CHAPITRE XVII
Le point central du feu formait avec la situation de la source et celle du canot un triangle rectangle à peu près régulier ; la distance du feu au canot était un peu moindre que celle qui conduisait à la source. La ligne droite qu'offraient ces deux moyens d'évasion était loin de favoriser les efforts des fugitifs, ob'igés d'avoir recours à un détour pour se soustraire à la vue derrière les taillis et suivre la courbe de la rive. C'est au milieu de ces désavantages que le chasseur opéra sa retraite, convaincu qu'il aurait à lutter à chaque angle, d'après sa connaissance des habitudes des Indiens qui lui couperaient la fuite en tous sens. Un moyen semblable paraissait avoir été adopté sur-le-champ, car il entendit des pas non-seulement du côté de la pente , mais encore vers l'extrémité de la pointe du promontoire. La rapidité de la course pouvait donc seule lui faire espérer d'atteindre le canot avant eux.
La gravité de la situation le fit hésiter un moment -ivant de pénétrer dans les taillis qui longeaient lu bord. Quatre figures sombres , courant le long de la partie élevée de la rampe éclairée par la lueur du feu, venaient de s'arrêter pour chercher où gisait la vieille femme; la mort de l'un d'eux au moins était assurée et le chasseur fut bien tenté de faire jus-
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tice de l'un de ses ennemis , heureusement pour lui la prudence l'emporta sur la témérité. Il releva son fusil un instant braqué, prêt à faire feu, et disparut dans le fourré. Gagner l'anse, la tourner jusqu'à l'endroit où Chingachgook et Wahtah-Wah l'attendaient impatiemment dans le canot pour fuir fut l'affaire d'un clin d'oeil. Posant son fusil au fond, il se baissait pour imprimer une secousse vigoureuse qui lançât l'esquif loin du bord, lorsqu'un Indien, sautant à travers les branches du buisson , s'élança sur son dos comme une panthère. Le salut de tous ne tenait qu'à un fil, une fausse mesure les perdait sans rémission. Avec une générosité qui eût illustré un Romain des temps reculés, mais qui eût été enfouie dans la nuit des temps sans cette simple légende , Nathaniel rassembla toutes ses forces dans un effort désespéré et lança le canot avec tant de vigueur, qu'il fut éloigné par cette seule impulsion à cent pieds de la rive , tombant lui-même dans l'eau, la tète en avant et entraînant avec lui son antagoniste.
L'eau, profonde dans le voisinage de l'anse, n'avait que quelques pieds à l'endroit où les deux combattants venaient de tomber. Toutefois il y en avait assez pour engloutir le chasseur sous le poids de son singulier fardeau. Une lutte désespérée s'engagea entre eux comme l'eût été celle d'un alligator fondant sur sa proie, tous deux se redressant pour respirer et s'étreignant mutuellement les bras pour empêcher l'usage du couteau dans l'obscurité. Ici se fussent arrêtés sans doute les hauts faits du héros de notre histoire , si une demi-douzaine de sauvages, se jetant à l'eau, n'étaient accourus au secours de leur guerrier. Deerslayer se rendit prisonnier avec toute la dignité d'un grand chef.
En quelques minutes, le captif fut ramené devant le foyer. Cette courte lutte avait dominé l'intérêt des Indiens au point d'oublier le canot, qui était encore assez prêt du bord pour permettre aux deux fugitifs d'entendre tout ce qui se passait. Lorsque le sauvage eut rappelé sa respiration et ses souvenirs, il raconta comment la jeune Delaware était parvenue à s'échapper. Il était trop tard pour espérer les atteindre, car, dès que Chingachgook s'aperçut que l'on conduisait le chas-
seur au camp, il plongea dans l'eau la pagaie et glissa sans bruit sur le lac, dans la direction de l'Arche, maintenant toujours l'esquif hors de la portée des balles.
