ET L'HOMME PARUT
(Lithographie)
cherche à élucider ainsi qu'à étendre (1). Et comme chaque époque accompht sa tâche particuhère, cet espace de cent ans marquera par des caractéristiques spéciales dans la filière ininterrompue des investigations de l'esprit... Ainsi le Préhistorique et la Microbie, si l'on y ajoute la théorie de l'Evolution (2), jetèrent sur l'énigme mystérieuse de notre origine des lueurs soudaines. Notre entité apparut pour ainsi dire sous un angle nouveau... (3) "
Le grand initiateur en cette matière fut Clavaud, dont nous avons signalé déjà la proronde influence sur la formation de la personnalité intégrale de Redon. N'était-il pas en sa spécialité, un botaniste notable et de valeur originale.
A 1 artiste encore jeune, le savant déjà mûri exposait ses observations et ses vues d'hypothèse. ■' Il travaillait dans l'infiniment petit. Il cherchait— je ne sais trop vous dire — sur les confins du monde imperceptible, cette vie intermédiaire entre l'animalité et la plante, cette fleur
Fleur illuminée.
(!) On peut se demander quelle curiosité ressentirait actuellement Redon envers les travaux d'un Lebon, sur les propriétés de la matière et de la force, ainsi que leur identification entrevue — ou bien 1 essai de synthèse mathématique de l'Univers, proposé par un Einstein, f'-t quelles œuvres plastiques produirait-il en corrélation ?
(2) A laquelle se rattache le Darwinisme avec la sélection naturelle.
(3) A. M., El. s. R.. p. 14.
ou cet être, ce mystérieux élément qui est animal durant quelques heures du jour et seulement sous l'action de la lumière (I). »
Ainsi Clavaud lui ouvrait d'immenses horizons sur 1 essence même de la vitalité et ses obscures origines. Il lui révélait le sens profond des lois qui régissent la matière, lui enseignant aussi ce que sont la méthode analytique et la synthèse. Par là s'agrandissait pour 1 esprit de l'artiste, la portée du monde extérieur qui, sublimé ensuite par l'imagination, devenait en quelque sorte infini
Certainement- Redon s'est intéressé à la Littérature. Mais l'influence ressentie paraît moins capitale et décisive que les trois autres. Non pas qu'il ne fît des lectures abondantes et variées dont il retirait un véritable fruit. Cependant, contrairement à ce que d aucuns ont pu croire — et même écrire, l'action exercée, en dehors de sujets l'incitant occasionnellement à produire, n a pas influencé essentiellement l'inspiration qui anime son œuvre plastique. C'est plutôt pour la formation générale de l'homme, sa culture intellectuelle — et ceci d ailleurs n'est point négligeable, que sa curiosité des livres a pu servir.
" En ce qui concerne ses goûts littéraires, Redon se montrait principalement classique. Toutefois, parmi les maîtres de notre passé, il avouait une particulière attirance pour ceux dont l'originalité marquée s'accompagnait d'une langue savoureuse : ainsi Montaigne (2) et Saint- Simon. Mais avant tout et surtout son livre de chevet fut Pascal, cet abîme de pensée, si l'on peut dire, ce visionnaire logique, qui éprouve et sait nous communiquer, en un style d'une inimitable profondeur, le vertige de l'Infini.» Ajoutons que «dans le siècle dont il était, Redon s attacha de préférence à des littérateurs d'exception : Edgar Poe, somnambule d'un rêve étrange, mais demeurant toujours clairvoyant des exactitudes scientifiques de la vie matérielle ; Baudelaire, âprement ironique et tout ensemble douloureusement exacerbé ; Flaubert enfin, évocateur en phrases sonores et imagées des prestigieuses visions de la Tentation de Saint-Antoine (3) ».
(1) Od. R., a s. m., p. 19. — Au sujet de Clavaud, voir aussi : App., note 11.
(2) A 1 égard de l'auteur des Essaie, faut-il voir chez Redon un attrait de plus provenant de la communauté de Terroir En effet, le grand écrivain né dans le Périgord, vécut aussi de longues années à Bordeaux, où il occupa d'importantes fonctions municipales.
(3) A. M., Gaz. des B.-A.. p. 143 et 144.
' A travers ses longs cheveux qui lui couvraient la figure, )'ai cru reconnaître Ammonaria., (Lithographie.)
(Planche tirif de VHmnmagc à Fhukcil.)
Dirons-nous encore l'intérêt de sympathie qu'il portait aux tentatives, vers ou prose, de la jeune littérature contemporaine qui, sous le nom d'ailleurs un peu vague de «Symbolisme», visait au raffinement des sensations et au renouvellement du verbe. Le grand chef reconnu de l'Ecole était alors Mallarmé, intime ami de Redon. L'artiste aimait aussi Verlaine. Il feuilletait les œuvres d'André Gide, d'Adrien Remacle, de F. Hérold, surtout de Remy de Gourmont (l),et suivait le mouvement de publications d'avant-garde, telles que : le Mercure de France, la Revue indépendante, la Revue blanche.
Nous ne saunons manquer de répéter ici une observation faite jadis par nous, et qu'il est loisible de vérifier en un volume récemment paru (2) : •> Qui sait si l'auteur de Dans le Rêve, ne sera pas reconnu luimême, et légitimement, comme un écrivain? Pour notre part nous considérons, outre les légendes mises par lui comme un piédestal à ses estampes, qu il a laissé des pages, pouvant être confrontées comme élévation de pensée avec le Journal de Delacroix, comme réflexions sur 1 art avec la critique savante et raisonnée de Fromentin (3). "
En effet, si les essais restés manuscrits de la jeunesse de l'artiste apparaissent hésitants, confus, portant en leur esprit comme dans leur forme un cachet romantique, il n'en fut pas de même par la suite (4). Au fur et à mesure des expériences de la vie, sa pensée se clarifiait et se haussait, son style mûri se concentrait. De sorte que c est précisément quand Redon abandonna le juvénile dessein, conçu bien fugitivement, d'être littérateur, qu'il nous paraît, dans les pages écrites seulement pour épancher sa méditation ou satisfaire la curiosité de ses amis, mériter vraiment le titre d écrivain.
(1) Pour certains d'enlre eux. comme il l'avait fait à l'égard de ses amis de Belgique, Redon composa des frontispices. Voir : Adrien Remacle, La Passante (roman d'une âme), Paris. Bibliothèque artistique et littéraire, 1892. — F. Herold, Chevaleries senlimentales.
(2) Odii,on Redon, .4 Soi-Même (Journal, 1867-1915). Notes sur la Vie, l'Art et les Artistes. (Introduction de Jacques Morland). Paris, H. Floury. 1922.
(3) A. M., Gaz. des B.-A.. p. 144.
(4) Les premières pages publiées de lui qui méritent attention sont les éludes concernant le Salon de 1868, parues à la Gironde, et. dans le même journal, l'article sur Brcsdin, en 1869.