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exclusivement qu'à elle ? De plus, notre artiste « approcha l'un de ses maîtres les plus justement réputés... et reçut même de lui quelques conseils (1). » Nous avons signalé certaines similitudes de métier entre les premières toiles de Redon et les paysages faits par Corot en Italie. « Enfin une amitié sincère 1 unissait avec Chintreuil, esprit distingué et technicien de fines valeurs. Pourtant, si Redon goûtait en eux, comme chez Rousseau, Daubigny, Dupré, le simple et grand Millet, un amour loyal et vif pour la nature, il ne pouvait partager leur état d'âme non plus que leur vision, dans la façon de la comprendre et de l'exprimer (2). «
Mais où le divorce apparaît absolu, c'est avec le Réalisme. Redon connut personnellement " Courbet, duquel le séparait d ailleurs un véritable abîme intellectuel (3) ». Il eut avec lui des conversations où s'avivait l'antithèse radicale de leurs principes. Non pas que 1 artiste, jeune alors, ne rendît lustice à la saine et forte peinture, à la plénitude de métier du Maître d'Ornans. Mais, quelle liaison d'idées pouvait s'établir entre le pontife du dogme réaliste si borné en des limites étroites, et 1 ardent défenseur du rêve, le protagoniste de la fantaisie Imaginative pour laquelle était réclamée la souveraine prépondérance ? Car telle est bien la théorie essentielle soutenue par Redon, en ses articles de critique publiés de 1868 à 1870.
Non plus, ne s'indiquera une emprise sur lui, quand, après Manet << s'instaurèrent les recherches d'intensité lumineuse qui sont à la base même du groupement de beaux peintres qu'on a qualifiés d' « impressionnistes ». Et le fait apparaîtra d autant plus frappant que Redon se trouvait être de leur génération — bien plus : qu'il prit part matériellement à leurs premières manifestations collectives (4). Toutefois c'était l'indépendance révoltée contre le joug oppresseur de lacadémisme qui le joignait à eux, plutôt que les tendances admises et la poursuite d un
(1) A. M., Gaz. des B.-A., p. 134.
(2) A. M., Gaz. des B.-A., p. 154.
(3) A. M.. Gaz. des B.-A., p. 154.
(4) En 1886, du l*' mai au 15 juin : 8^ Exposition. — Ce fut la dernière d'ailleurs où s'affirmèrent ensemble, sinon tous, au moins un bon nombre des artistes Impressionnistes.
Nous rappellerons également un fait. — En 1884, Redon prit une part assez active à la formation de la Société des Artistes Indépendants. Mais le principe d'absolue liberté, base de cette association, n'impliquait aucune théorie d'esthétique, ni adhésion quelconque à des tendances déterminées.
but identique (I) "■ Du groupe, il se séparait nettement » par une tradition plus équilibrée, par son goût pour le dessin pur, aussi pour l'estampe lithographique, mais surtout par son imagination illimitément libre (2) ». On pourra vérifier ces différences, même dans la dernière période picturale de Redon où le rapprochement aurait dû, semble-t-il, très facile-
Frontispice pour Le Mouvement idéaliste en Peinture (Lithographie).
ment s'effectuer. Comme chez les Impressionnistes on constate bien une palette claire et joyeusement éclatante, mais l'artiste poursuit moins les vibrations de l'atmosphère lumineuse que l'assise d'une composition, où le contraste des couleurs s harmonise par le moyen de gradations subtiles. Enfin et surtout, insoucieux de l'effet mobile et passager, si séduisant soit-il, c'est 1 essence même de la vie et comme une âme profonde qu'il veut donner à ses ffeurs, d'un aspect absolument particulier.
(1) A. M, Gaz. des B.-A.. p. 154
(2) A. M., El. s. R., p. 42. Au sujet de l'Impressionnisme, voir : App., note 13.