En pénétrant en centre du foyer, Nathaniel fut entouré par huit Mingos grimaçants, au milieu desquels se trouvait le vieux Ghéne-Fendu. Dès que celui-ci l'eut reconnu, il dit quelques mots à part à l'oreille de ses compagnons, qui poussèrent une exclamation de surprise et de joie. Ils apprenaient que le vainqueur de leur frère, de l'autre côté du lac, était en leur pouvoir et à la merci de leur vengeance. Leurs yeux ardents, fixés sur le prisonnier, étaient empreints de férocité et en même temps d'admiration pour ses actions passées et pour son attitude calme et froide devant eux. Cette scène fut, en effet, l'origine de la grande et terrible renommée du Tueurde-Daims ou de l'CEil-de-Faucon, comme il fut appelée constamment plus tard ; renommée qui se répandit dans toutes les tribus sauvages de New-York et du Canada.
On lui laissa le libre usage de ses bras ; la seule précaution prise à son égard fut de lui enlever son couteau , de passer une lanière d'écorces autour de ses chevilles, assez lâche pour lui laisser la faculté de marcher sans lui permettre de fuir. Enfin , des sentinelles postées derrière les arbres exerçaient sur ses moindres mouvements une active surveillance. Cette demi-liberté apparente était un hommage rendu à ses exploits, non seulement dans le premier combat, et dans l'habileté de ses négociations, mais surtout dans les derniers événements de la nuit. Ignorant la descente de l'Arche et l'accident qui avait amené la découverte de leur feu , ils attribuaient leur surprise à sa vigilance et à son adresse. La disparition de Wali-tah-Wah et le dévouement qui l'avait fait s'exposer pour lancer le canot hors de leur atteinte : toutes ces causes réunies formaient autant d'anneaux qui se reliaient à la chaîne d'événements et d'actes sur lesquels se fondait sa haute réputation*
Au milieu de ces marques de respect et d'admiration, il n'échapi)ail pas aux pénalités de sa situation. 11 eut la permission de s'asseoir près du foyer pour sécher ses liabils, sou
ŒIL- Dr -FALCON. Jgl
adversaire assis en face de lui , taïUôL étendant ses maigres vêtements, tantôt passant la main sur sa gorge qui portait l'empreinte des doigts de son ennemi. Le reste des guerriers tenait conseil; ceux qui étaient allés à la poursuite des fuyards rendant compte de l'inutilité de leurs recherches. Cependant la vieille femme, que l'on appelait l'Ourse, s'approcha du chasseur les poings fermés et les yeux brûlants de rage. Jusque-là elle avait crié, remplissant ce rôle en conscience; ayant réussi à répandre l'alarme dans toute la tribu, elle pensa à examiner les injures que sa personne avait subies. Elle n'avait rien de lésé , mais sa fureur était portée à son comble d'avoir été mise ainsi en défaut.
— Avorton des visages pâles, commença-t elle avec exaspération mettant son poing décharné sous le nez du chasseur impassible, tes amis les Delawares ne sont que des femmes et toi leur mouton. Ton peuple te renie, et nulle tribu des Peaux- Rouges ne veut t'avoir dans un wigwam ; tu erres parmi les guerriers en jupon. Tu as frappé notre brave ami qui nous a quittés, parce que sa grande âme a dédaigné de te combattre et a quitté son corps plutôt que de souiller son bras. Mais le sang que tu as versé pendant que l'esprit regardait d'un autre côté n'est pas tombé à terre. Il étouffera tes hurlements. Quelle est cette musique que j'entends ! Ce ne sont pas les plaintes d'un Peau-Rouge ! un guerrier rouge ne grogne pas ainsi comme un porc. Elles partent de la gorge d'un visage pâle... d'une poitrine yankee et résonnent aussi agréablement à l'oreille que h chant d'une jeune fille... Chien... charogne... crapaud.,, araignée... yankee...
La respiration manqua à l'horrible sorcière, qui fut contrainte de s'arrêter, mais ses poings continuaient à menacer le chasseur et sa figure ridée grimaçait la fureur et la haine. Deerslayer regardait ces efforts impuissants à l'exaspérer, comme dans notre société l'homme bien élevé reçoit les injures grossières d'un ivrogne. L'intervention du Chêne-Fendu vint lui épargner un nouveau torrent d'injures. Il poussa de côté la sorcière, lui intimant d'un geste l'ordre de s'éloigner, et vint s'asseoir à côté du prisonnier. Au bout d'un moment
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de silence, il entama un dialogue que nous traduirons comme précédemment pour l'avantage de ceux de nos lecteurs qui n'ont pas étudié les langues de l'Amérique du Nord.
