CHAPITRE XXIII
En ce moment, le canot arrivait à l'Arche. Œil-de -Faucon y fut reçu gravement avec inquiétude. Les deux Indiens devinèrent à son air qu'il ne revenait pas en fugitif, et il leur expliqua en peu de mots la nature de ce qu'il appelait son
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congé. Chingachgook devint aussitôt pensif, tandis que Wahlah-Wah exprimait sa sympathie par de petites attentions féminines.
Au bout de quelques minutes cependant, les choses reprirent en apparence leur cours habituel. Comme la nuit tomba, on ramena l'Arche à sa place ordinaire , sur l'assurance donnée par Nathaniel que les Hurons n'avaient pas de projets d'attaque nocturne. En attendant qu'il jugeât à propos d'expliquer les motifs de sa visite, tous les membres de la compagnie reprirent leurs occupations avec cette promptitude qui caractérise les blancs des frontières aussi bien que leurs voisins rouges. Les femmes, tristes et silencieuses, mais toujours attentives aux premiers besoins de la nature , préparaient le repas du soir. Chingachgook s'abandonna à sa rêverie, et Hurry répara ses moccassins à la lueur d'une torche, tandis que Nathaniel examinait la carabine de Hutter, devenue depuis si célèbre entre ses mains ; elle était un peu plus longue que de coutume et due évidemment au travail d'un armurier de premier ordre. Elle avait quelques ornements en argent, mais ses principales qualités consistaient dans la perfection des détails, l'exactitude du calibre et l'excellence du métal. Le chasseur appliqua à plusieurs reprises la crosse à son épaule ; il regarda le point de mire, sous-pesa l'arme et l'ajusta vers un but imaginaire. Toutes ces épreuves furent faites avec un sérieux qu'aurait trouvé touchant quiconque eût connu la véritable situation de l'homme.
— Voilà une belle arme. Hurry, s'écria-t-il , c'est dommage qu'elle soit tombée entre les mains des femmes ; les chasseurs m'ont vanté ses exploits, et, d'après ce que j'ai entendu dire, ses coups sont certains quand ils sont bien dirigés. Écoutez le craquement de ce ressort ! un piège à loup n'en a pas de plus prompt; le chien et le bassinet parlent ensemble, comme deux maîtres de chant dans une église !
— Oui, répondit March en continuant son métier de savetier, le vieux Tom attachait du prix à cette carabine , quoiqu'il ne fût pas bon tireur. J'ai eu l'idée que Judith pourrsit bien me la donner.
— Ce serait possible, Hurry, car on ne saurait dire ce que feront les jeunes filles; cependant quand une chose est près de la perfection , c'est dommage qu'elle ne l'atteigne pas complètement.
— Que voulez-vous dire?... Cette arme ne serait-elle pas aussi bien placée sur mes épaules que sur celles de tout autre ?
— Oui, par rapport aux apparences, mais non pas en réalité. Manœuvrée par certaines gens, elle tuerait plus de daims en un jour que vous n'en abattriez en une semaine, Hurry ! Je vous ai vu à l'épreuve... vous vous rappelez le daim de l'autre jour ?
— Il était trop jeune, et j'ai voulu simplement l'effrayer; aussi avez-vous vu comme il s'est sauvé !
— Ne discutons pas là-dessus ; mais convenons que celte carabine est superbe, et qu'avec elle, pour peu qu'on eût l'œil sûr et la main ferme, on deviendrait le roi des bois.
— Gardez-la donc, et obtenez ce titre, dit Judith, qui avait entendu la conversation.
— Parlez-vous sérieusement? s'écria Nathaniel tellement surpris qu'il laissa voir son émotion; il serait digne d'un roi de faire ou de recevoir un pareil présent.
— Je vous donne cette arme d'une manière positive, et je souhaite que vous vous en serviez pendant plus de cinquante ans.
— En ce cas, jeune fille, nous en reparlerons. Ne ;^us fâchez pas. Hurry; Judith a du bon sens, elle sait quel'arme de son père sera mieux dans mes mains que dans les vôtres, et voilà pourquoi vous ne devez pas être mécontent. En des circonstances plus importantes, vous verrez qu'elle vous donnera la préférence.