Cependant un dernier essor se produisit dans les arts plastiques, vers la fin du xix'' siècle. Très différent de ceux qui l'avaient précédé, il est loisible même de dire qu'il prenait comme point de départ des principes opposés. On le qualifia de Symbolisme ou Néo-Traditionnisme. Malgré la défectuosité de telles dénominations, peut lui être appliquée encore celle — dont, pour notre part personnelle, nous avons fait usage, de : Mouvement Idéaliste (I). « Il ne paraît point contestable que 1 œuvre de Redon n ait... aidé de jeunes artistes à s éclairer eux-mêmes sur leurs aspirations... Mais il ne fit pas partie effective de leur groupe, non plus, bien qu on 1 ait cru souvent à tort, de la petite phalange de la Rose-Croix (2). L'action exercée et l'enseignement direct provinrent de la vue des peintures de Cézanne et de Van Gogh, comme aussi des théories de Gauguin. L'auteur de Dans le Rêve, par l'attraction émanée de sa personne et dans d'amicales conversations, a surtout rappelé d'une manière générale aux Maurice Denis, Sérusier, Bonnard, Vuillard, K.-X. Roussel, le souci éternel de 1 idéal et la haute mission qui incombe à tout véritable artiste (3). »
Or, de même que Redon ne peut être rangé dans les groupements plus ou moins exactement établis et catalogués, mais du moins reconnus, on ne saurait davantage le rapprocher de personnalités particulières telles que, par exemple : Puvis de Chavannes ou Carrière.
N est-ce point encore vainement qu'on essaya parfois d'apparenter son œuvre à diverses manifestations du fantastique à travers les âges ? Ainsi, prenez l'Art Chinois avec ses élucubrations bizarres et difformes, par ailleurs curieusement ornementales, d'esprit très éloigné de notre conception d occidentaux. Ou bien encore, plus près de nous, les cocasseries plaisantes, mais au fond bien peu terribles, des vieux maîtres flamands et hollandais. Quel rapport essentiel peut-on véritablement établir? Plus intéressante certainement serait à étudier l'assertion de M. Jules Destrée, lorsqu'il pense trouver quelque rapprochement avec 1 inspiration du moyen-âge, dont la foi profonde et l'imagination
(1) i^u sujet du Mouvement Idéaliste, voir : App.. note 14.
(2) Redon n'a cessé d'insister sur ce point : " Je n'ai jamais envoyé aux expositions de la Rose-Croix, c'est un fait certain. Et ce fut volontairement et consciemment ". Man. de R.
(3) A. M., Gaz. des B.-A.. p. 155.
exaltée enfantèrent, dans la décoration sculptée des cathédrales, tout un monde étrange, grouillant d'une vie ardente et si expressive. Quant aux assimilations concernant Goya ou Gustave Doré, nous avons dit précédemment ce qu'il fallait en juger. Enfin les œuvres d une archéologie érudite, aux rutilances méticuleusement dosées, de Gustave Moreau, ne sont point de nature comparable aux libres fantaisies de mythologie féerique, qu on rencontre en la dernière période de notre artiste. D'ailleurs, lorsque tous deux, et seulement vers la fin de leur vie, se connurent personnellement et se visitèrent, ils « causèrent non de théories ou de hautes spéculations, mais uniquement des procédés de la peinture, tant ancienne que moderne (1) ».
Ainsi, le voit-on clairement : « C'est dans sa solitude qu'il faut admettre et comprendre Redon (2). »
Petit prélat ( Pointe sèche J .
Quelle peut-être dans l'avenir la place occupée par l'artiste ? Tout pronostic de rang déterminé et de dignité définitive demeure,
(1) A. M., Et. 5. R.. p. 38.
(2) A. M., Gaz. (/« B.-A.. p. 156.
à ce sujet, oiseux autant que puéril. Ce que pensera et jugera la postérité — c'est son secret. Mais encore, après l'émotion éprouvée par les contemporains, les discussions soulevées, peut-être aussi les explications élucidantes que nous avons tenté de présenter... certains faits paraîtrontils acquis (1).
Redon nous semble devoir être rangé dans la catégorie des esprits qu'on a dénommés : Mystiques.
« Qu'on nous entende bien toutefois, à propos de ce mot qui, pour les uns, possède une valeur strictement limitée à la sphère religieuse (2), tandis que pour les autres, il constitue une sonorité imprécise... et dont on abuse à tort et à travers. Au sens large où nous voulons nous placer, il semble que le Mysticisme ne soit pas autre chose que le sentiment de l'Au delà, de l'incompréhensible, de l'infini. A ce point de vue, tout être humain paraît susceptible de partager, au moins à quelque degré, si infime soit-il, ce frisson intime et profond... La puissance de cette faculté quand elle s'élève au-dessus de la moyenne ordinaire, son importance dans la formation de la personnalité, sa répercussion sur les manières d'être ainsi que les décisions dans la vie, voilà ce qui constitue le véritable mystique. Les caractéristiques en seront donc 1 intérêt porté au mystère en lui-même, l'inquiétude intense qui en résulte, la propension à s'en préoccuper avant tout. En revanche, plus l'esprit est vulgaire et étroitement borné aux représentations immédiates, qui lui sont davantage accessibles et où il se complaît, moins il a le sentiment de l'infini recouvert pour lui d'un voile épais.