— Mon ami le visage pâle est le bienvenu. Les Hurons onl un bon feu pour sécher les habits du visage pâle.
— Merci, Huron ou Mingo, comme on vous appelle, merci pour l'accueil et pour le feu. L'un et l'autre ont leurs avan tages, le dernier surtout lorsqu'on sort de l'eau froide du lac. Le feu d'un Huron est, dans ce cas, aussi chaud que celui d'un Delaware.
— Le visage pâle... mais mon frère a un nom ? un si grand guerrier n'a pas vécu sans acquérir un nom.
— Mingo, dit le chasseur trahissant un peu de la vanité inhérente à l'espèce humaine, Mingo, votre brave en mourant m'a appelé CEil-de-Faucon , lorsque, blessé à mort, sa tête reposait sur mes genoux au moment où son esprit allait partii pour les chasses éternelles ; il reconnaissait ainsi la sûreté de mon coup d'oeil.
— C'est un beau nom ! Le faucon est sûr de sa proie. Œilde- Faucon n'est pas une femme, pourquoi vit-il au milieu des Delawares ?
— Je vous comprends , Mingo , ce sont des circonvolutions de votre esprit subtil. La Providence m'a placé jeune parmi les Delawares, et, à part les dons que les usages chrétiens exigent de ma couleur, j'espère vivre et mourir dans leur tribu. Je tâcherai toutefois de conserver mes droits naturels et de me conduire en visage pâle dans la société dei Peaux-Rouges.
— Non, un Huron est un Peau-Rouge comme un Delaware. Œil-de-Faucon est plus un Huron qu'une femme.
— Vous avez vos intentions, Mingo, et vous vous comprenez sans doute, je ne fais pas de question. Mais, si vous vouk/. sa\oir de moi quelque chose, parlez plus clairement, les marchés ne peuvent se faire les yeux fermés ou la langue liée.
— Non, QEil-de-Faucon n'a pas la langue fourchue, il aime dire ce qu'il pense. 11 connaît le Ral-Musqué. C'est ainsi que l'on désignait Hutter. Lt il a Nécu dans son wigwam... mais il
net- 1 pas son ami. Il no cherche pas les chevelures comme un misérable Indien , il combat bravement. Le Rat-Musqué n'est ni blanc ni rouge, ni bête ni poisson. C'est une couleuvre d'eau, tantôt dans le lac, tantôt sur la terre. Il cherche les chevelures comme un sauvage. (Eil-de-Faucon peut retourner et lui dire comment il a trompé les Hurons, comment il s'est échappé. Lorsque ses yeux seront dans le brouillard, quand il ne verra plus de sa cabine dans les bois, alors QEil-de-Faucon ouvrira la porte aux Hurons. Gomment le pillage sera-t-il partagé? CEil-de-Faucon emportera la plus grande part, et les Hurons prendront ce qu'il laissera derrière lui. Les chevelures iront au Canada, car un visage pâle n'en tire pas gloire.
— En vérité, Chêne-Fendu, car c'est ainsi qu'on vous appelle, c'est un langage assez clair pour de l'iroquois. Je comprends tout ce que vous voulez et je puis dire que c'est dépasser en diablerie tout ce que l'esprit diabolique d'un Mingo peut inventer. Sans doute il serait facile de retourner dire au Rat-Musqué que je me suis sauvé de vos mains.
— Bon ; c'est ce que fera le visage pâle.
— Oui, c'est assez clair. Je comprends ce que vous voulez de moi. Une fois dans la maison du Rat-Musqué, mangeant son pain, riant et causant avec ses jolies filles, je devrais mettre ses yeux dans un si épais brouillard, qu'il ne pourra plus voir la porte... encore moins la terre.
