‹ Odes (volume 4)Chapitre 30 sur 52 · ODE XXVIII · texte numérisé non relu

ODE XXVIII

Tousjours ne tempeste enragée Contre ses bords la mer Egée, 3 Et tousjours l'orage cruel

Des vents, comme un foudre ne gronde, Elochant la voûte du monde 6 D'un souflement continuel.

Tousjours l'hyver de neiges blanches Des pins n'enfarine les branches, 9 Et du haut Apennin tousjours La gresle le doz ne martelle, Et tousjours la glace éternelle 12 Des fleuves ne bride le cours.

Tousjours ne durent orgueilleuses Les Pyramides sourcilleuses 15 Contre la faulx du Temps veinqueur:

— 143] IV. Livre des Od?s. 59

Aussi ne doit Tire félonne,

Qui de son fiel nous empoisonne, 18 Durer tousjours dedans un cœur.

>Rien sous le ciel ferme ne dure:

Telles loix la sage Nature 21 Arresta dans ce monde, alors

Que Pyrrhe espandoit sus la terre

Noz ayeux conceuz d'une pierre 24 S'amollissant en nouveaux corps.

Maintenant une triste pluye

D'un air larmoyant nous ennuyé, 27 Maintenant les Astres jumeaux

D'esmail en-fleurissent les plaines,

Maintenant l'Esté boit les veines 30 D'Ide gazouillante en ruisseaux.

Nous aussi Melin, qui ne sommes

Immortels, mais fragiles hommes, 33 Suivant cest ordre il ne faut pas

Que nostre ire soit immortelle,

Balançant sagement contre elle 36 La raison par juste compas.

N'as-tu point veu aux vers d'Homère,

Lors que plus Tardante colère 39 Achille enfloit contre son Roy,

Que Pallas la sage guerrière

Luy happant les cheveux derrière 42 Tout grommelant l'arresta coy?

Ja sa dague il avoit tirée

Pour tuer l'héritier d'Atrée, 45 Tant le courroux l'aiguillonnoit,

Sans elle, qui dans son navire

L'envoya digérer son ire 48 Dont tout le fiel luy bouillonnoit.

Combien de fois ce Peleïde

Refusa les presens d'Atride 51 Pour appoincter? combien encor

De prisonnières Lesbiennes,

60 P. de Ronsard. [143. — XXVIII

Et de citez Mycéniennes, 54 Et combien de chevaux et d'or?

Tandis Hector armoit la rage, L'horreur et le Troyen orage

57 Contre les Grecs, et d'une part D'un grand caillou froissa la porte, De l'autre part, du feu qu'il porte

60 Darda le foudre en leur rampart.

De quelque costé qu'il se tourne,

Eellone autour de luy séjourne, 63 Faisant couler Xanthe tout roux

Du sang des Grecs, qui par la plaine

Enduroient, innocens, la peine 66 De ce dommageable courroux.

O monde heureux, si Promethée

D'argile en ses doigts retâtée 69 Le cœur ne nous avoit formé,

Le trempant en l'eau Stygienne,

Et en la rage Lybienne 72 D'un cruel lion affamé 1

Certainement la vierge Astrée

N'eust point quitté nostre contrée, 75 Et les foudres tombez du ciel

N'eussent accablé les montagnes:

Tousjours fussent par les campagnes 78 Glissez les doux ruisseaux de miel. Le cheval au milieu des guerres

N'eust point ronflé, ny les tonnerres 81 Des canons n'eussent point sonné,

Ny sur les bornes des provinces

Le choc armé de deux grans Princes 84 N'eust point le pasteur estonné.

On n'eust point emmuré les villes

Pour crainte des guerres civiles 87 Ny des estranges légions,

Ny le coutre de Pharsalie

N'eust heurté tant d'oz d'Italie, 90 Ny tant de vuides morions.

L'ire cause que les batailles Jusqu'au fond razent les murailles

93 De maint Palais audacieux.

Et que les buissons et les herbes S'esgayent sur les tours superbes

96 Qui souloient voisiner les cieux.

L'ire cause des Tragédies Les voix chetivement hardies 99 Des Rois tremblans sous le danger, Et que les exécrables mères ,

Présentent les fils à leurs pères 102 Sur la table pour les manger.

L'ire qui trouble le courage, Ne diffère point de la rage 105 Des vieux Curetés forcenez,

Ny des Chastrez de Dindymene, Quand en hurlant elle les meine 108 Au son du buis espoinçonnez.

L'ire qui les hommes manie, Changeant la raison en manie.

111 Rien qu'un remors ne fait sentir:

Et pour tout fruict ne nous apporte.

Apres que son ardeur est morte, 114 Sinon un triste repentir.

Las! ce monstre, ce monstre d'Ire Contre toy me força d'escrire, 117 Et m'eslança tout irrité,

Quand d'un vers enfielé d'ïambes Je vomissois les aigres flambes 120 De mon courage despité:

Pource qu'à tort on me fist croire Qu'en fraudant le prix de ma gloire 123 Tu avois mal-parlé de moy, Et que d'une longue risée

62 P. de Ronsard. [143. — XXVIII

Mon œuvre par toy mesprisée, 126 Ne servit que de farce au Roy.

Mais ore, Melin, que tu nies

En tant d'honnestes compagnies 129 N'avoir mesdit de mon labeur,

Et que ta bouche le confesse

Devant moymesme, je délaisse 132 Ce despit qui m'ardoit le cœur:

Chatouillé vrayment d'un grand aise

De voir morte du tout la braise 135 Qui me consumoit, et de voir

Crever ceux, qui par une envie

Troublant le repos de ma vie, 138 Souloient ma simplesse esmouvoir.

Dressant à nostre amitié neuve

Un autel, j'atteste le fleuve 141 Qui des parjures n'a pitié,

Que ny l'oubly, ny le temps mesme,

Ny la rancœur, ny la mort blesme 144 Ne desnou'ront nostre amitié.

Car d'une amour dissimulée

Ma foy ne sera point voilée, 147 (De faux visage[s] artizan)

Croyant seurement que tu n'uses

Vers tes amis, des doubles ruses 150 Dont se desguise un Courtizan.

Ne pense donc que le temps brise

L'accord de nostre foy promise, 153 Bien qu'un courroux l'aye parfait.

«Souvent une mauvaise cause

«Contraire à sa nature, cause 156 «Secrètement un bon effalt.

Les Hz naissent d'herbes puantes,

Les roses d'espineuses plantes.

159 Et neantmoins la France peint

De l'un ses armes, et encore

De l'autre, la vermeille Aurore 162 Emprunte le fard de son teint.

Bien que l'un des fils d'Iôcaste

La nuict sous le portail d'Adraste 165 Et Tydé, enflez de courrous,

D'une main horriblement dure,

Pour un petit de couverture 168 Se fussent martelez de coups:

Toutefois après ces alarmes

Amis jurez prindrent les armes, 171 Et l'un pour l'autre s'employa,

Quand devant Thebes le Prophète

Vif englouty dans sa charrette 174 Tout armé Pluton effroya.

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