‹ Oeil-de-fauconChapitre 12 sur 35 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La présence des femmes dans le camp indiquait suffisammeni que les Indiens, ainsi rassemblés, n'étaient pas régulièrement sur le sentier de la guerre. En effet, ce n'était qu'une fraction de tribu qui avant le commencement des hostilités était venue pêcher et chasser dans le voisinage des frontières, et qui, après avoir séjourné l'hiver et une partie du printemps sur le territoire de ses ennemis, avait l'intention de faire quelque action d'éclat avant de se retirer. Lorsque le messager des

forts vint annoncer la reprise des hostilités entre les Anglais et les Français, le parti des sauvages porté sur les bords de rOnéida comprit que la lutte allait entraîner avec elle toutes les tribus indépendantes des deux colonies belligérantes; et que d'essayer de fuir immédiatement et en ligne directe vers le Canada les exposerait à une poursuite active de la part de leurs ennemis. En conséquence, les chefs avaient adopté l'expédient de rester au cœur de la région dangereuse; espérant rester ainsi sur les derrières de l'armée au lieu d'être attaqués par la tête.

Le campement n'étant que temporaire, n'offrait à la vuo (jue l'aspect d'un simple bivouac. Un seul feu brillait au centre ot ne semblait avoir été allumé que pour faire cuire les vivres destinés à leurs sobres repas. Autour du foyer étaient grouj)ées çà et là quinze ou vingt huttes faites avec des branches (l'afbres et recouvertes d'écorces sèches, et suffisamment closes pour le repos de la nuit ou pour abriter les familles contre la pluie ou les orages. Il n'y avait à l'intérieur d'auires meubles que les ustensiles les plus simples du ménage : quel- (jues vêlements gisaient épars autour des huttes; des fusils, des poires à poudre et des gibecières étaient entassés au pied des arbres, et les carcasses de deux ou trois chevreuils étaient exposées à la vue, étendues sur deux morceaux de bois fendus et dressés en forme de fourches. Quelques enfants sautant et jouant autour des huttes donnaient à Taspect du camp un air de famille, et l'on entendait les rires étouffés et les chuchottements des femmes, tandis que les hommes mangeaient, dormaient, ou examinaient leurs armes.

Hetty, en s'approchant, ne put retenir une exclamation à la vue de son père. Il était assis à terre, le dos appu\é contre un arbre et Hurry à côté de lui. Ils paraissaient aussi libres que les sauvages eux-mêmes. Wah-tah-Wah conduisit auprès d'eux sa nouvelle amie et se retira discrètement pour les laisser donner un libre cours aux sentiments qui les agitaient. Hetty s'approcha simplement de son père, et demeura silencieuse comme une statue représentant l'affection filiale. Le vieillard ne témoigna ni alarme ni surprise de sa venue. Il

possédait et imitait le stoïcisme des Indiens, sachant bien que c'était le moyen le plus sûr de s'en faire respecter. Les sauvages eux-mêmes ne trahirent aucun signe d'émotion à cette soudaine apparition d'une étrangère parmi eux. Toutefois, quelques guerriers se réunirent; et les regards qu'ils dirigeaient vers Hetty pendant qu'ils conversaient à voix basse indiquaient aisément qu'elle était le sujet de leur entretien. La force de l'Arche était connue. Les yeux vigilants postés autour du lac, guettant nuit et jour, avaient appris qu'il n'y avait encore aucun corps de troupes dans les environs, et, comme nous l'avons déjà dit, ils ignoraient même l'arrivée de Chingachgook.

Hutter, malgré l'indifférence qu'il affectait, était ému de l'arrivée de sa fille. 11 se rappelait les douces instances de l'enfant pour l'empêcher de quitter l'Arche. Connaissant en outre son dévouement simple, il comprit pourquoi elle était venue et le peu de soin qu'elle avait pris do sa propre conservation.

— C'est mal, Hetty, ce que vous avez fait : ces Iroquois sont féroces et n'oublient pas plus une injure qu'un service.