— Bon ! (Eil-de-Faucon est né Huron ! son sang n'est qu'à moitié blanc
— Vous n'y êtes plus du tout, Huron, vous vous trompez comme si vous preniez un loup pour un chat. Je suis blanc de sang, de cœur, de nature et de dons, avec seulement un peu du Peau-Rouge dans les habitudes. Ainsi, quand les yeux d'Hutter seraient bien obscurcis, ses filles peut-être plongées dans un profond sommeil, et Hurry-Harry, le Grand-Pin, comme vous l'appelez , ne rêvant qu'à de nouveaux méfaits, tous comptant sur Œil-de Faucon pour veiller et faire sentinelle, tout ce que j'aurais à faire serait de placer une torche en vue en guise de signal, d'ouvrir la porte et d'introduire les Hurons pour les frapper tous sur la tête.
— Bien sûr, mon frère se trompe, il ne peut être blanc; il est digne d^être un grand chef parmi les Hurons.
— C'est assez juste, j'imagine, s'il pouvait faire tout cela A présent écoutez, Huron, pour la première fois quelques pa roles honnêtes sortir de la bouche d'un homme simple. Je suif un chrétien, et ceux qui sortent de cette souche et qui écoutent les conseils de leur père ne se prêteront jamais à tant de méchancetés. Les détours peuvent être et sont même loyaux en guerre, mais entre amis la traîtrise et la lâcheté n'appartiennent qu'à des démons. Je sais qu'il y en a malheureusement parmi les visages pâles qui vous donneront cette fausse opinion de notre caractère ; mais ceux-là mentent à leur sang et aux dons des peaux blanches et ne sont que des vagabonds ou des proscrits. Nul homme droit et juste de ma couleur ne fera ce que vous demandez, et, pour être franc avec vous comme je dois l'être, je crois qu'un Delaware n'y consentirait j)a? davantage; avec un Mingo, c'est peut-être différent.
Le Huron écouta ce refus avec un dépit évident, mais il avait ses vues et désirait ne pas laisser échapper une chanciqui leur fût favorable en donnant trop vite cours à son ressentiment. Affectant de sourire, il sembla réfléchir sur ce qu'il venait d'entendre.
— Œil-de-Faucon aime-t-il le Rat-Musqué? demanda-t-il brusquement, ou aime-t-il ses filles ?
— Ni l'un, ni l'autre, Mingo. Le vieux Tom n*est pas un homme que je puisse aimer, et pour ce qui est de ses filles, elles sont assez avenantes; mais il y a des raisons contre un amour pour l'une et pour l'autre. Hetty est une douce créature; mais la nature a mis un voile sur son esprit, la pauvre fille.
— Et la Rose-Sauvage? demanda le Huron, car la beauif de Judith avait pénétré jusque parmi les hordes errantes des sauvages ; la Rose-Sauvage n'est-elle pas assez douce pour reposer sur le sein de mon frère ?
Deerslayer possédait instinctivement des sentiments trop élevés pour insinuer la moindre médisance contre la réputation de la fille aînée du vieux trappeur, et, comme il ne vou-
lait pas mentir, il préféra garder le silence. Le Huron se méprit sur ce témoignage de discrétion, qu'il attribua à une affection rebutée. Poursuivant son idée de corrompre son captif pour arriver à la possession des trésors qu'il croyait enfouis dans le château, il continua ses attaques.
— CEil-de-Faucon parle à un ami; il sait que le Chêne- Fendu est un homme de parole, car ils ont déjà fait ensemble des échanges, et le commerce ouvre l'âme. Mon ami est venu ici parce qu'une fille tenait une petite corde capable d'agiter le corps tout entier du plus vigoureux guerrier?
— Vous êtes plus près de la vérité, Huron, que vous ne l'avez été depuis que nous avons commencé notre conversation; pourtant l'une des extrémités de cette corde ne tient pas mon cœur, et l'autre n'est pas dans la main de la Rose- Sauvage.
— C'est étonnant ! Mon frère aimerait-il dans sa tète et non dans son coeur? Est-il possible que la faible d'esprit tire ei fort le cœur d'un grand guerrier.
