‹ Odes (volume 2)Chapitre 4 sur 50 · ODE II · texte numérisé non relu

ODE II

Vierge, dont la vertu redore Cest heureux siècle qui t'adore,

3 Non pour estre fille de Roy,

Pour estre Duchesse, ou pour estre

Si proche en sang du Roy mon maistre,

6 Qu'il n'a point d'autre sœur que toy:

Mais bien pour estre seule en France Et la colonne, et l'espérance 9 Des Muses la race des Dieux, Que ta sainte grandeur embrasse, Suivant le naïf de ta race, 12 Qui d'Astres a peuplé les cieux:

Les Muses d'une sage envie Tu suis pour guides de ta vie,

15 Et non les vers tant seulement:

Mais bien tu joins à leur science Leur innocente conscience,

18 Et leurs beaux dons également.

Que sert à la Princesse d'estre

A toutes sciences adestre, 21 Et mille fois Platon revoir,

Si par l'estude tout sus l'heure

Sa vie n'est faite meilleure, 24 Mariant les mœurs au sçavoir?

20 P- de Ronsard. [169—11

Les mœurs au sçavoir tu maries, Et le sçavoir aux mœurs tu lies,

21 Assemblez d'un nœud Gordien, T'esgarant loin du populaire, Et de son bruit qui ne peut plaire

30 Aux filles de l'Olympien.

Les riches maisons sump tueuses, Et les citez presumptueuses

33 Par l'orgueil d'un mur s'eslevant, Ne sont les lieux où elles dancent, Ou leurs pieds tiennent et avancent,

36 Le Cynthien sonnant devant:

Mais sur les rives reculées,

Ou dessous l'abry des vallées, 39 Ou dessous les tertres bossus,

Ou entre les forests sauvages,

Ou par le secret des rivages, 42 Ou dans les antres bien moussus.

Point ou peu ne hantent la table Des Dieux d'Homère, délectable,

45 Pour les vins versez de la main Du Troyen, fuyans les viandes Délicieusement friandes

48 Qui ne font qu'irriter la faim.

Quand quelqu'un de Pallas devise, Les Muses appreuvent l'emprise

51 De filer, de tistre, et d'ourdir,

D'imposer nouveaux noms aux villes, Et sous les polices civiles

54 Ne laisser les loix engourdir.

Mais d'aller horrible à la guerre, De pousser les citez par terre, 57 Et vierge hanter les combas, Coiffer d'un morrion sa teste,

Et l'ombrager d'une grand' creste, 60 Les Muses ne l'appreuvent pas.

Aussi vaut-il mieux que la gloire Des femmes vive en la mémoire

63 Par autres travaux plus duisans Que par ceux-là des Amazones:

Auquel jugement tu t'addonnes

66 Dés le premier fil de tes ans.

Et bien que ta royale vie Soit de délices assouvie,

£9 Pourtant Vierge, si fraudes-tu

Les haims qui la jeunesse apastent, Et jamais ta bouche ne gastent,

72 Rebouchez contre ta vertu.

Toute raison bien attrempée

Ne veut souffrir estre trompée 75 Par leur mignard affolement,

Ny ta prudence non commune,

Que nulle chance de fortune 78 Ne peut esbranler nullement.

Aussi ces maisons tant prisées D'un or esmaillé lambrissées.

81 Fontainebleau, Chambour, ne sont Les séjours où tant tu t'amuses, Que parmy les antres des Muses,

84 Compaigne des sauts qu'elles font:

Estimant trop meilleur de vivre Coye et tranquille, que de suivre

87 Cest orgueil par toy rejette:

Et loin du populaire, escrire Je ne sçay quoy, qui puisse dire

90 Que quelquefois tu as esté.

0 des Princesses la lumière, De quelle louange première

22 P- de Ronsard. [169. — II

93 Commenceray-je à te vanter,

Et de mille dont tu abondes,

Quelles dernières ou secondes 96 Clorront la fin de mon chanter?

Diray-je comme en ton visage Tu portes engravé l'image 99 De ta mère en mille beautez:

Et de François ton père encores, Et de ton frère qui vit ores, 102 Les deux égales royautez?