— Dites-moi, père, répliqua-t-elle jetant autour d'elle un regard furlif dans la crainte d'être entendue. Dieu vous a-t-il laissé accomplir l'action cruelle qui vous a fait nous quitter? Je tiens à savoir cela avant que de parler aux Indiens.

— Vous n'auriez pas dû venir ici, Hetty; ces brutes ne comprendront ni votre nature ni vos intentions.

— Que s'est-il passé, père? Ni vous, ni Harry, ne semblez avoir pris de ces horribles trophées,

— Si cela suffit pour mettre votre esprit en repos, enfant, je vous répondrai non. J'avais suivi la jeune créature qui vous a amenée ici ; mais ses cris firent tomber sur moi une troupe de ces chats sauvages, beaucoup trop forte pour qu'un seul chrétien pût y résister.

— Merci pour cela, mon père!... Maintenant, je parlerai aux Iroquois, et avec une conscience paisible. J'espère que Hurry n'a pas eu l'occasion non plus de faire du mal à ces Indiens.

— Quant à cela, Hetly, répondit celui-ci, vous avez dit la vérité; Hurry n'a pas pu, voilà tout.

— Vous paraissez libres ; vos bras ni vos jambes ne sont retenus par aucun lien.

— Nos membres sont libres, en effet, mais c'est à peu près tout, car il ne i»ous est pas permis d'en faire usage. Les arbres qui nous entourent ont des yeux ; et si le vieillard, lui et moi, nous essayions de sortir des limites de notre prison, cinq ou six balles de fusil, courant après nous, viendraient nous inviter à modérer notre impatience.

— Il vaut mieux que mon père et vous restiez tranquilles et calmes, jusqu'à ce que j'aie parlé aux Iroquois; alors tout sera bien. Ne me suivez pas; aussitôt que tout sera arrangé et que vous serez rendus à la liberté, je viendrai vous avertir.

Hetty parlait avec tant d'assurance et semblait avoir une telle confiance dans le succès, que les prisonniers la laissèrent partir sans objection et se diriger vers le groupe des chefs qui tenaient conseil sur les motifs de son apparition dans le camp.

Lorsque Wah-tah-Wah avait quitté sa compagne, elle s'était approchée des guerriers qui lui avaient témoigné le plus d'intérêt et de bonté pendant sa captivité, affectant une indifférence et un mutisme qui devaient nécessairement exciter leur curiosité. En effet un geste significatif l'invita à entrer dans le cercle où les guerriers la questionnèrent aussitôt sur la présence de la fille blanche au milieu d'eux, et les motifs qui l'avaient amenée. C'était tout ce que l'Indienne désirait. Elle expliqua comment elle avait découvert la faiblesse d'esprit d'Hetty, exagérant avec intention son manque d'intelligence, puis elle raconta en termes généraux le sujet qui amenait la jeune fille au milieu de ses ennemis. Son récit réussit, comme elle en avait eu l'intention, à couvrir la personne de la fille du visage pâle d'un caractère sacré qui lui assurait le respect et la vénération de la tribu tout entière. Son but ainsi rempli à sa satisfaction, elle regagna sa hutte, où elle se mit à préparer un repas pour l'offrir à sa nouvelle amie, aussitôt qu'elle serait libre de le partager.

A l'approche d'Hetty, les chefs ouvrirent leur petit cercle avec l'aisance et la déférence qui eussent fait honneur à des hommes d'origine plus courtoise : un vieillard lui fit signe d'approcher et de venir s'asseoir, à côté de lui, sur un arbre abattu et disposé à cet effet ; les autres guerriers vinrent se grouper, les uns assis, les autres debout, autour des deux principaux personnages. Au moment où la jeune fille ouvrait la bouche pour parler, le vieux chef la retint du geste, dit quelques mots à l'oreille de l'un de ses plus jeunes conseillers, et attendit patiemment que l'on eût amené Wah-tah-Wah au milieu d'eux.