— Nous y voici encore ! quelquefois juste et souvent à côté ; la corde dont vous parlez tient au cœur d'un des Delawares, d'un descendant des Mohicans, vivant parmi les Delawares depuis la disparition de son peuple et dans la famille d'Uncas; Ghingachgook de nom, ou le Grand -Serpent; il est venu ici conduit par la corde, et je l'ai suivi ; ou plutôt je suis venu devant lui conduit simplement par l'amitié, sentiment assez fort et assez concluant pour ceux qui vivent autant pour leurs frères que pour eux-mêmes.
— Mais une corde possède deux bouts , l'un tient le Mohican, et l'autre?...
— L'autre était ici devant ce feu il y a une demi-heure, Wah-tah-Wah le tenait dans sa main, si elle n'était attachée à son cœur.
— Je comprends ce que dit mon frère, répondit gravement l'Indien découvrant pour la première fois la clef des événements de la nuit; le Grand-Serpent, étant le plus fort, a tiré à lui, et Wah-tah-Wah l'a suivi.
— H n'a pas fait grand effort , répondit Nathaniel riant in-
térieurement avec aulant de gaieté que s'il n'était pas captif et exposé à la torture ou à la mort ; Dieu vous aide, Huron, il aime la fille, et la fille l'aime ; et il est au-dessus de toutes les ruses des Ilurons de tenir éloignés l'un de l'autre deux jeunes gens qu'un même sentiment rapproche.
— Ainsi , Œil-de-Faucon et Chingachgook ne sont venus dans ce camp que pour ce seul objet?
— Pas davantage. Dans quel autre but serions-nous venus? Nous n'avons pas même pénétré dans votre camp , mais seulement jusqu'à ce pin, que vous voyez là-bas de l'autre côté de la source, où nous sommes restés à épier vos mouvements jusqu'au moment où le Serpent donna le signal ; les choses se passant comme elles le devaient , sans ce vagabond qui est venu me sauter sur le dos. Wah-tah-Wah est avec l'homme qui doit devenir son époux, et quoi qu'il advienne de moi, c'est un fait heureusement accompli.
— Quel signal a indiqué à la jeune vierge que son amant était proche? demanda le vieillard avec plus de curiosité qu'il n'avait l'habitude d'en laisser voir. Œil-de-Faucon sourit de nouveau, et parut jouir du succès avec autant d'expansion que s'il n'en avait pas été la victime.
— Vos écureuils sont de grands rôdeurs; lorsque les autres dorment paisiblement, ceux-ci sautent d'arbre en arbre et chantent de manière à faire comprendre leur musique à une fille delavs'are. U y a des écureuils à quatre pattes, et des écureuils à deux pieds, et il n'est tel que le chant du dernier pour attirer celle qu'il aime.
Le Huron paraissait contrarié ; il garda néanmoins un masque d'impassibilité et quitta peu après le prisonnier pour rejoindre les autres guerriers, auxquels il communiqua la substance de ce qu'il venait d'apprendre. L'admiration se mêla à la colère chez ceux-ci comme chez leur chef en apprenant la hardiesse et le succès de l'entreprise de leurs ennemis. Trois ou quatre d'entre eux se dirigèrent du côté de la petite butte, et contemplèrent l'arbre derrière lequel les hardis avepturiers s'étaient cachés, examinant les empreintes des pieds pour se convaincre que leur récit était exact. Lorsqu'ils revinrent
prendre place autour du foyer, leurs physionomies exprimaient l'élonnement, l'admiration et le respect.
Le jeune Indien qui avait été vu se promenant avecWahtah-Wah et une autre femme s'était jusqu'alors tenu éloigné du chasseur. Excité par les chuchotlemenls et les rires étouffés des jeunes filles, qui n'étaient pas fâchées de la déconfiture de l'homme de leur tribu et du départ de la Delaware, dont les avantages personnels avaient plus d'une fois excité leur jalousie, l'Indien désappointé s'approcha et vint se poser en face de Nathaniel.
— Voici le Chat-Sauvage, dit-il frappant sa poitrine avec fierté , de manière à montrer l'impression qu'il espérait produire sur l'esprit du prisonnier.