Hurry exprima sa mauvaise humeur par de sourds murmures ; mais il était trop occupé de ses préparatifs de départ pour prolonger la conversation. Bientôt après, on soupa dans un morne silence ; puis on se réunit sur la plate-forme pour entendre les communications que le Tueur-de-Daims avait à
faire de la part des sauvages, et qu'il avait jusqu'alors différées. On apporta des tabourets, et tous les convives se placèrent en cercle auprès de la porte. La nuit était belle; les rivages offraient aux yeux une masse sombre, mais des milliers d'étoiles réfléchies dans le lac limpide suivaient les douces ondulations qui lui imprimait la brise du soir.
— Maintenant , dit Judith avec impatience , expliquez-nous pourquoi les Hurons vous ont relâché sur parole.
— Voici le fait, répondit le jeune chasseur. Les sauvages, qui sont des observateurs judicieux, ont eu confiance en moi et n'ont pas hésité à me révéler toutes leurs pensées ; ils consentent à vous laisser en paix ; ils sont pleins d'estime pour le Grand-Serpent, auquel ils permettront de retourner dans sa tribu sans être inquiété ; mais ils veulent ravoir Wah-tah- Wah, qui, à ce qu'ils prétendent, a emporté le cœur d'un jeune Huron; ils disent en outre que, le Rat-Musqué étant mort, ses filles n'ont pas de wigwam; que, malgré leur couleur blanche, elles ont dû oublier le chemin des établissements ; que l'Églantine-des-Bois peut devenir la femme d'un grand guerrier, et que l'Esprit faible sera toujours honoré parmi eux.
— Et c'est à moi que vous proposez de semblables conditions! s'écria Judith avec plus de douleur que d'indignation, suis-je faite pour devenir l'esclave d'un Indien? Wah-tah-Wah peut-elle oublier une affection véritable pour répondre aux caprices d'un Huron ?
— T^le n'est pas ma pensée, répondit Œil-de-Faucpn ; mais, chargé d'un message, il était de mon devoir de m'en acquitter. Si vous voulez connaître mon opinion, je vous dirai que ces propositions sont inacceptables. Les coquins qui les ont faites vous croient à leur merci, et vous avez Henri March pour vous protéger. Sa couleur ne lui permet pas d'abandonner des femmes blanches dans leur détresse, et je pense que vous pouvez compter sur lui.
Henri March fut assez embarrassé de cette insinuation. Si Judith l'eût encouragé, il n'aurait pas hésité à rester au château pour défendre les deux sœurs; mais il n'était pas assez
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chevaleresque pour exposer sa vie sans aucun intérêt personnel.
— Il .ne vous appartient pas de me dicter ma conduite, diiil d'un ton presque menaçant. Henri March sait ce qu'il a à faire, et n'est pas assez fou pour entreprendre de lutter contre une tribu tout entière. On n'a pas à lui reprocher d'abandonner des femmes de sa couleur, puisque ce sont ces femmes elles-mêmes qui l'abandonnent. Que Judith change d'avis, qu'elle me suive, et je prendrai soin d'elle et de sa sœur; autrement je partirai aussitôt que je croirai les espions de l'ennemi endormis dans les broussailles.
— Judith ne changera pas d'avis et ne recherche pas votre société, répondit la sœur aînée avec animation.
— Voilà un point réglé, dit Nathaniel sans rien perdre de son sang-froid : passons maintenant à Wah-tah-Wah.
— Qu'en dites- vous, ma fille? avez-vous envie de retourner chez les Mingos et de prendre un mari huron pour éviter d'être scalpée?
