VARIATIONS LYRIQUES
Ma biographie.
A HENRY D 'iDEVILLE.
Le torrent que baise l'éclair Sous les bois qui lui font des voiles, Murmure, ivre d'un rythme clair.
Et boit les lueurs des étoiles,
Il roule en caressant son lit Où se mirent les météores, Et, plein de fraîcheur, il polit Des cailloux sous ses flots sonores.
232 ODES FVNAMBVLES^VES.
Te], je polissais, cher Henri, Des vers que vous aimez à lire, Depuis le jour où m'a souri Le chœur des joueuses de lyre.
J'ai voulu des amours constants Et, sans me ranger à la mode, J'ai chéri les cris éclatants Et les belles fureurs de l'Ode.
Quand, tout jeune, j'allais rêvant Avec ma libre et fière allure, Ce fut le caprice du vent Qui me peignait la chevelure.
C'est au fond du détroit d'Hellé Que j'ai voulu chercher mes rentes, Et je n'ai jamais plus filé Qu'un lys au bord des eaux courantes.
ODES FVNAMBVLESQ^VES. 23 |
Mais parfois, lorsque, triomphant, J'enfourchai mes hardis Pégases, Tombaient de mes lèvres d'enfant Les diamants et les topazes.
J'ai touché les crins des soleils Dans les infinis grandioses, Et j7ai trouvé des mots vermeils Qui peignent la couleur des roses.
Je vins, chanteur mélodieux, Et j'ouvris ma lèvre enchantée, Et sur les épaules des Dieux J'ai remis la pourpre insultée.
Un instant, le long du chemin Où des fous m'en ont fait un crime, J'ai tenu bien haut dans ma main Le glaive éclatant de la Rime.
23 4 ODES FVN AMB VLESQ^VES.
Sans repos je me suis voué Au destin d'embraser les âmes :
Peut-être ai-je encore secoué Trop peu de ra}-ons et de flammes.
Qu'un plus grand fasse encore un pas.
Chercheur de la lumière blonde !
Ami, je ne suis même pas La plus belle fille du monde.
Juin 1858.
ODES FVNAMBVLES^VES, 23 5
A un ami
POUR LUI RECLAMER LE PRIX d'un TRAVAIL LITTÉRAIRE.
Mon ami, n'allez pas surtout vous soucier De la lettre qu'on vous apporte ;
Ce n'est qu'une facture, et c'est un créancier Qui vient de sonner à la porte.
Parcourant sans repos, dernier des voyageurs,
Les Hélicons et les Permesses, Pour payer mes wagons, j'ai dû chez les changeurs
Escompter l'or de vos promesses.
236 ODES FVN AMBVLESQVES.
Vérité sans envers, que l'on nierait en vain, Car elle est des plus apparentes,
L'artiste ne peut guère, avec son luth divin, Réaliser assez de rentes.
Ainsi que la marmotte, il se sent mal au doigt A force de porter sa chaîne :
Toujours il a mangé le matin ce qu'il doit Toucher la semaine prochaine.
A moins qu'il soit chasseur de dots, et fait au tour, Dieu sait quelle intrigue il étale
Pour ne pas déjeuner, plus souvent qu'à son tour. Au restaurant de feu Tantale !
Moi qui n'ai pas les traits de Bacchos, je ne puis Compter sur ma beauté physique.
Je suis comme la Nymphe auguste dans son puits ; Je n'ai que ma boîte à musique !
ODES FVNAMBVLESQJVES, 237
Ainsi, j'ai beau nommer l'Amour « my dear child», Etre un Cyrus en nos escrimes,
Et faire encor pâlir îe luxe de Rothschild Par la richesse de mes rimes,
Je ne saurais avec tous ces vers que paiera Buloz, s'il survit aux bagarres,
D'avance entretenir des filles d'Opéra, Ni même acheter des cigares.
Oui, moi que l'univers prendrait pour un richard, Tant je prodigue les tons roses,
Je suis, pour parler net, semblable à Cabochard, Je manqfte de diverses choses.
Le cab'aret prétend que Crédit est noyé, Et, si ce n'est chez les Osages,
Je m'aperçois enfin que l'argent monnoyé S'applique à différents usages.
238 ODES FVNAMBVLESQVES.
Je sais bien que toujours les cygnes aux doux chants,
Près des Lédas archiduchesses, Ont fait de jolis mots sur les filles des champs
Et sur le mépris des richesses ;
Monsieur Scribe lui-même enseigne qu'un trésor Cause mille angoisses amères;
Mais je suis intrépide : envoj^ez-moi de l'or, Je n'ai souci que des chimères !
Mars 18 $ 6.
ODES FVNAMBVLESQVES. 239
Villanelle de Buloz.
J 'ai perdu mon Limayrac ; Ce coup-là me bouleverse.
Je veux me vêtir d'un sac.
Il va mener, en cornac, La Galette du Commerce.
3 'ai perdu mon Limayrac.
Mon Limayrac sur Balzac Savait seul pleuvoir à verse.
Je veux me vêtir d'un sac.
Pour ses bons mots d'almanach On tombait à la renverse.
J'ai perdu mon Limayrac.
24O ODES FVNAMBVLESQVES.
Sans son habile micmac, Sainte-Beuve tergiverse.
Je veux me vêtir d'un sac.
Il a pris son havresac, Et j'ai pris la fièvre tierce.
J'ai perdu mon Limayrac.
A fumer, sans nul tabac!
Depuis ce jour je m'exerce.
Je veux me vêtir d'un sac.
Pleurons, et vous de cognac Mettez une pièce en perce !
J'ai perdu mon Limayrac, Je veux me vêtir d'un sac!
Octobre 1845.
ODES FVNAMBVLESQVES. 24I
Écrit