— Voici Œil -de-Faucon, répliqua tranquillement Nathaniel adoptant le nom par lequel il devait désormais être connu dans toutes les tribus des Iroquois; ma vue est perçante; mon frère peut-il sauter loin ?
— D'ici au village des Delaw^ares. QEil-de-Faucon a volé ma femme... il faut qu'il la ramène , sinon', sa chevelure seia accrochée sur un bâton et séchera dans mon wigwam.
— QEil-de-Faucon n'a rien volé, et il ne sort pas d'une race de brigands. Votre femme, comme vous appelez Wah-tah- Wah, ne sera jamais la femme d'un Peau-Rouge du Canada, son esprit est dans la hutte d'un des Delawares, et son corps est allé le retrouver. Le Chat-Sauvage est vif, je le sais, mais ses jambes ne seront jamais assez longues pour suivre les désirs d'une femme.
— Le Serpent des Delawares est un chien ; il n'est qu'une outre remplie qui baigne dans l'eau ; il a peur de marcher sur la terre-ferme comme un brave Indien.
— Ceci est d'autant plus impudent qu'il n'y a pas une heure que le Serpent était à cent pas de vous, et que lorsque |e vous désignais à lui, il allait mesurer l'épaisseur de votre peau avec la balle de son fusil si je ne l'en avais empêché. Vous séduirez peut-être les filles de votre tribu par vos ruses de chat , mais les oreilles d'un homme savent distinguer la vérité du mensonge,
— Wah-ïah-Wah se moque de lui; elle voit qu'il est boiteux, mauvais chasseur, et qu'il n'a jamais été sur le sentiei de la guerre ; elle prendra pour époux un homme et non un idiot.
— Qu'en savez-vous, Chat-Sauvage? répliqua Nathaniel en riant; elle n'a pas été dans le lac comme vous voyez, et pourtant elle paraît préférer une truite à un chat bâtard. Quanta la guerre, ni le Serpent ni moi n'avons encore grande expérience sur ce sujet; nous sommes prêts à en convenir, mais nous sommes sur le grand sentier du mariage. Suive/, donc mon conseil, Chat-Sauvage, et cherchez une femme parmi les jeunes filles huronnes, car jamais vous n'en obtiendrez une volontairement parmi les Dclawares. La main du Chat-Sauvage chercha un tomahawk, et ses doigts en pressèrent convulsivement le manche. A ce moment critique le Ohéne-Fendu s'approcha de nouveau, et, d'un geste d'autorité, faisant éloigner le jeune homme, il reprit sa première place ù JÔté de Nathaniel, restant quelque temps silencieux pour obàerver la réserve grave d'un chef indien.
— QEil-de-Faucon a raison, commença-t-il enfin, il distingue la vérité à travers la nuit obscure... nos yeux étaient aveugles.
— Je suis bien aise que vous pensiez ainsi , Mingo, car dans mon opinion un traître est pire qu'un lâche : je ne me soucie pas plus du Rat-Musqué que d'un autre visage pâle, mais je ne l'attirerai jamais dans un piège comme vous le désirez.
— Mon frère pâle a raison ; il n'oublie pas son Manitou ni sa couleur. Les Hurons savent qu'ils ont un grand guerrier dans leur prisonnier, et ils le traiteront comme tel... S'il doit être torturé , ses tourments seront ceux qu'un homme ordinaire ne pourrait endurer; il doit être traité en ami; il aura l'amitié des grands chefs.
Cette assurance extraordinaire de considération fut accompagnée d'un regard furtif, dans le but de découvrir comment il accueillerait le compliment. CEil-de-Faucon, qui n'ignorait pas comment les Indiens entendaient le respect eu égard au traitement de leurs captifs, senlit son sang se glacer dans
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ses veines; il garda toutefois extérieurement la dignité iVoide et ferme qui était le fond de son caractère, et qui ne permit pas à son ennemi de découvrir ce sentiment très-naturel de la faiblesse humaine.