L'Indienne se leva et s'expliqua avec dignité, dans le langage de sa tribu :
— Dites aux Hurons qu'ils sont aveugles comme des taupes s'ils ne distinguent pas le loup du chien. Parmi mon. peuple, la rose meurt sur la tige où elle a fleuri ; le blé croit où la graine a été plantée; les larmes de l'enfant coulent sur la tombe de ses pères. Les filles delawares ne passent pas de tribu en tribu comme des ceintures de Wampum ; le rouge-gorge et l'hirondelle retournent tous les ans. à leurs anciens nids. Pourquoi la femme serait-elle moins fidèle qu'un oiseau? Qu'on mette le sapin dans l'argile, et il jaunit; qu'on mette le saule sur la colline, et il se dessèche. Qu'est-ce qu'un jeune Huron pour une fille des Lennislenaps? S'il court, mes yeux ne le suivront pas; ils sont tournés vers les huttes des Delawares. S'il chante des chansons agréables pour une Canadienne, elles sont sans harmonie pour moi. Quand même le Huron appartiendrait à la tribu qui errait autrefois sur les bords du grand Lac-Salé, je le repousserais, à moins qu'il ne fût de la famille d'Uncas. Le jeune pin s'élèvera aussi haut que
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ses ancêtres. Wah-tah-Wah n'a qu'un cœur, et ne peut aimer qu'un époux.
Cette éloquente harangue causa à Nathaniel une satisfaction qu'il témoigna par un éclat de rire silencieux; puis, se retournant vers Judith, il lui dit : — J'ai entendu la réponse d'une Indienne; donnez-moi maintenant celle d'un visage pâle, si toutefois Ton peut nommer ainsi votre fraîche et rose figure. Les Hurons ont été mieux inspirés en vous appelant l'Églantine-des-Bois.
— Ce compliment, repartit Judith, n'aurait aucune valeur pour moi s'il venait d'un de ces galants des forts ; de votre part, il doit être sincère. Toutefois, avant de m'entendre, je désire que vous vous adressiez au Serpent.
— Le Serpent va parler, dit Chingachgook en se levant, comme sa compagne, pour donner plus de dignité à son ''liscours. Écoutez ce qu'il va dire des prétendus loups qui viennent hurler dans nos bois. Ce ne sont point des loups; ce sont des chiens, dont les Delawares couperont la queue et les oreilles. Us sont bons pour voler les jeunes femmes ; ils ne valent rien pour les garder. Chingachgook prend son bien où il le trouve, sans demander la permission à ces coquins du Canada. S'il a un tendre sentiment dans le cœur, cela ne les regarde pas. Il le révèle à celle qui aime à l'entendre ; il ne le crie point tout haut dans les forêts. Ce qui se passe dans son wigwam doit rester caché, même aux chefs de son peuple, el à plus forte raison aux Mingos. Dites-leur qu'ils aboient plus haut s'ils désirent que le Delaware les trouve dans les bois où ils se terrent comme des renards. Quand ils avaient dans leur camp une vierge de notre tribu, j'avais un motif pour les aller chercher ; à présent je les oublie. Je ne me donnerai pas la peine d'aller chercher du renfort dans mon village s'il faut encore les combattre. Je suffirai seul à les chasser de ce pays, et je garderai Wah-tah-Wah pour faire cuire mon gibier.
— Bravo! s'écria Œil-de-Faucon : voilà une harangue qui fera monter le sang au visage des Iroquois comme la sève dans un tilleul. Maintenant, Judith, c'est à votre tour, car ces mé-
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créants attendent une réponse de tout le monde, excepté peutêtre de la pauvre Hetty.
— Et pourquoi cette exception, Nathaniel? Ma sœur dit parfois des choses très-sensées, et ses paroles ne sont pas sans influence sur les Indiens.
— Vous avez raison, Judith; ainsi, dans le cas où Hetty voudrait s'expliquer, je transmettrai son message aux Hurons avec une fidélité scrupuleuse.
La sœur cadette hésita un moment, et répondit avec douceur mais avec autant d'énergie que ceux qui l'avaient pré- (\idée.
— Les sauvages, dit-elle, ne comprennent pas la différence qui existe entre eux et les blancs; autrement ils ne nous proposeraient pas d'aller habiter leurs villages. Dieu a voulu que nous vivions séparément, et ma mère a toujours dit que nous ne devions demeurer qu'avec des chrétiens : voilà pourquoi nous ne pouvons quitter ce lac. Il nous appartient; c'est le tombeau de nos parents, et les plus méchants Indiens tiennent à rester près des ossements de leurs pères. J'irai leur rendre visite s'ils le désirent, et je leur lirai encore la Bible ; mais je ne puis quitter la tombe de mes parents.
