‹ Odes (volume 3)Chapitre 26 sur 27 · ODE XXII · texte numérisé non relu

ODE XXII

Lyre dorée, où Phoetus seulement Et les neuf Sœurs ont part également, Le seul confort qui mes tristesses tue, 4 Que la danse oit, et toute s'esvertue De t'obeyr, et mesurer ses pas Sous tes fredons mignardez par compas, Lors qu'en bruyant tu marques la cadanse 8 D'un avant-jeu, le guide de la danse. Le feu armé de Jupiter s'esteint Sous ta chanson, si ta chanson l'atteint: Et au caquet de tes cordes bien jointes 12 Son aigle dort sur la foudre à trois pointes Abaissant l'aile: adonc tu vas charmant Ses yeux aigus, et luy en les fermant Son doz hérisse, et ses plumes repousse 16 Flatté du son de ta corde si douce.

Celuy n'est pas le bien-aimé des Dieux, A qui desplaist ton chant mélodieux, Heureuse Lyre, honneur de mon enfance.

23 Je te sonnay devant tous en la France De peu à peu: car quand premièrement Je te trouvay, tu sonnois durement,

Tu n'avo.s point de cordes qui valussent,

24 Ne qui respondre aux loix de mon doigt pussent.

Moisy du temps ton fust ne sonnoit point, Et j'eu pitié de te voir mal-en-point, Toy qui jadis des grands Rois les viandes

28 Faisois trouver plus douces et friandes. Pour te monter de cordes et d'un fust, Voire d'un son qui naturel te fust, Je pillay Thebe, et saccageay la Pouille,

32 T'enrichissant de leur belle despouille.

108 P. d« Ronsard. [22

Et lors en France avec toy je chantay, Et jeune d'ans sus le Loir inventay De marier aux cordes les victoires,

36 Et des grans Rois les honneurs et les gloires: Puis affectant un œuvre plus divin Je t'envoyay sous le pouce Angevin, Qui depuis moy t'a si bien fredonnée,

40 Qu'à luy tout seul la gloire soit donnée. Certainement celuy que tes chansons Paissent, ravy du plaisir de leurs sons, Ne sera point haut-estimé pour estre

44 Ou à l'escrime, ou à la lutte adestre, Ny de Laurier couronné ne sera:

L'espée au poing jamais n'abaissera L'orgueil des Rois, ny la fureur des Princes,

48 Portant, veinqueur, le feu dans leurs provinces: Mais ma Gastine, et le haut crin des bois Qui vont bornant mon fleuve Vandomois, Le Dieu bouquin qui la Neufaune entourne,

52 Et le saint chœur qui en Braye séjourne, Le feront tel, que par tout l'univers Se cognoistra renommé par ses vers, Tant il aura de grâces en son pouce,

56 Et de fredons fils de sa corde douce. Desja mon Luth ton loyer tu reçois, Et ja desja la race des François Me veut nombrer entre ceux qu'elle loue,

60 Et pour son Chantre heureusement m'avoue. O Calliope, ô Cleion, ô les Sœurs Qui de ma lyre animez les douceurs, Je vous salue, et resaluë encore,

64 Par qui mon Prince et moymesme j'honore. Par toy je plais, et par toy je suis leu: C'est toy qui fais que Ronsard soit esleu Harpeur François, et quand on le rencon re,

68 Qu'avec le doigt par la rue on le monstre. Si je plais donc, si je sçay contenter,

3] Supplément. 109

Si mon renom la France veut chanter,

Si de mon front les estoilles je passe,

72 Certes mon Luth, cela vient de ta grâce.

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