L'Indienne était appelée pour servir d'interprète et transmettre aux chefs les réponses de la jeune Anglaise, dont les Hurons ne comprenaient qu'imparfaitement la langue. Sachant combien il était dangereux de chercher à tromper l'ennemi, l'Indienne n'était pourtant pas fâchée d'assister à l'interrogatoire, bien décidée à tenir secrète l'arrivée de son fiancé.

Aussitôt qu'elle eut pris place à côté d'Hetty, le vieux chef la pria de demander à la fille pâle ce qui causait sa présence parmi les Iroquois.

— Dites-leur, Wah-tah-Wah, que je suis la plus jeune fille de Thomas Hutter, le plus âgé des deux prisonniers, le propriétaire du château de l'Arche, celui qui a le plus de droits sur ces montagnes, sur ce lac, qu'il habile depuis longtemps, où il étend ses trappes, d'où il tire le poisson. Ajoutez que je suis venue parmi eux pour les convaincre qu'ils ne doivent pas faire de mal à mon père ni à Hurry, mais au contraire les laisser partir en paix et les traiter plutôt en frères qu'en ennemis; répétez-leur tout cela très-exactement et ne craignez rien pour vous ni pour moi. Dieu nous protégera.

Wah-tah-Wah fit comme son amie le désirait et traduisit ces premières paroles aussi littéralement que possible dans la langue des Iroquojs. Les chefs restèrent silencieux, les deux d'entre eux qui avaient quelque connaissance de la langue anglaise donnant un signe d'a|>probation à la jeune interprète.

— Et maintenant Wah-tah-Wah, traduisez-leur mot. pour mot ce que je vais vous dire, D'abord, que mon père et Hurry

sont venus ici avec l'inLeiUion d'enlever autant de chevelures qu'ils pourraient; car le méchant gouverneur a promis des primes pour les chevelures, qu'elles appartinssent aux guerriers, aux femmes ou aux enfants, que l'amour de l'or fut trop fort pour les faire s'abstenir.

Wah-tah-Wah hésita, tant lui parut étrange ce moyen de gagner la bienveillance des ennemis; mais, craignant que les paroles de la jeune fille n'eussent déjà été comprises, elle continua à remplir fidèlement sa tâche. Ces motifs de la démarche des prisonniers ne produisirent aucun effet défavorable sur l'auditoire; c'était un but tout naturel et qu'ils se proposaient eux-mêmes.

Hetty, s'apercevant qu'elle avait été comprise des chefs, •onlinua : — Ils savent que mon père et Hurry n'ont pas réussi, ils ne peuvent donc leur en vouloir pour un crime qui n'a pas été commis. Mais, en admettant qu'ils eussent tué leurs femmes et leurs enfants, cela ne changerait rien à la ([uestion et donnerait peut-être au contraire plus de poids à ce que je vais leur dire. Mais demandez-leur d'abord s'ils sa- Nent qu'il y a un Dieu qui règne sur toute la terre et gouverne tout ce qui existe, quelle que soit la couleur, rouge, blanche <m noire.

Les guerriers s'inclinèrent affirmativement à celte question.

— C'est bien! ma tâche sera légère. Le Grand -Esprit, comme vous appelez notre Dieu, a fait écrire un livre que nous appelons la Bible et qui renferme sa volonté, ses commandements et les règles imposées aux hommes pour vivre, pour diriger leurs pensées et leurs désirs. Voici un de ces saints livres; dites aux chefs de prêter attention, car je vais leur lire quelques passages de la parole sacrée.

Un léger murmure de curiosité échappa à la gravité silencieuse des guerriers à la vue d'une petite Bible anglaise qu'Hetty retira de son enveloppe de calicot.

— Les paroles, les lignes, les versets, les chapitres de ce livre, tout émane de Dieu.

— Pourquoi le Grand-Esprit pas envoyé ce livre aux Indiens? demanda Wah-tah-Wah.

— Pourquoi? répondit Hetty un peu troublée par une question si inattendue, pourquoi?... Ah! parce que les Indiens ne savent pas lire.