On peut juger par là que les esprits réellement mystiques sont peu nombreux. Plus rares encore se comptent les artistes capables d avoir exprimé ces hautes aspirations. De telles envolées ne semblent appartenir qu'à des organisations particulières, dont l'audace choque et terrifie les mentalités ordinaires. Mais la réussite est éminemment ardue. En effet, la réalité objective bien observée et soigneusement reproduite donnera toujours des résultats appréciables. Par contre, si l'on tend au
(1) A. M., El. s. R., p. 46.
(2) A I égard du mysticisme religieux, on peut lire un livre récent de M''"^ Albert Farges ; Les Phénomènes mqsliques distingués de leurs contrefaçons humaines et diaboliques (Traité de Théologie mystique à Tusage </es Séminaires, du Clergé et des gens du Monde), Pans, 3, rue Bayard, 1920.
y ir
Le Sphinx.
Collection Ani. de La Rochefoucauld.
Mysticisme, surtout par le fantastique, qui est la transformation ultime et indéfinie que se permet un tempérament à l'égard des matérialités visibles, il n'existe point de milieu. Ou les œuvres produites sont élevées et vraiment impressionnantes, ou bien, demeurant froides et stériles conceptions, elles choquent et tombent au-dessous de la moyenne. C'est le domaine de l'art où se peut le moins supporter le défaut d'inspiration et de sincérité.
A notre pensée, Redon est mystique au sens que nous venons de définir. En effet, son objectif supérieur et sans cesse poursuivi n'est-il pas de faire surgir l'inconnu vague que nous pressentons sous les aspects contingents, comme une énigme d'absolu résidant au fond de tout être et de toute chose. Ce fut le propre de l'artiste de s'exprimer en recourant à des moyens entièrement plastiques, c est-à-dire par l'emploi des formes, ainsi que 1 énergique puissance du clair-obscur et les innombrables gammes diluées de la lumière (1).
Peut-être pensera-t-on aussi qu'en la fin de ce XIX*^ siècle, tourmentée « par la recherche des origines primaires, hantée par l'aspiration des perfectionnements futurs, faisant de ses vices une litière où s'épanouit l'inguérissable souffrance — cet homme s'est rencontré : Odilon Redon. Dans sa sérénité de penseur, dans son imagination d'artiste, dans ses secrètes douleurs, il a puisé les éléments d'une vision haute, qu'il a formulée sincèrement, sans théorie préconçue. Et si l'on recherche jamais dans 1 histoire plastique 1 image de cette époque inquiète et troublée... partagée entre la science et le mysticisme, ne pouvant pas plus nier les découvertes positives de l'une qu'étouffer l'ardente aspiration de l'autre, n'est-ce pas à l'œuvre d'un Redon qu'il faudra en demander, dans une synthèse d'art — le symbole et l'expression (2) ».
Et sur lui la conclusion s'imposera que " comme tout véritable et profond artiste, il eut le don de retrouver l'Humanité à travers les formes de son époque. L'Humanité ! essence toujours la même sous le protéisme successif d aspects sans cesse diversifiés. Le problème qu'elle suscite peut sembler reculer plus loin ses données à chaque découverte conquise, mais il reste, au fond, identique dans son angoisse confuse
(1) A. M„ El. s. R.. p. 44 et suiv.
(2) A. M., Pré/. d'Exp. d'Od. R, 1894.
et troublante. Vainement en la forêt épaisse et obscure de la Vie, des routes neuves sont inlassablement tentées vers la clairière lumineuse des conceptions définitives. Toujours, après l'implacable déception raillant les ambitions vaincues, et ravivant pourtant une inépuisable curiosité d'espoir, apparaît sur le ciel d'horizon, sombre et rayé de minces clartés, l'éternel Sphinx à la silhouette imposante et énigmatique. Sonder ce mystère, tout au moins l'éprouver et chercher à faire partager son émotion. Avoir la foi, l'audace et la force d'un tel but, malgré les incompréhensions et souvent les huées de la foule grossière, demeure certes l'apanage d'un petit nombre d'esprits d élite.
'I Quelle que soit la place réservée par l'avenir à l'œuvre d'Odilon Redon, ce fut le partage et nous dirons la gloire de l'artiste, d'avoir lui aussi — essayé la grande tentative (I) ».
(I) A. M., El. s. R.. p. 46.
Et dans le disque même du Soleil rayonne la face de Jésus-Christ... " (Lithographie.)
(Planche tiice de La Tenlalwn de Sainl-Anloine.)
Odilon Redon en 1894.