II. Livre des Ode
4 Fasché d'un tel derroy, Arresta son flot coy:
Puis d'une bouche ouverte A ce peuple sans loy 8 Prophétisa sa perte.
Ja desja ta desserte Te suit peuple mutin, Qui ma rive déserte 12 Saccages pour butin:
Mais le cruel Destin Que ton orgueil n'arreste, Viendra quelque matin 16 Te foudroyer la teste.
Oy de Mars la tempeste D'escailles rêves tu, Et Henry qui appreste 20 Contre toy sa vertu.
En vain esperes-tu Tenter son asseurance, Qui dois estre abatu 24 Par le soldat de France:
Et l'avare espérance De ton sot appareil, Périra par l'outrance 28 D'un qui n'a son pareil :
Ton sang fera vermeil Mon flot ores esclave, Et tout le verd esmail 32 De ces prez que je lave.
Voicy le Seigneur brave De Guyse qui te suit, Et ja son loz engrave 36 Sus ton doz qui s'enfuit, Prince sur tous instruit Aux dangereux vacarmes, Ou soit lors qu'il destruit 40 Les troupes de gendarmes:
28 P. de Ronsard. [29.— VI1"1
Ou quand par les alarmes
De sa pique l'effort
Fait bien quitter les armes 44 Au piéton le plus fcrt.
Ne vois-tu le renfort
Que Bounivet ameine,
Prompt à haster ta mort 48 D'une playe inhumaine?
Comme la nuë pleine
D'un orage odieux
Perd du bouvier la peine 52 Qui prie en vain les Dieux,
Le soldat furieux
Qui ja desja t'enserre,
Ton chef si glorieux 56 Perdra d'un grand tonnerre.
Le Comte de Sanserre
Et le Seigneur d'Iliers
Te porteront par terre 60 Indontez Chevaliers:
Parmy tant de miliers
Tu dois Jarnac cognoistre,
Que les Dieux familiers 64 Sous bon Astre ont fait naistre.
Comme l'ayant fait estre
De son haineux veinqueur,
Et de soy-mesme maistre 68 Commandant à son cœur:
Toy peuple sans vigueur
Tu craindras en la sorte
Qu'un loup craint la rigueur 72 Du lion qui l'emporte.
A la fin la main forte
Du grand Montmorency
Rendra ta gloire morte, 76 Et ta malice aussi:
Le Ciel le veut ainsi,
Qui ma bouche a contrainte Prophétiser cecy 80 Pour t'avancer la crainte.