L'Indienne ne jugea pas nécessaire de pousser plus loin ses questions. Elle attendit les arguments ultérieurs de la jeune enthousiaste.

— Dites aux chefs que ce livre ordonne aux hommes de pardonner aux ennemis, de les traiter en frères, et de ne leur faire du mal ni par vengeance, ni par mauvaise passion. Croyez-vous pouvoir leur dire cela et vous faire comprendre?

— Dire assez bien ; mais pas facile à comprendre.

Hetty eut beau insister pour savoir si elle avait été comprise des chefs ; elle ne reçut qu'une réponse evasive, dont il fallut bien se contenter.

— Je vais actuellement leur lire quelques versets dont ils devront s'attacher à pénétrer le sens, continua la jeune fille, dont les gestes devinrent solennels et dont la physionomie s'éclairait dun regard inspiré et plein de feu. D'abord le Grand-Esprit commande d'aimer son prochain comme soimême.

— Prochain pour Indien veut pas dire visage pâle, répondit précipitamment la fille delaware, prochain signifie Iroquois pour Iroquois, Mohican pour Mohican, visage pflile pour visage pâle; pas besoin de dire aux chefs autre chose.

— Vous oubliez, Wah-lah-Wah, que c'est le Grand-Esprit qui parle et que les chefs doivent obéir comme les autres. Voici un autre commandement : Quiconque te frappera sttr Ja joue droite, tu lui présenteras l'autre.

— Que veut dire cela?

Hetty expliqua que c'était un commandement d'oublier les injures et de se soumettre à en recevoir de nouvelles, plutôt que d'en tirer vengeance.

— Dites-leur ceci aussi, ajouta-t-elle : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, rendez le bien pour le mal et priez pour ceiux qui vous haïssent et vous persécutent,

La jeune illuminée passait rapidement de verset en verset, choisissant les passages qui Iri.itaicnt du pardon et de la cha-

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rite chrétienne. Traduire partie de ce qu'elle disait eût ëté impossible. Lorsqu'elle eut fini seulement, l'Indienne transmit aux chefs une traduction abrégée des passages qui avaient le plus frappé son imagination. La révélation préalable de son infirmité avait préparé les Hurons à quelque action extravagante de sa part. Ils attribuèrent donc au dérangement de son esprit l'ardeuf que la pauvre enfant déployait inutilement pour les convaincre ; toutefois il y avait parmi eux quelques vieillards qui avaient entendu du semblables doctrines de la bouche des missionnaires, et qui, désirant occuper un moment d'oisiveté, prolongèrent l'entretien par leurs questions.

— Ceci est le bon livre des visages pâles, observa l'un d'eux qui prit le volume des mains d'Hetty et se mit à en tourner les feuillets ; ceci est la loi par laquelle mes frères blancs professent de vivre.

Wah-tah-Wah répondit d'elle-même que les Français du Canada et les Yankees des provinces britanniques admettaient également son autorité et affectaient d'en respecter les principes.

— Avertissez ma jeune sœur, dit le Huron, que ma bouche va s'ouvrir pour dire quelques paroles.

— Le chef Huron va parler, mon amie visage pâle écoute-l-elle?

— Je m'en réjouis, s'écria Hetty, Dieu a touché son cœur ot il rendra à la liberté mon père et Hurry.

— Ceci est la loi du visage pâle, résuma le chef, et lui dit de rendre le bien à ceux qui lui font mal, et quand son frère lui demande son fusil, de lui donner aussi sa poudre.

— Non pas! répondit vivement Hetty, il n'est pas question de fusil dans tout le livre ; la poudre et les balles offensent le Grand-Esprit.

— Pourquoi donc le visage pâle en fait-il usage? S'il lui est ordonné de donner deux choses à celui qui en demande une, pourquoi prend-il le double des pauvres Indiens qui ne lui demandent rien? Il vient d'où le soleil se lève, avec son livre à la main, et il enseigne à l'homme rouge de le lire, mais pourquoi oublie- t-il lui-même tout ce qu'il contient?

no œil-de-falcon

Ouand les Indiens lui donnent, il n'est jamais content; aujourd'liui il oiïi e de l'or pour les chevelures de nos femnnes et de nos enfants et il nous appelle bêtes sauvages si nous enlevons la chevelure d'un guerrier tué en pleine guerre. Je m'appelle le Chêne-Fendu.