Diray-je que tes yeux enchantent Les plus constans qui se présentent

105 Devant ta face, et vistement Avec ta voix nompareille Tires les âmes par l'oreille

108 D'un vertueux enchantement?

Diray-je que la France toute Volontiers à son gré n'escoute

111 Que les chansons de ton renom, Qui de si près le cœur luy touche, Qu'elle n'anime dans sa bouche

114 Autres paroles que ton nom?

Diray-je si quelqu'un souhéte De se feindre nouveau Poète,

117 II ne doit sinon esprouver

Quelle est ta vertu, sans qu'il songe Dessus Parnasse, ou qu'il se plonge

120 Es flots menteurs pour t'abreuver?

Diray-je comme tu rabaisses La pompe des autres Princesses,

123 Les balançant d'un juste pois, Entre lesquelles ta prudence Flamboyé en pareille évidence

126 Que ton frère par-sus les Rois?

Diray-je que les ans qui tournent De pas qui jamais ne séjournent,

129 N'ont rien veu de semblable encor A la grandeur de ton courage, Ny ne verront, bien que nostre âge

132 Change son fer au premier or?

C'est toy Princesse, qui animes Les fredons de noz basses rimes

135 Pour les eslever jusqu'aux cieux, Et qui fais noz chants poétiques Egaler les vers des antiques

138 Par un oser ingénieux.

C'est toy qui portes sus tes ailes Le sainct honneur des neuf Pucelles

141 Obeyssantes à ta loy:

C'est toy seule qui ne desdaignes De les avouer pour compaignes

144 Filles d'un grand Dieu comme toy.

N'est-ce pas toy docte Princesse,

Ainçois ma mortelle Déesse, 147 Qui me donnas cœur de chanter?

Et qui m'ouvris la fantasie

De trouver quelque Poésie 150 Qui peust tes grâces contenter?

Mais que feray-je à ce vulgaire A qui jamais je n'ay sceu plaire,

153 Ny ne plais, ny plaire ne veux?

Porteray-je la bouche close Sans plus animer quelque chose

156 Qui puisse estonner noz neveux?

L'un crie que trop je me vante, L'autre que le vers que je chante 159 N'est point bien joint ne maçonné:

24 P. de Ronsard. [169. — II

L'un prend horreur de mon audace, Et dit que sur la Grecque trace 162 Mon oeuvre n'est point façonné.

Je leur fais response au contraire, Comme l'ayant bien sceu portraire

165 Dessus le moule des plus vieux, Et comme cil qui ne s'esgare Des vers repliez de Pindare,

168 Incognus de mes envieux.

L'estable du grand Roy d'Elide Nette par les travaux d'Alcide,

171 Fonda près les champs Eleans D'Olympe les joustes illustres, Qui retournoient par chacuns lustres

174 Anoblir les bords Piseans.

Là s'amoncelloit la jeunesse Des plus belliqueurs de la Grèce

177 Studieuse à ravir l'honneur De l'estrange fueille honorée, Que de la terre Hyperborée

130 Apporta le Thebain veneur.

Ceux qui suans par la carrière Laissaient leurs compaignons derrière,

183 Et ceux qui de courgez plombez Meurtrissoient la chair empoullée, Et ceux qui par la lutte huillée

186 Contre-tenoient les bras courbez:

Ceux qui à leurs flèches soudaines Commandoient d'estre plus certaines,

189 Et ceux qui en rouant tournoient Un grand caillou d'horrible masse, Outre-volant le long espace

192 Du but où les coups se bornoient :

Ceux qui en limons ou en seils

Devant la Grèce universelle 195 Par douze fois razoient le tour

De la course douze fois torte,

Et d'une roue entière et forte 198 S'achetoient un brave retour:

