‹ Odes funambulesques (volume 5)Chapitre 13 sur 75 · LES THÉÂTRES D'ENFANTS · texte numérisé non relu

LES THÉÂTRES D'ENFANTS

Bonsoir, chère Évohé. Comment vous portez-vousl Vous arrivez bien tard! Comme vos yeux sont doux Ce soir I deux lacs du ciell et la robe est divine. Quel écrin I vous aimez Diaz, on le devine.

Vos poignets amincis sortent comme des fleurs De cette mousseline aux replis querelleurs;

Ce col simple est charmant, ce chapeau de peluche Blanche, ce tour de tête avec son humble ruche, Vous donnent, ma déesse, un air tout virginal. Et chez vous Gayami complète Juvénal.

Votre joue amoureuse a le duvet des pèches, Et si jamais Tenfant Ëros manque de flèches.

Il vous demandera les cils de cet œil noir.

Qnel dommage qu'il soit déjà samedi soir, Et qu'il faille chanter, ma Muse folâtre i Car je vous aurais dit : c Le feu brille dans Tâtre, La verte salamandre y sautille en rêvant; Laissons tomber 1^ pluie et soupirer le vent. Car les sophas sont doux loin des regards moroses, Et nos verres de vin sont pleins de rayons roses, i Mais Earr seul peut flâner aux grèves d'Étretat. Un dieu ne nous fit pas ces loisirs : notre état. C'est de fouetter au sang, comme Croquemitaine, Tous les petits vauriens, sans prendre de mitaine. Nous leur faisons bien peur t Heureusement je vois Que mon Croquemitaine, avec sa grosse voix.

Avale à belles dents les bonbons aux pistaches. Porte des bas à jour et n'a pas de moustaches.

La moustache irait mal avec sa douce peau. Mais nous perdons dii tenipsi ielez là ce chapeau. La robe, les jupons ; tirez cette baleine, Ce bas de cachemire avec sa blanche laine.

Et ces boucles d'oreille et ce petit collier. Il faut, ma chère enfant, vous mettre eo cavalier. Nous allons dans un lieu sauvage où, sur mon âme, L'on est fort exposée en costume de femmâ.

Passez ce pantalon et ces bottines, qui Viennent de chez Renard et de chez Sakoski; Cachez votre beau sein dans un gilet bien juste. Ce frac va déguiser tous les trésors du buste. Bien. Maintenant, prenez, comme les plus ardents. Le twine sur le bras et le cigare aux dents; Faites mordre à propos par l'épingle inhumaine Vos cheveux d'or. C'est tout. Venez, et Dieu noiis mène'

Le Tartare des Grecs, où le cruel Typhon Les cent gueules en feu parait encor bouffon; Tobolsk, la rue aux Ours, qui plaft aux réalistes. L'enfer, où pleureront les matérialisles, La Thrace aux vents glacés, le mont Hyinâlâïà^ L'hôtel des Haricots, Saint-Cloud, Batavia,

ODES J^Ù^ÀiîBULÈèÔUES. 79

Mourzouk, où Ton rôtît rhommè comme tinè dmdè^ Les mines dé Norwégô et les grands pùîts de l'Iôdè, Asiles du serpent et du caméléon,' '

L'Etna, Botany-Èay, l'Iélande et fOdèôn

Sont des endroits charmants et du pà^s dti Tentïrë,'

A côté àfè l'endroit ou nous allons nous rendre.

Nulle part, fdt-cè même au fond de la Cité,

L'Impudeur, la Débauche et la Lubricité,

La Luxure au front blanc creusé dé cicatrices^

Et le Libéf flnagé aveè ses mille vîcëî.

Ne dansèrent éft chœur ballets plus trîoînfiHâàfif I

C'est ce que l'on appelle un Théâtre à'enfdnts.

Figttre*tol, lecteur, une boîte irialéaine ; Des lauriers de p'apier courbnnerit ravànt-scéiiéi Et vous voyez se tordre avec un air moqueur Des camaïeus blèu-tendre à soulever le cœiir. Quatre violons faux grincent avec la flûte, La clarinette beugle, et dans feur triste lutte, iLe cornet à piston survient tout essoufflé, Gomme un cheval boiteux pris dans un champ de blé. Et qui, les yeux hagards, s'enfuit avec démence. Mais le rideau se lève et la pièce commence.

Des petits malhenreiix aOublés d'oripeaux.

Infirmes, rabougris, et suant dans leurs peaux.

Récitent une prose à crier : * A la garde 1 >

Et brament des couplets d'oue voix nasillarde.

Le scrofule a détruit les ailes de leur nez;

Leur joue est molle, et tombe en plis désordonné,

l<es yeux tout chassieux prennent des tons d'absinthe,

Et l'épine dorsale a l'air d'un labyrinthe.

Ils sautent au hasard comme de petits faons.