De plus fortes têtes que celle de la pauvre fille eussent été en grande perplexité de réppndre à des questions aussi positives. On ne s'étonnera donc pas que, malgré ses sentiments et sa sincérité chrétienne, elle ne sût que répondre :

— Que leur dirai-je, Wah-tah-Wah? semblant implorer sa jeune amie devenir à son secours; je sais que tout ce que j'ai lu dans ce livre est vrai, et pourtant la conduite de ceux qui en parlent là semble me démentir.

— Donnez raison aux visages pâles, répondit l'Indienne avec ironie ; c'est toujours bon pour eux, mais mauvais pour les autres,

— Non, non, il ne peut y avoir deux vérités, cela ne peut pas être! Une fois les visages pâles disent blanc, l'autre fois noir; cela ne peut pas être.

Hetly accablée par celte logique irrésistible et entrevoyant qu'elle allait échouer dans son projet de sauver la vie de son père et celle d'Hurry, fondit en larmes; aussitôt la froide ironie et l'indifférence empreintes sur la physionomie de l'Indienne disparurent. Elle entoura de ses bras la jeune fille afiligée cherchant à calmer sa douleur par des témoignages vifs et sincères de sympathie. — Cessez de pleurer ! pas pleurer, (lit-elle en essuyant les larmes qui inondaient le visage dlletty. Pourquoi êtes-vous si troublée? Nous pas faire ie livre s'il est mauvais, et vous pas faire méchant visage pâle : il y a mauvais Peau-Rouge et méchant homme blanc; couleurs pas toutes bonnes, pas toutes mauvaises : les chefs save it cela.

Helly se remit un peu de cet élan involontaire de tristesse, et, se rappelant le but essentiel de sa démarche, elle profita de ce que les chefs étaient encore groupés autour d'elle pour lonterun nouvel eiïort.

— Écoutez-moi, Wah-UiliNNali, dit-elle s'efîorçant de com-

primer les sanglots qui étouffaienl sa voix; dites aux chefs que peu importe ce que font les méchants, le bien sera toujours le bien, les paroles du Grand-Esprit sont toujours les mêmes ; et nul ne peut espérer l'impunité pour une méchante action, parce qu'elle aurait été commise avant lui : Rendez le bien pour le mal, dit ce livre, et celte loi est aussi bien pour le Peau-Rouge que pour le visage pâle.

— Jamais entendre telle loi parmi les Delavsares ou parmi les Iroquois, répondit l'Indienne avec douceur; pas bon de dire aux chefs telle loi; dire à eux quelque chose qu'ils puissent croire.

La fille delaware allait continuer lorsqu'elle fut interrompue par un léger mouvement du plus âgé des chefs, qui lui posa le doigt sur l'épaule. Elle leva les yeux et aperçut l'un des guerriers rejoignant le groupe, accompagné d'Hutter et d'Hurry qu'il était allé chercher.

— Ma fille, dit le chef, demandez à cette barbe grise pour- «juoi il est venu dans notre camp?

Hutter était trop courageux et trop vindicatif pour reculer devant les conséquences de ses actes, sachant d'ailleurs qu'il n'y avait rien à gagner à équivoquer par crainte de leur colère; il répondit donc à la question qui lui fut transmise par l'Indienne en avouant les projets qui l'avaient attiré dans les parages du camp ennemi, faisant valoir pour toute justification le prix élevé auquel le gouverneur de la province avait mis les chevelures. Cette franchise fut accueillie par les Indiens avec une satisfaction évidente, parce qu'elle leur prouvait •luils avaient au moins capturé un homme digne de leur vengeance. Hurry, également interrogé, eût volontiers dissimulé ses intentions mercenaires, mais il eut le tact d'imiler par nécessité la franchise de son compagnon d'infortune. Ces deux réponses parurent concluantes aux chefs indiens, qui, jugeant sans doute inutile de prolonger la séance, se dispersèrent, laissant nos personnages livrés à leurs tristes réflexions.