Veinqueurs, de ceste fueille heureuse Laçoient leur perruque poudreiue,

201 Et craignans perdre les labeurs

Pour qui leurs vertus travaillèrent, Avec la victoire esveillerent

204 Le mestier des premiers harpeurs:

Lesquels au soir par l'assemblée, Quand l'oeil de la Lune doublée

207 Ardoit le voile obscur des deux, Avec les flûtes doux-sonnantes Et les trompettes haut-parlantes

210 Celebroient les victorieux.

Archiloc premier osa dire D'un refrain simple sur sa lyre

213 Les honneurs d'Hercule en ses vers, Vers qui long temps chantez servirent A tous les veinqueurs qui ravirent

216 L'olive par combats divers.

Apres comme une eau desbordée, Ou comme la foudre guindée

219 Sur la nue au mois le plus chaut, S'ouyt tonner la voix Dircée, Qui par l'air s'est si bien dressés

222 Que nulle n'a bondy plus haut.

Elle par les terres estranges Cria des veinqueurs les louanges, 225 Et plustost les fut eslevant,

26 P. de Ronsard. [169.— II

Que l'air n'est froissé par la vire, Ou l'eau qui bruit sous le navire 228 Soufleté des gorges du vent.

Aussi nul chant ne s'accompare Au chant courageux de Pindare,

231 Que la honte ne coloroit

D'entre-mesler ses propres gloires Avec les fameuses victoires

234 Des batailles qu'il honoroit:

Et tout ensemble les sceut vendre Au marchant qui les vouloit prendre,

237 Plus chèrement qu'on n'achetoit Une statue feinte en cuivre Que le veinqueur pour mieux revivre

240 Au plus haut d'Olympe mettoit:

Tant la Grèce estoit studieuse

De sa Muse laborieuse, 243 Et tant son art eut de bon-heur,

Que ses paroles honorées

Escrites en lettres dorées 246 Aux temples pendoient en honneur.

Avec Hieron Roy de Sicile Trafiqua maint vers difficile,

249 Où des broquars injurieux De Bacchilide son contraire Fut moqué, comme chez ton frère

252 M'ont moqué ceux des envieux.

Ne son chant, ne la cognoissance Des Muses, n'eurent la puissance

255 De tromper l'envie, qui suit Non pas une obscure personne, Mais la cognuë qui foisonne

258 Par ses vertus en fameux bruit.

Que pleust à Dieu, qu'à sa hautesse

Fust égale ma petitesse, 261 Et mes vers à ses chants nerveux!

Par ta sainte grandeur je jure

Que j'entonneroy ceste injure 264 Aux oreilles de noz neveux.

Mais quoy Madamel je n'ay faute Sinon d'avoir ta faveur haute,

267 Sinon d'estre avoué de toy, Afin que nostre France estime Que quelque fois ma basse rime

270 Sçait contenter la sœur d'un Roy.

Favory de toy, leur mesdire Grondant ne m'oseroit rien dire.

273 Qui (bons Dieux!) oseroit penser, Tant fust la langue audacieuse, Et la nature vicieuse,

276 De vouloir les tiens offenser?

Là donc, Madame, pren la charge De m'envelopper sous ta targe,

279 Que de Teucre les bras archers Ne perceroient, tant elle est forte, Ne celuy qui d'une autre sorte

282 Dardoit les membres des rochers.

Lors me voyant en asseurance, Je publi'ray parmy la France

285 Le loz de ta divinité,

Tes vertus, bontez, et doctrine, Les vrais boucliers de ta poitrine

288 Blanchissante en virginité:

Afin qu'après ma voix fidelle, Les mères tard à la chandelle 291 Pirouëtant les fuseaux pleins,

28 P. de Ronsard. [170 —III

Content tes vertus précieuses A leurs filles non ocieuses, 294 Pour tromper le temps et leurs mains.

Peut estre aussi, alors que l'âge Aura tout brouillé ton lignage,

297 Le peuple qui lira mes vers, Abreuvé d'une gloire telle, Ne te dira femme mortelle,

3C0 Mais sœur de Pallas aux yeux vers:

Et te fera des édifices

Tous enfumez de sacrifices, 303 Si bien que le siècle avenir

Ne cognoistra que Marguerite,

Immortalisant ton mérite 306 Par un éternel souvenir.

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