · MARCHANDS DE CRAYONS · texte numérisé non relu

MARCHANDS DE CRAYONS

Rose pleurait : Un bon jeune homme

Voulut la consoler un brin.

— « Ah I de quelque nom qu'on vous nomme,

Dit-elle, vous allez voir comme

J'ai raison d'avoir du chagrin î

c Pour Meaux, ayant plié ma tente,

En avril dernier je partis. .

J'allais hériter de ma tante,

Dont la dépouille aujourd'hui tente

Une foule de bons partis.

idé ODES funambulesque:!^.

c Mais ce n'est pas dans la province Que resplendit mon firmament :

C'est ici que loge mon prince, L'homme pour qui mon cœur se pince.

Mon Arthur, mon tout, mon amant !

« Loin de lui mon âme est funèbre ;

A sa voix qui me^fait rêver J'étais docile comme un zèbre !

, C'est un individu célèbre :

Où pourrai-je le retrouver?

c Car en vain mon regard se dresse f ' Comme Arthur ne m'ft pas écrit, l'ignore en tout point son adresse.

Comment donc faire avec adresse Ce que mon désir me prescrit?

« tristessôf jusqu'à la lie

Je te savoure et je te bois.

Sa rue, hélas ! est déiûôlie :

Je vois avec ôiélatïcolie v

Que l'on y pose un mw de boisf »

ODES FUNAMBtJLBSQUES. 191

< — Ne pleurez pas, Mademoiselle, Dit le bon jeune homme éperdu A Rose, en se penchant vers elle; Vous allez roîr arec quel zèle Nous chercherons l'Arthur perdu f

, « Puisqu'il s'agit d'un homme illustre, Venez au bal de l'Opéra.

Vous le trouvère* sous le lustre Appuyé sur quelque balustre \ Pour l'entrée, on vous la paiera. »

Les voici tous deux à la fôle^ Dans cet endroit, iH^stigieux Depuis les tapis jusqu'au faite, Où la réunion est faite De ce que Paris a de mieui.

Tout est couleur, lumière, flamme.

Et l'on s'étouffie à trépasser.

Le bon jeune homme dit : ^ c Madame, Cherchez hieu l'ami de votre âme Parmi les gens qui vont passer 1

m ODES FUNAMBULESQUES.

« A-t-il qaelqae prééminence Sur Télite de ces lions Du report et de la finance, Chez qui la moindre lieutenance Vaut au moins quinze millions?

c Voici le maître de Marseille, Lireux, Solar grave et pensif, Millaud, à qui Phébus conseille La bienfaisance, et qui s'éveille Dans une maison d'or massif I

c Puis voici la cohorte insigne Des artistes, cerveaux en fleur; Hamon, gracieux comme un cygne, Galimard qui cherche la ligne, Préault, qui trouve la couleur I

c Puis Masson, fort de ses magies, Et Couture, épris des hasards :

Tous deux à travers les orgies Ont vu passer, de sang rougies, Les ombres paies des Césars.

ODES FUiNâMBULëSQUëS. 19»

« Voici Millet, voici Christophe, Et tous les fils de Phidias, Et Chenayard, ce philosophe, Aveuglé par un bout d'étoffe Que chiffonne en causant Diaz.

« Voici des acteurs, Hyacinthe, Frederick, Fechter; admirons Grasset, qu'on abreiive d'absinthe.

Et Gueymard, qui dans cette enceinte Assourdit la voix des clairons !

« Puis voici les porteurs de lyre.

Les meilleurs Homëres du jour.

Ceux que vers son calvaire attire Encore le double martyre Fait de poésie et d'amour!

< Voici Musset, dieu de la ville, Et Dupont mattre de son pré.

Et Sainte-Beuve et Théophile, Chanteur pour qui la muse file Des jours tissus d'un fil pourpré.

i94 ODES FUNAMBULESQUES.

« Voici Booilhet, que tu conseilles, Naïade antique au front de lys,.

Philoxène, amant de merveilles, Qui, tout enfant, vit les abeilles Baiser les lèvres de Myrtis.

c Puis, dans ce torrent qui s'épanche.

Voici les frères de Concourt ; Mirecourt acharné sur Planche, Et Monselet à la main blanche Vers qui la Renommée aocourt.

€ Drgueil des nouvelles déesses.

Voici les trois frères Lévy, Tous si ruisselants de richesses Que les banquiers et les duchesses Les accostent d'un air ravi«

c Connais-tu l'homme plein d'audace Devant ces hardis triumvirs, Qui les regarde face à face, Et dont la jeune presse efiboe L'ancien blason des Ebsévirs?

c C'est un fils d'Apollon et d'ÈvB, Le typographe Malassis, Que tout bas invoque sans trêve Le poëte inédit qui rôve^ Triste, et sur une malle assis.