— Je répéterai votre message aux sauvages, reprit le chasseur, mais il faut que j'y ajoute celui de Judith.
La sœur aînée hésitait à répondre; sa fierté bien connue faisait présumer qu'elle resterait, comme Hetty, fidèle aux vrais principes. Au commencement de l'entrevue, elle avait déjà prononcé quelques mots qui présageaient sa résolution; cependant elle montrait de l'embarras, et elle n'ouvrit les lèvres que lorsqu'un profond silence l'eut avertie qu'on attendait sa décision avec impatience.
— Dites-moi, d'abord, Nathaniel, dites-nous quel effet nos réponses auront sur votre sort. S'il faut vous sacrifier, si vous poilez la peiue de notre orgueil, il vaut mieux peut-être que notre langage soit plus modéré. Quelles seront pour vous les conséquences de nos réponses?
— Mon Dieu, Judith, vous pourriez tout aussi bien me demander de quel côté le vent soufflera la semaine prochaine,
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OU quel sera l'âge du premier daim que l'on tuera. Tout ce que je puis vous dire, c'est que les Mingos me lancent des regards farouches, mais un nuage noir n'annonce pas toujours le tonnerre. C'est une question facile à poser et difficile à résoudre.
— Il en est de même du message des Iroquois, répondit Judith en se levant comme si elle eût pris son parti. Je ne leur répondrai qu'après avoir conféré seule avec vous, quand les autres se seront retirés.
La jeune fille avait un ton résolu qui décida Nathaniel à l'obéissance. On leva la séance, et Hurry reprit ses préparatifs pendant que le jeune chasseur recommençait l'examen de la fameuse carabine. A neuf heures, le voyageur fit ses adieux, non pas avec cordialité, mais d'un air sombre et bourru. 11 était mécontent des aventures qui lui étaient arrivées sur le lac et de ce qu'il appelait l'entêtement de .Judith; et, selon l'habitude des esprits étroits, il aimait mieux reprocher ses malheurs aux autres que de s'en accuser lui-même. Judith lui donna la main avec plus de joie que de tristesse, et les deux Delawares n'étaient pas fâchés de le voir partir; mais Hetty témoigna ulc véritable sensibilité. Retenue à l'écart par la pudeur et la timidité de son sexe, elle n'avança qu'au moment où Hurry rejoignait (Sil-de-Faucon qui l'attendait dans le canot. Alors elle monta sur l'Arche, et le sentiment triompha de sa réserve.
— Adieu, Hurry, dit-elle de sa plus douce voix, adieu, mon cher Hurry. Prenez soin de vous dans les bois, et ne vous arrêtez pas avant d'avoir atteint la garnison. Les feuilles des arbres sont à peine plus nombreuses que les Hurons autour du lac, et ils ne traiteraient pas un homme vigoureux comme vous aussi amicalement qu'ils me traitent.
L'ascendant que March avait obtenu sur cette jeune fille l'.eu éclairée, mais d'un sens droit, provenait d'une loi naturelle. Elle avait été séduite par un extérieur avantageux, dont l'effet n'avait pas eu le temps d'être détruit par les communications morales. Si elle avait été à même de converser souvent avec March, elle eût été infailliblement révoltée de quel-
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ques particularités de son caractère; mais elle ne l'avait jugé qu'à distance. Ce n'était pas absolument de l'amour qu'elle éprouvait pour lui ; c'étaient une tendresse et une admiration naissantes qui se seraient bientôt transformées en passion, dans des circonstances plus favorables, pourvu que le jeune homme n'y eût pas mis obstacle en se révélant mal à propos. March avait reçu si peu de témoignages de sympathie que îes doux accents d'Hetty le consolèrent. Il arrêta le canot qui s'éloignait, et le ramena auprès de l'Arche d'un coup de son bras vigoureux. C'était plus que n'attendait la jeune fille, à laquelle le départ de son héros avait donné du courage, et qui recula timidement à ce retour inattendu.
— Vous êtes une bonne fille, lui dit March affectueusement, et je ne puis vous quitter sans vous serrer la main. En définitive, Judith ne vous vaut pas, quoiqu'elle soit une idée plus johe que vous. Sous le rapport du bon sens, si l'on en juge à la manière honnête ot franche dont une femme se comporte avec un jeune homme, vous valez une douzaine de Judith.
