‹ Ödön von Horvath - Légendes de la Forêt Viennoise - Première versionChapitre 2 sur 2 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Dans la Wachau.

Devant une maisonnette au pied d’un château fort en ruine. Alfred, installé en plein aix avale à belles dents du pain, du beurre et du lait caillé. Sa mère lui apporte une lame plus aiguisée.

L'air résonne de chants et de musique. comme si inlassablement, mourait la valse de Johann Strauss Légendes de la Forêt Viennoise.

Et à proximité, passe le beau Danube bleu.

La mère regarde Alfred manger Elle lui attrape soudain la main qui tent encore le couteau et plonge son regard dans le sien.

Alfred s’interrompt net. La bouche pleine, il la dévisage avec méfiance. Un silence.

LA MÈRE, lui passant lentement la main dans les cheveux. — C’est gentil à toi, mon Alfred chéri... tu l’as pas complètement oubliée, ta mère, mon Alfred chéri —

ALFRED. — Complètement oubliée, pourquoi ça ? Il y a longtemps que je serais venu te voir, plein de fois, si j’avais eu le temps... mais de nos jours, plus personne n’a plus une minute, avec toute cette crise et la pagaille ! Si mon ami Hierlinger Ferdinand, ne m'avait pas invité dans sa décapotable, qui sait quand on se serait revus !

LA MÈRE. — C’est très aimable de la part de ton ami, ce cher monsieur Hierlinger.

ALFRED. — C’est un monsieur charmant, de toute façon. Dans une bonne demi-heure, il viendra me reprendre ici.

La MÈRE. — Déjà ?

ALFRED. — Malheureusement !

La MÈRE. — Alors s’il te plaît, n’avale pas tout le lait caillé, j'ai rien d'autre à lui servir —

ALFRED. — Ferdinand ne peut pas manger du lait caillé, il souffre d’une intoxication chronique par la nicotine. C’est un négociant on ne peut plus correct. J’ai assez souvent affaire à lui.

LA MÈRE. — Dans le commerce ?

ALFRED. — Entre autres.

Un silence.

La MÈRE. — "Tu travailles toujours à la banque ? ALFRED. — Non.

LA MÈRE. — Où alors ?

Un silence.

ALFRED. — Fonctionnaire, c’est pas pour moi, ça n’offre aucune possibilité de s'épanouir. Le travail, au vieux sens du mot, ce n’est plus rentable. Si de nos jours, tu veux avancer, il faut que tu travailles avec le travail des autres. Je me suis mis à mon compte. Opérations financières et genre —

Îl avale de travers et est pris d’une quinte de toux. LA MÈRE, lui tapant dans le dos. — C’est bon ? ALFRED. — J'ai failli m'étoufter.

LA MÈRE. — Je suis contente que ça te plaise. Un silence.

ALFRED. — À propos de s’étouffer : où est passée notre chère grandère ?

mère !

LA MÈRE. — Elle est assise dans la cuisine, je crois, elle prie.

ALFRED. — Elle prie ?

La MÈRE. — La peur la rend malade.

ALFRED. — La peur ?

Un silence.

LA MÈRE. — N'oublie surtout pas de lui souhaiter son anniversaire. Le mois prochain, elle aura quatre-vingts ans, si tu ne lui souhaites pas son anniversaire, ça sera de nouveau l’enfer pour nous autres. Tu sais bien que tu es son chéri préféré.

ALFRED. — Je note. {(Marquant.) Anniversaire grand-mère. Quatre-vingts. (Repus, il se lève.) Un âge canonique. (Consultant sa montre-bracelet.) Ca va être l’heure, je pense. Ferdinand sera là d’une minute à Pautre. Il y a une dame avec lui.

LA MÈRE. — Qu'est-ce que c’est que cette dame ? ALFRED. — Une dame d’un certain âge.

Un silence.

LA MÈRE. — Quel âge ?

ALFRED. — Moyen.

La MÈRE. — Elle a des sous ?

ALFRED. — Je n’ai pas affaire à elle.

Un silence.

La MÈRE. — Un riche parti, on crache pas dessus. Tu n’as pas encore dégotté celle qu’il te faut.

ALFRED. — Possible ! Parfois, j'aimerais bien avoir une ribambelle de mômes autour de moi, mais après, je me dis toujours : le destin en a décidé autrement —

LA GRAND-MÈRE, sortant de la maisonnette son bol de lait carllé à la main. — Frieda ! Frieda !

La MÈRE. — Il y a encore le feu ?

LA GRAND-MÈRE. — Qui est-ce qui a volé mon lait ? La MÈRE. — Moi. Alfred chéri avait si bon appétit. Un silence.

LA GRAND-MÈRE. — Il avait encore de lPappétit ? Il avait encore de Pappétit ? — Et moi, on me demande même pas ? Comme si je n'étais déjà plus là — {À la mère :) Ga te plairait, hein !

ALFRED. — Bêêê !

Il lui tre la langue.

Un sulence.

LA GRAND-MÈRE. — Bêée !

Elle lui tire la langue.

Un silence.

LA GRAND-MÈRE, d’une voix perçante. — Si c’est comme ça, je ne veux plus de lait du tout ! Tenez !

Elle vide son bol par terre.

Ferdinand Hierlinger entre avec Valérie, une quinquagénatire pomponnée, en tenue d’aulomobihste.

ALFRED. — Permettez que je fasse les présentations : ma mère, mon ami Ferdinand Hierlinger et madame Valérie — et là-bas, ma grand-mère chérie —

LA MÈRE. — Cest très gentil à vous, monsieur Hierlinger, d’avoir emmené mon Alfred chez nous, à la campagne — Je vous remercie beaucoup, merci —

FERDINAND HIERLINGER. — Mais je vous en prie, mesdames ! C’est tout naturel ! Je vous l’aurais emmené plus souvent, ce cher Alfred... Alfred chéri n’avait qu’un mot à dire.

La MÈRE. — Rien qu’un mot ?

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