— Dieu m'a mis dans vos mains, Huron , et vous ferez do moi selon votre bon plaisir, je ne me vanterai pas de ma fermeté dans les tortures, car je n'ai pas encore été soumis i\ cette épreuve, et jusque-là nul homme ne connaît la mesure de son courage ; mais je ferai en sorte de ne pas déshonorer le peuple chez lequel j'ai été élevé; néanmoins, s'il m'arri\ail d'être vaincu par la douleur et de trahir un moment de faiblesse, vous vous rappellerez que je suis blanc, et vous n'en rendrez responsables ni les Delawares, ni leurs alliés et amis les Mohicans. Nous sommes tous nés avec plus ou moins de faiblesse; et, je le crains, un visage pâle succombe sous led grandes tortures du corps, tandis que le Peau-Rouge entonne ses chansons de guerre et se vante de ses exploits sous la dent même de ses ennemis.
— Nous verrons; CEil-de-Faucon fait bonne contenance et il est fort.
— Mais pourquoi serait-il torturé , puisque les Hurons l'aiment? II n'est pas né leur ennemi, et la mort d'un guerrier ne mettra [c., pour toujours un nuage entre eux et lui.
— Tant mieux, Huron, tant mieux ! Cependant je ne veux rien devoir à une méprise enlre nous; il est bien que vous ne me gardiez pas rancune pour la perte d'un guerrier tombé dans le combat , mais il n'est pas vrai qu'il n'y ait pas d'inimitié entre nous. Les sentiments Indiens que je possède appartiennent aux Delawares, et je vous laisse à juger jusqu'à quel point ils sont favorables aux Mingos.
Nathaniel s'arrêta, car une sorte de fantôme lui apparut et lui fit douter un moment de la bonté de sa vue. Hetty Hutter était debout auprès du feu aussi paisiblement que si elle eût fait partie de la tribu.
Pendant que le chasseur et l'Indien épiaient les émotions que trahissait la contenance de chacun d'eux, la jeune fille s'était approchée inaperçue avec cette absence totale de
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crainte due à la simplicité de son esprit et justifiée par l'accueil qu'elle avait reçu précédemment des Indiens. Le cliel indien la reconnut aussitôt, et appelant auprès de lui deux ou trois des plus jeunes guerriers, qu'il envoya en reconnaissance dans la crainte d'une surprise, il fit signe à llelly d'approcher.
— J'espère que votre visite est un indice certain que lo Serpent et Wah-tah-Wah sont en sûreté? lui demanda vivement Deerslayer. Je ne pense pas que vous soyez revenue ici pour accom[)lir la mission qui vous y a amenée précédemment.
— Cette fois c'est Judith qui m'envoie; elle m'a emmenée elle-même dans le canot dès que le Serpent lui eut appris son histoire et présenté sa fiancée. Comme Wah-tah-Wah est Lelle ce soir! Nathaniel, et comme elle a l'air plus heureuse que lorsqu'elle était ici avec les Hurons!
— C'est naturel! elle est avec l'homme qu'elle aime, et ne craint plus qu'on lui impose un Mingo pour époux ; elle doit être contente d'avoir échappé aux mains de ces mécréants. Ne m'avez-vous pas dit que votre sœur vous a priée de venir ici?... Pourquoi cela?
— Elle m'a ordonné de vous voir et d'offrir aux sauvages d'autres éléphants pour qu'ils vous rendent à la liberté; mais j'ai apporté la Bible avec moi, et cela produira beaucoup plus d'effet que tous les éléphants de l'échiquier de mon père.
— ■ Et votre père, bonne petite Hetty, et Uurry connaissentils vos projets?
— Non : tous deux sont endormis; Judith et le Serpent ont pensé qu'il ne fallait pas les réveiller, de peur qu'il ne leur prît fantaisie de revenir chercher des chevelures, car Wahtah-Wah leur a dit qu'il y avait dans le camp peu de guerriers, et beaucoup de femmes et d'enfants. Judith ne m'a pas laissée en paix tant que je ne me suis pas mise en route pour aller voir ce qui était arrivé.
— Ma foi, c'est étonnant!
— Pourquoi éprouve-t-ille tant d'inquiétude à mon égard?... Ah ! je vois ce que c'est : votre sœur a eu peur qullurry
March vinl se jeter encore entre les mains des ennemis pour délivrer son camarade de voyage.