Vous homme simple et bon, rien qu'à voir ces enfants

Estropiés sans doute et battus par leurs maîtres,

Vous les plaignez déjà, ces pauvres petits êtres I

Mais un monsieur bien mis, un abonné du lien. Qui hante la coulisse et fait le Richelieu, Vous apprend que ces nains, dont la race fourmille. Ont cinquante ans et sont des pères de famille. Ils grisonnent ; ils sont comme vous, chers lecteurs. Gardes nationaux, poètes, électeurs.

Et portent des faux cols ; c'est le vice précoce Qui les a desséchés comme un pois dans sa cosse; Leur femme, déjà vieille, élève un rossignol. Et l'un d'eux est orné de quelque ordre espagnol.

A ces mots, voyant clair dans ce bonteux arcane, Honnête citadin, vous prenez votre canne, £t le sage parti, trois fois sage en effet.

De fuir en maudissant le maire et le préfet, A moins que, comme nous, aimant Tallégorie, Vous ne restiez pour voir la fantasmagorie.

C'est un spectacle heureux et d'un effet hardi. Il ne vous montre pas la lune en plein midi, Mais il donne le droit d'éteindre les chandelles. L'amour est libre alors, et vole à tire d'ailes, Et l'on peut souhaiter un endroit écarté Où de n'être pas chaise on ait la liberté.

Serrez- vous contre moi, chère Evohé, ma muse ! Toici l'heure où bientôt l'habit qui les abuse Va devenir utile, abominablement.

Trois fois heureux encor si ce déguisement, A dessein médité pour ce moment critique, iPeut éloigner de vous ce public éclectique I Donc, à ces cris que pousse en mourant la vertu. Honteuse de mourir sans avoir combattu, Au bruit de ces soupirs qu'un faible écho répète, Sauvons-nous au hasard sans tambour ni trompette!

t2 ODES FllSAtlBULEgQUËâ.

Allons chez noas, ma mie, 6 ma musé à î'celt liféil t Et, la main dans la main, lisons au coin dii téi, Cependant qu'au dehors le vent siftle et dètonç, Les Chants du crépuscule et tes feuilles d'autonuif.

Car, tandis que là-tms, t'entaiîce, sotis le t'diiet, A de honteux vieillards sert de Honteux jouet. Il est doux de revoir, dans les odes écloses, " Les beaux petits enfants sourire avec les roses, Et la mère au beau front pour ce charmant essaim Répandre sans compter les perles de son sein ; Et d'écouler en soi chanter avec les heures L'harmonieux concert des voix intérieures I

Décembre 18tS.

SlTtBE TROISIËHE

L'ÛPËRÀ TUhC

Chère Évohé, voici le Éarnavâi cjui tïènt^ Et l'on danse à la fin du mois, s'il ni'ên souvient. Je voulais vous montrer une chose divine.

Un domino chanhant que Gavarni dessiîie^

Une surprise, enfin ! Pourquoi venir le soir î

Nous n'avons même pas le temps de nous asseoir,

Quand j'aurais, pour rester sur ceè ditatis sublimes^

Encore plus de raisons qile vous n'avfez de rimes t

Il faut partir. Preùez votre châle, Évohé.

Si je ne vous savais un cœur très-dévoué,

Et de l'esprit à flots, si vous étiez bégueule,

Je vous engagerais à rester toute seule ;

Car je crois qu'il s'agit d'aller encore un coup

Attaquer un défaut que vous avez beaucoup.

Vous voyez trop souvent votre amie au King's Gharle

Et je vous vois rougir chaque fois que j'en parle I

Tortille tes cheveux avec des tresses d'or, >

ma muse, et volons sur l'aile d'un condor Jusqu'au pays féerique où les blanches sultanes Baignent leurs corps polis à l'ombre des platanes. Et s'enivrent le cœur aux chansons du harem Sous les rosiers de Perse et de Jérusalem, Tandis qu'en souriant, les esclaves tartares Arrachent des soupirs à l'âme des guitares.

Il était à Stamboul un théâtre enchanteur.

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g( ODES FUNAMBULESQUES.

Dont le snltan lui-même était le directeur :

La Musique et ses voix, l'altière Poésie, Les danses de l'Espagne et de la molle Asie Encbantaient, i souhait pom* l'extase des sens, Ce palais ébloui de feux resplendissants.

Or, le saltan, naguère, en ses jours d'allégresse. Avait dormi longtemps chez les filles de Grèce, Et, versant des parfums sous le ciel embaumé. Ainsi que Madeleine avait beaucoup aimé.

Hais quand l'âge de glace eut fondu cette lave, Il fut, à son biver, l'esclave d'une esclave Qui lui chantait le soir de doux airs espagnols. D'une voix douce k faire envie aux rossignols. Elle avait les langueurs des filles de la Gaule, Soit qu'elle soupirât la romance du Saule, Ou quelque chant d'amour plaintif et singulier. Sons l'habit provoquant -d'un jeune cavalier.

Hais sa pourpre, fatale aux amours des captivée, Buvait le sang vermeil des blanches et des Juives, Et ses regards emplis de force et de douceur, Demandaient chaque mois la (été d'un danseur. Lorsque la Favorite, avec ses airs de reine.