— Je ne vous blâmerai pas, Hetty, de votra imprudente sortie, commença le vieillard qui s'assit auprès de sa fille et

lui prit les mains; mais la Bible et les sermons ne sont pas des moyens capables de détourner des Peaux-Rouges de leurs desseins Nathaniel n'a-t-il envoyé aucun message? ou a-t-il découvert un moyen de nous tirer de ce mauvais pas?

— Ali! voilà la vraie question, ajouta Hurry ; si vous pouvez seulement nous aider à courir un demi-mille en liberté, je réponds du reste.

Hetty paraissait désolée; ses yeux erraient de l'un à l'antre sans qu'elle pût trouver une réponse à leurs questions.

— Nathaniel ni Judith n'ont connu mon projet avant ma disparition de l'Arche ; ils ont peur que les Iroquois ne tentent une attaque sur le château, et ils songent plutôt à se défendre qu'à venir à votre secours.

— Non ! non ! non ! dit Wah-tah-Wah précipitamment et à voix basse, baissant la tète jusqu'à terre pour amortir ses paroles. Non ! non ! Nathaniel est un homme tout diflérent. Lu\ pas penser à défendre lui-même, quand un ami est en danger. Nous nous aiderons tous et nous gagnerons ensemble le château.

— Voilà qui résonne bien, vieux Tom, dit Hurry riant et clignant de l'œil; donnez-moi l'esprit prompt d'une Squaw, et si je ne défie pas un Iroquois, au moins je défierai le diable.

— Pas parler fort! Les Iroquois ont l'oreille ouverte.

— Pouvons-nous compter sur vous, jeune femme? s'informa Hutter avec intérêt. Dans ce cas, vous pouvez compter vous-même sur une bonne récompense, et nous vous aiderons à regagner votre tribu une fois que nous serons nous-mêmes sains et saufs dans le château. Avec l'Arche et les .canots nous serons maîtres du lac en dépit de tous les sauvages du Canada.

— Mais si vous venez encore à terre pour chercher des chevelures? répliqua l'Indienne avec ironie.

— Ah! ah! ce fut une faute, mais il faut s'en tirer.

— Père! dit Hetty, Judith pense de forcer la grande caisse dans l'espoir d'y trouver de quoi payer votre rançon aux sauvages. Un regard sombre de mécontentement obscurcit la dure physionomie d'IIutler à la nouvelle de ce fait.

— Pourquoi pas ouvrir celte caisse? s'écria Wah-lah-Wah, la vie est plus douce que le vieux bois. Si ne pas dire à la fille de l'ouvrir, Wah-tah-Wah n'aidera pas à se sauver.

— Vous ne savez pas ce que vous demandez; vous n'êtes que de sottes filles, et le plus sage pour vous serait de parler de ce que vous comprenez. Cette négligence affectée des sauvages me fait peur, Hurry. C'est une preuve certaine qu'ils ont de mauvaises intentions à notre égard ; si donc nous vouions entreprendre quelque chose pour notre salut, il faut nous hâter. Croyez-vous que nous puissions compter sur cette Squaw?

— Ouvrez Poreille, reprit celle-ci d'une voix brève, Wahtah-Wah pas Huronne. Tout Delaware-cœur, Delaware-pensée Delaware, elle aussi prisonnière; un prisonnier aider un autre prisonnier! pas bon parler davantage. Fille rester avec père, Wah-tah-Wah venir plus tard si tout est bien, pour dire ce qu'il faut faire. Ceci fut dit à voix basse mais distinctement et de manière à produire une impression décisive surl'esprit des captifs. Puis aussitôt l'Indienne se leva et s'éloigna, se dirigeant à pas lents vers le wigwam qu'elle occupait, comme si elle n'avait plus d'intérêt à prendre part à la conversation des trois visages pâles.

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