— Hurry aime Judith, mais Judith ne s'inquiète pas de Hurry, répondit Hetty d'un ton assuré. Pour moi, je le trouve très-beau , et quiconque a des yeux doit penser comme moi.
— C'est possible! Aussi suis-je convaincu, malgré vos assertions contraires, que Judith en raffole et qu'elle finira par l'épouser. La preuve, c'est qu'elle en dit du mal pour mieux cacher ses sentiments. J'ai souvent observé pareille chose chez les Delawares, qui se comportent en amour absolument comme les blancs... Mais que se passe-t-il là-bas? Le Chêne- Fendu cause avec ses jeunes guerriers ; quoique placé trop loin pour entendre, je vois quel est l'objet de leur entretien. Il leur ordonne de vous suivre, de découvrir le canot, de vous reconduire à l'Arche, et de s'en emparer.
Œil-de-Faucon, si aveugle sur un point dont les hommes s'aperçoivent ordinairement assez vite, avait sous d'autres rapports une rare perspicacité. Il avait deviné juste.
— Je ne crains point les sauvages, reprit la jeune fille; j'ai du bon sens, quoi qu'on en dise, et je saurai les tromper lorsque ma mission sera accomplie. Il en est une partie que j'allais oublier, et qui est peut-être la plus essentielle. Judith m'a chargée de vous demander quels seraient les moyens de vous servir si l'on ne pouvait réussir à vous racheter.
— Je n'en vois qu'un seul, Hetty ; c'est de courir à la garnison voisine, et d'avertir les soldats, qui ne demanderont pas mieuK que de courir à l'ennemi. En attendant, dites à votre père et à Hurry de ne pas songer à la chasse aux chevelures et de maintenir une bonne ceinture d'eau entre eux et les sauvages.
— Mais que deviendrez-vous vous-même ? voilà ce que Judith désire savoir, et elle me renverrait si je ne lui donnais [)as de nouvelles exactes.
— Puisqu'il en est ainsi, dites-lui donc la vérité. Vous avez peu de têle, j'en conviens, mais vous appréciez les Indiens à leur juste valeur. Ils ont essayé, par les promesses et par les menaces, de me déterminer à vous trahir. Je suis leur prison-
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nier, après avoir tué un de leurs meilleurs guerriers, et probablement ils me mettront à la torture, afin d'ébranler ma résolution. Dites bien à Judith que je ne céderai pas. Il n'e^t pas donné à un homme blanc de chanter au milieu des supplices, car il se laisse d'ordinaire abattre par la souffrance; néanmoins on peut compter sur moi. Quand même je prouverais que je suis blanc par mes gémissements et par mes cris, je suis incapable de trahir mes amis. Si l'on m'enfonce des baguettes rougies dans la chair, si l'on m'arrache les che- \ eux, si l'on me déchire le corps, la nature pourra prendre lo dessus; mais des plaintes seront tout ce que les mécréants obtiendront de moi : rien ne peut faire oublier à un honnête iiomme sa couleur et son devoir.
Hetty écouta avec une grande attention, et ses traits doux, mais expressifs, témoignaient du vif intérêt qu'elle portait à l'homme voué à la torture. Elle lui conseilla d'abord de prendre sa Bible, pour la méditer pendant ses supplices, et quand son compagnon lui eut rappelé qu'il ne savait pas lire, elle offrit de rester auprès de lui pour lui donner des consolations spirituelles. QEil-de-Faucon refusa avec douceur et invita la jeune fille à s'éloigner.
Hetty s'approcha d'un groupe de femmes avec autant de confiance et de sang-froid que si elle eût fait partie de la tribu. En même temps le Chêne-Fendu vint reprendre sa place à côté du prisonnier, qu'il accabla de questions en déployant toute l'ingénieuse fourberie d'un chef indien. Nathaniel, pour le combattre, employa les moyens qui déjouent toujours le mieux la diplomatie la plus consommée, c'est-à-dire qu'il se renferma strictement dans les bornes de la vérité.