‹ Ödön von Horvath - Don Juan Revient de GuerreChapitre 4 sur 4 · LA GUERRE EST FINIE · texte numérisé non relu

LA GUERRE EST FINIE

Tard en automne, 1918. Théâtre dans un baraquement au front. Loge d'artiste rudimentaire. Deux soubrettes sur le retour font leurs valises. Au loin, roulement de tambours et sonnerie de trompettes. Il pleut.

LA PREMIÈRE. — La guerre est finie, et nous l’avons perdue. LA SECONDE. — Je ne trouve pas ma perruque rouge.

LA PREMIÈRE. — Le directeur est allé voir l'état-major. Les renforts se sont mutinés, et le colonel, le gros, a été destitué. Il n’y a plus d'officiers. L’adjudant est général.

LA SECONDE. — J'aimerais ne jamais avoir signé ce contrat à la noix. soubrette au front ! Alors que j'ai joué Marguerite dans Faust. Tu crois qu’il y aura une représentation ce soir ?

LA PREMIÈRE. — Dieu seul le sait. L'essentiel, c’est qu’il y aura bientôt la paix.

LA SECONDE. — Je serais curieuse de voir comment vont marcher les théâtres maintenant. La voilà, ma perruque rouge ! (Elle la met, tel un chapeau ; le réveil sonne.) Couchez !

Elle l’arrête.

LA PREMIÈRE, regardant le réveil. — Une date historique, aujourd’hui. À midi, c’est l’armistice.

LA SECONDE, devant son mirow — Dans vingt minutes, alors. Au loin, une grenade explose.

LA PREMIÈRE. — Combien il va en tomber encore.

LA SECONDE. — Moi, ce sont les femmes qui resteront seules qui me font pitié.

La PREMIÈRE. — "Toi alors ! Les hommes, c’est pas des êtres humains peut-être ?

LA SECONDE. — Non.

Don Juan entre, vêtu d’un uniforme crotté, sans galons, sans armes.

LA PREMIÈRE, tnterloquée. — Vous désirez ?

Don JUAN, à la seconde. — Je vous cherchais. Nous nous connaissons. LA SECONDE. — Nous ? Pas que je sache.

Don Juan. — Je vous ai vue dans deux opérettes.

LA SECONDE, avec un intérêt soudain. — Lesquelles ?

DoON JUAN, {a dévisageant. — J'ai ai oublié. Je sais seulement que vous attendiez près du trou de la soufleuse. Vous saviez qu’il viendrait. Les rideaux étaient tout blancs, vous vous rappelez ? C'était le premier rôle. Puis vous avez écrit une lettre, il faisait nuit, et vous saviez qu'il répondrait. C’était l’autre rôle. Votre sourire me rappelait une femme, avant la guerre ; parfois j’ai Pimpression que cent ans se sont écoulés. hum. Je peux vous offrir un petit cadeau en remerciement de m’avoir rappelé ce souvenir... (Il sourit ; lui remettant un petit paquet.) Des cigarettes, mon unique butin. Des égyptiennes, des vraies.

Îl lui adresse un signe de la tête et sort.

Un silence.

LA SECONDE. — Qu'est-ce que tu dis de ça ?

LA PREMIÈRE. — Il a perdu l'esprit.

Au pays. Des femmes font la queue devant une épicerie vide.

LA PREMIÈRE. — Pas de pain, pas de sel, pas de saindoux... c’est ça, la paix ?

LA SECONDE. — Du calme, madame la gardienne ! L'essentiel, c’est , , que les hommes soient revenus du front.

LA PREMIÈRE. — Moi, mon époux, un peu de feu croisé ne lui aurait pas fait de mal, mais avec ses pieds plats, il a passé toute la grande époque devant le poêle, et, quand j'ose moufter, il m’en allonge une... La guerre, la paix : je m’en fiche.

LA TROISIÈME. — N’offensez pas Dieu ! Mon pauvre Joseph, lui, est prisonnier en Sibérie, qui sait quand il reviendra. Quand personne ne vous donnera plus de coups, vous vous rendrez compte à quel point les coups vous manquent.

LA PREMIÈRE. — Les seigneurs et maitres de la création, je m’en contre-fiche!

DON JUAN, entrant et s'adressant aux femmes. — Je cherche la gardienne... LA PREMIÈRE, lui coupant résolument la parole. — C’est moi.

DoN JUAN. — Votre mari m’a dit que vous seriez ici, je viens de passer chez vous...

LA PREMIÈRE, lui coupant à nouveau la parole. — Vous désirez ?

Do JUAN. — Un renseignement, c’est tout. (1! regarde derrière lui comme si quelqu'un le poursuivait, avec lenteur) C'était avant la guerre. Une jeune dame habitait dans votre immeuble, au troisième à gauche... c’est cette dame que je cherche. Votre mari m'a dit qu’elle a déménagé, mais il ignore où...

LA PREMIÈRE, le dévisageant. — Une dame... (Elle s’interrompt brusquement, le reconnaissant, effrayée.) Doux Jésus, ça y est, je vous remets, monsieur ! Que Dieu m’assiste, je croyais que vous étiez mort !

DON JUAN, souriant doucement. — Seulement porté disparu.

LA PREMIÈRE. — Il y a encore des miracles. Eh bien, la jeune demoiselle est partie. Elle habite chez sa grand-mère maintenant.

DON JUAN, surpris. — Où ça ?

LA PREMIÈRE. — Comment il s’appelait, ce trou ? (Consultant son carnet de notes.) Voilà, c’est marqué ici. Tenez...

Elle lui montre l'adresse.

Don JUAN, lisant. — Mais c’est au bout du monde !

LA PREMIÈRE. — Oui.

Un silence.

DON JUAN, avec lenteur — Quand est-ce qu’elle est partie ?

LA PREMIÈRE. — En 1915. Je me rappelle le jour, exactement, c'était notre grande victoire de Gorlice, et la tempête a déchiré notre drapeau.

Do Juan. — J'y étais, à Gorlice.

LA PREMIÈRE. — Ah bon ? Enfin, foutu, c’est foutu ! Un silence.

DoN JuAN. — C’est donc pour ça qu’elle ne m’a pas répondu, je lui ai écrit, il y a six semaines déjà.

LA PREMIÈRE. — On a tout fait suivre, mais, par temps de guerre,

beaucoup de courrier se perd.

DON JUAN. — Oui. (Regardant vers le haut.) Qui est-ce qui habite maintenant au troisième à gauche ?

LA PREMIÈRE. — Une dentiste en activité. Tout a changé avec cette guerre. Messieurs les dentistes sont morts au front, et les femmes ont fait des études, mais personnellement, comme patiente, je ne me fierais pas à une bonne femme.

DON JUAN, souriant à nouveau doucement. — Pourquoi non ? (Regardant de nouveau derrière lui comme s’il était poursuivi.) Bon, eh bien, je vais m'y rendre. Chez cette grand-mère.

Il sort.

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