« Voici Vitu, chez qui s'allie A l'esprit, l'or d'un podesta; Fauchery, venu d'Australie Avec cette douce folie Que de Bohême il emporta ;

« Puis Lherminier des Amériques t Murger^ aux pompons éclatants.

Vide tous ses écrins féeriques.

Gozlan jure que les lyriques Dureront au plus cinquante ans I

< sœur de l'aube orientale, Regardez bien tous ces héros !

Car ils sont le luxe qu'étale Notre immortelle capitale :

Après eux tout n'est que zéros. »

Il dit. La malheureuse fille, Ignorante de son destin Et rapide comme une anguille.

Vers le flot confus qui fourmille Leva ses deux pieds de satin.

Sa vue à travers une houle Plongea dans les rangs espacés Des gens fameux; puis dans la foule Elle tomba, lys que Ton foule!... — Ces timbaliers étaient passés.

( — Mais, hasarda tout bas son guide Alors qu'elle reprit ses sens.

Quel peut donc être, enfant candide, L'homme célèbre, mais perfide, Qui n'est pas parmi ces passants ?

€ Il n'est pas peintre? c'est étrange.

Alors, quel succès est le sien?

Il n'est donc pas, non plus, mon ange.

Poète, pu bien agent de change?

Ni boursier? ni musicien? >

c — Si, répondit-.elle, il se pique D'être un merveilleux baryton, Et, malgré son joli physique, • Il fait souvent de la musique Avec son cornet à piston î

c Son bonnet brille comme un phare Sur^son costume officiel, Lorsque, aux éclats de sa fanfare.

Le moineau franc tremble et s'effare Et s'enfuit vers l'azur du ciel !

c II aimait à faire tapage

Par les beaux jours pleins de rayons.

Assis en vêtement de page

Sur le sommet d'un équipage.

Derrière un marchand de crayons !

t Que de fois j'ai voulu les suivre, Mêlant mon cœur à l'instrument Qui répand les notes de cuivre, Comme la gargouille et la guivre Se mêlent au noir monument!

< Car leurs coussins étaient deux trônes, Quand mon Arthur sonnait du cor Près de Mangin en galons jaunes, Qui sent des plumets de deux aunes Frissonner sur son casque d'or! »

Janvier 1857.

OGGIDENTÂIE ONZIÈME

NOMMONS COUTUREI

J'ai Tamour- propre de me croire le seal artiate véritablement sôrienz de notre époque ; (toos Toyez qne j'ai le courage de mes opinions.)

Thomas Couturk, lettre à M. de Villemesaant. Figaro du28 janyier 1857.

Puisque, honnis Coature,

Les professeurs Qui font de la peinture

Sont des farceurs ;

Puisque ce dogmatiste

Mystérieux Reste le seul artiste

Bien sérieux ;

Puisque seuls les gens pingres

Ont le dessein D'admirer encore Ingres

Et son dessin ;

Puisque tout ce qui ca^se Dit que la croix

ï'ut offerte sans cause A Delacroix ;

Puisque toute la Souabe Sait que Decamps

N'a jamais vu d'Arabe Ni peint de camps ;

Puisque, même au Bosphore.

Chacun saura Que Fromentin ignore . Le Sahara :

ODES FUNAMBULESQUES. îOl

Puisque, sous les étoiles.

L'univers n'est ' Pas encombré des toiles Que fait Vernet ;

Puisque Thonmie féroce Nommé Troyon

Ne connaît ni la brosse Ni le crayon ;

Puisque dans nul ouvrage

Rosa Bonheur Ne rend le labourage

Avec bonheur ;

Puisqu'on doit sans alarme

Croiser le fer Contre tous ceux que charme

Ary Scheffer ;

203 0DK9 FUNAMBULESQUES.

Puisqu'en vain les Osages,

Ont par lazzi Loué les paysages

De Palizzi ;

Puisque, sans argutie.

On peut nier L'exacte minutie

De Meissonier

Puisqu'à moins qu'on soit ivre

De très-bon vin.

On ne saurait pas vivre

Près d'un Bonvin ;

Puisque l'im ne réserve Ni Daumier, ni

L'étincelante verve De Gavarni :

ODES FUNAMBULESQUES, fi03

Puisqu^l faut les astuces

D*un Esclavon Pour célébrer les Russes

D'Adolphe Yvon ;

Foin des gens qui travaillent Pour nous berner ! ^

Que tous les peintres aillent Se promener I

Puisque seul il s'excepte

Avec grand sens,

Ah ! que Couture accepte Tout notre encens I

Que lui seul soit Appelle !

Que Gamoëns Ressuscité l'appelle

Aussi Rubens t

Qu'il parle à ses apôtres !

En Iroquois !

On ira dire aux autres

De rester cois î

Pose ton manteau sombre Sur ce qu'ils font ;

Couvre-les de ton ombre, Oubli profond f

Et poursuis comme Oreste,

Fatalité, Ce chœur dont rien ne reste.

Couture ôté !

Janvier 18S7*

Page 1