— Ne dites rien contre elle, répliqua Hetty d'un ton suppliant. Il n'est pas convenable que des sœurs entendent parler mal Tune de l'autre, surtout quand elles sont orphelines» Mon père et ma mère sont dans le lac, et nous devons tous craindre Dieu, car nous ne savons pas quand nous y serons aussi.
— C'est raisonnable, mon enfant, comme presque tout ce que vous dites. Eh bien, si jamais nous nous revoyons, vous trouverez en moi un ami. Je n'avais pas grande sympathie pour votre mère, j'en conviens, car nous ne nous accordions pas sur beaucoup de points, mais votre père m'allait comme un habit de peau de daim. Malgré tout ce qu'on a débité sur son compte, j'ai toujours soutenu que Thomas Hutter, dit Flottant, était un brave homme,
— Adieu, Hurry! dit Hetty, qui, sans se rendre compte de ses sentiments, voulait hâter le départ du jeune homme, comme elle avait voulu le retarder tout à l'heure. Adieu, Hurry, prenez soin de vous dans les bois, ne vous arrêtez qu'au fort. Je lirai
pour VOUS un chapitre de la Bible avant de me coucher, et je songerai à vous dans mes prières.
C'était une promesse dont March se souciait fort peu; aussi ne fit-il aucune réponse. Après avoir donné une poignée de main à la jeune fille, il reprit ses rames, et quelques instants plus tard il avait disparu dans l'obscurité. Hetty soupira profondément et rejoignit ses compagnes.
Il avait été résolu de mettre Hurry à terre à l'endroit où nous l'avons vu s'embarquer au commencement de son récit. Les deux aventuriers y arrivèrent avant un quart d'heure et échangèrent quelques mots sous les ombrages de la rive.
— Vous ferez bien, dit Œil-de-Faucon, de conseiller aux officiers de nous envoyer .un détachement et de lui servir de guide vous-même. Vous connaissez les sentiers, la configuration du lac et la nature du terrain, et vous serez plus utile qu'un batteur d'estrade ordinaire. Allez droit au camp des Hurons, en vous contentant de jeter un coup d'oeil sur l'Arche et sur le château. Donnez à ces bandiis une bonne leçon : cependant je n'en vaudrai pas mieux, puisque mon affaire peut être décidée demain avant le coucher du soleil; mais les deux sœurs peuvent s'en trouver bien.
— Et vous, Nathaniel? demanda Hurry avec une certaine sollicitude.
— Dieu décidera de mon sort; je m'y soumets d'avance.
— Avez-vous réellement l'intention de vous remettre entre les mains des sauvages? Ce serait une véritable folie !
— Je ne crois pas que ce soit jamais une folie de tenir sa promesse, repartit tranquillement Œil-de-Faucon. Je ne veux point mettre les Mingos à même de dire que les blancs sont moins fidèles qu'eux-mêmes à leur parole. Si j'ai pris un engagement, je n'en suis pas dispensé parce qu'il a été pris devant les hommes rouges, au milieu de la forêt. J'ai eu pour témoin le Tout-Puissant, dont l'air est l'haleine, et la lumière le regard. Adieu, Hurry. Nous pouvons ne nous revoir jamais; mais je désire que vous ne méprisiez jamais une promesse que vous aurez faite en invoquant le dieu des chrétiens. March ne sut que répondre; il murmura un adieu laconique, prit ses
bagages et s'éloigna rapidement à travers les broussailles. Avant de se mettre lui-même en route, Nathaniel écouta le bruit des pas et regarda les cieux étoiles. Il se trouvait à la place, d'où il avait contemplé pour la première fois le lac; mais aux brillantes clartés du jour avaient succédé les ombres mélancoliques de la nuit. Les montagnes qui s'élevaient autour de la nappe liquide semblaient la séparer du reste du monde par une barrière infranchissable, et les pâles lueurs qui se reflétaient sur les parties les plus larges du bassin étaient comme un symbole des vagues espérances qu'(Bil-de- Faucon pouvait encore concevoir. Il soupira avec effort et se mit à ramer vers le château du Rat-Musqué.