ODE XVIII
Mon Choiseul, levé tes yeux, Ces mesmes flambeaux des cieux, Ce Soleil, et ceste Lune C'estoit la mesme commune 5 Qui luisoit à noz ayeux.
»Mais rien ne se perd là haut, »Et le genre humain défaut » Comme une rose pourprine,
-Qui languist dessus l'espine 10 *Si tost qu'elle sent le chaut »Nous ne devons espérer
>De tousjours vifs demeurer,
jNous, le songe d'une vie:
>Qui, bons Dieux! auroit envie 15 De vouloir tousjours durer?
Non, ce n'est moy qui veut or'
Vivre autant que fist Nestor:
Quelle plaisir, quelle liesse
Reçoit l'homme en sa vieillesse, 20 Eust-il mille talens d'or?
L'homme vieil ne peut marcher,
N'ouyr, ne voir, ny mascher:
C'est une idole enfumée,
Au coin d'une cheminée, 25 Qui ne fait plus que cracher.
Il est tousjours en courrous:
Bacchus ne luy est plus doux,
Ny de Venus l'accointance:
En lieu de mener la dance 30 II tremblote des genoux.
Si quelque force ont mes vœux,
Escoutez Dieux, je ne veux
Attendre qu'une mort lente
Me conduise à Rhadamante 35 Avecques des blancs cheveux.
Aussi je ne veux mourir
Ores que je puis courir,
Ouyr, parler, boire, rire,
Danser, jouer de la lyre, 40 Et de plaisirs me nourrir.
Ahl qu'on me feroit grand tort
De me trainer voir le bord
Ce jourd'huy du fleuve courbe,
Qui là bas reçoit la tourbe 45 Qui tend le bras vers le port!
76 P. de Ronsard. [186. —XIX
»Car je vis: et c'est grand bien
»De vivre, et de vivre bien,
-Faire envers Dieu son office,
-Faire à son Prince service, 50 2- Et se contenter du sien.
Celuy qui vit en ce point,
Heureux, ne convoite point
Du peuple estre nommé, Sire,
D'adjoindre au sien un Empire, 55 De trop d'avarice espoint.
Celuy n'a soucy quel Roy
Tyrannise sous sa loy
Ou la Perse, ou la Syrie,
Ou l'Inde, ou la Tartarie:
60 Car celuy vit sans esmoy:
Ou bien s'il a quelque soin,
C'est de s'endormir au coin
De quelque Grotte sauvage,
Ou le long d'un beau rivage 65 Tout seul se perdre bien loin.
Et soit à l'aube du jour,
Ou quand la nuict fait son tour
En sa charrette endormie,
Se souvenant de s'amie, 70 Tousjours chanter de l'amour.