Apparaissait, portant la couronne sereine Dont les lys enflammés ruisselaient en marchant. Tout le peuple ébloui du ballet et du chant Tremblait devant son doigt noyé dans la dentelle. Un seul avait trouvé sa grâce devant elle, Ardent comme un lion ou comme le simoun.

Un habile chanteur qu'on appelait Medjnoun.

Or, ce jeune homme avait la perle des maîtresses. Une blanche houri qui, par ses longues tresses. Jetait aux quatre vents tous les parfums d'Ophir, Paupière aux sourcils noirs, prunelles de saphir. Gazelle pour la grâce indolente des poses, Nourmahal, dont la lèvre énamourait les roses.

Medjnoun se demandait quel ange au firmament Avaiit fondu pour lui des cœurs de diamant, Lorsque, par une nuit claire d'astres sans nombre. Errant par les sentiers du jardin comme une ombre, Près d'un kiosque doré, que les pâles jasmins Et les lys aux yeux d'or entouraient de leurs mains. Et sur lequel aussi dormaient dans la nuit brune Les blancs rosiers baignés des blancs rayons de lune. Par la fenêtre ouverte il entendit deux voix.

8é ODES FCPlAllBULESQt'ES.

L'une disait (c'était la Favorite) : » Oh f ioiS,

Ma Nourmahal ! jamais le cœur des Jeunes homimes

Ne s'attendrit; mais nous, ma chère 9me, nous sommes

Douces ; nos longs clieveux sur nos seins endormis

Ont l'air en se mÈlant de deux fleuves amis ;

Les rayons de la liuit argentent nos pensées.

Lorsque dans un hamac mollement balancées,

Entrelaçant nos bras, nous chantons deux à deux,

Ou que, nous confiant à des flots hasardeux.

Et laissant l'eau d'azur baiser nos gorges blondes.

Nous en dérobons l'or sous la moire des ohdès. i

La Favorite alors, les yeux noyés de pleurs.

Voyait à chaque mot ëclore mille fleurs

Sur le sein de l'enfant rougissante et sans voilés.

Et le regard perdu dans ses yeux pleins d'étoiles

Comme les océans du ciel oriental.

Etait agenouillée aux pieds de Nourmahal,

Et Nourmahal honteuse, au bout dé chaqtie fhrfeè,

Ramenait sur son cou sa tunique de gaze.

— • Permettez, dit Medjnoun, entrant à là Taltna, « Qu'ici je vous sftlûè, et que j'emiiàènè lïià • Maltresse; U se fait tard et nôtre chambré est prélê.

ÔbES FUÎSAMBtJLE^Qijté. t1

Medjnôun tut le jotir même àdiîiis i la retrailfe.

frères dé don Juan I doiiipteufs des flots âméré. Qui déchirez la perlé au sein meurtri dés mers, Vous dont Tardentë lèvre eût bu jusqu'à la lie Les mystères sacrés de-Gnide et d'Idaiiè, Avec vos aôigts' sanglants fouillez Tœuvfe de Dieu, Et vous rie trouverei jamais, siiuS le ciel bleu,' Si chaste lèvre, encôt pleine de fleurs ini-closes, Dont la pâle Amitié n'àît efïeùillè les roses !

Toi qui^ depuis longtemps avec ton pied vainiiuéur , As foulé pàs â pas les replis de ïnôri cœur ,' Blonde Évôhê ! tu sais si j'aime le théâtre.

Polichinelle seul peut ihe l*endt*é idolâtre, Et, lôi*èqué houS prenons des billets au bu^eàu, . C'est pour voir par hasard, Giselïe ou beburatl. Pour la grande musique, elle est hotre ennémife : Les lauriers sont coupés et raine mieux ma mie], Avec la Kràdoûdjà^ sùfiisent â nos vœux.

Et le moindre trio fait dresser nos cheveux.

Eh bien ! ma pauvre fille, il faut parler musique I La basse foudroyante et le ténor phthisique Nous font l'œil en coulisse et demandent nos vers ;

M ODES FUNAHBULESQUES.

Oaègne aa nez de mliB, iogéDae aux bras verts. Ciel rouge, galonné de qninquets pour la fran^. Il feut décriretout, jusqu'aux arbres orange. I^ clarinette aspire à des canards écrits.

Et le bugle naissant nous réclame à grands cris.

Donc, samedi prochain, nous dirons à l'Europe Conunent tombe le cèdre au nivean de l'hysope. Et comment, et par quels jouenrs d'accordéon, L'Opéra, deTeuu pareil à l'Odéon, A vn, depuis troie ans, aux slaUes dédaignées, S'empiler en monceau les toiles d'araignées; Et coDunent il a fait, pour trouver un ténor. Des voyages plus longs que tous cenx d'Anlénor.

Après tous nos malheurs et ton frac mis en loqnes, Tu dois hatr Thalie et toutes ses breloques ; ■ Mais si tu peux encor me suivre sans frémir, Je te promets ce soir ce bijou de Kashmir Qu'un faible vent d'été ride comme les vagues, Et qui passe au travers des plus petites bagues.

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