‹ Oeil-de-fauconChapitre 5 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'Arclie, comme on appelait communément l'habitalion des riverains, était construite très-simplement. C'était une sorte de radeau aux deux tiers duquel s'élevait une hutte grossière ayant tout juste l'élévation nécessaire pour qu'un homme de taille moyenne pût se tenir debout. Des bords plus élevés qu'un radeau ordinaire et la légèreté de sa construction la rendaient facile à gouverner. La cabine était divisée en deux appartements, l'un composé d'un petit salon et de la chambre à coucher du père, l'autre approprié à l'usage et aux habitudes simples des deux filles. La cuisine, établie à l'avant à distance de la cabine, était à ciel ouvert, l'Arche étant avant tout une habitation d'été.

Hutier n'avait pas eu de peine à faire entrer l'Arche dans l'un de ces épais fourrés que nous avons déjà décrits; quelquespierres suspendues aux extrémités des branches avaient suffi pour la cacher entièrement à la vue.

Aussitôt que le canot eut tourné vers le point convenable de l'abordage, Hurry sauta sur le pont de l'Arche, et engagea aussitôt une dispute vive et gaie avec Judith, oubliant dans le feu de cet entretien le monde entier. Il n'en fut pas de même du chasseur : il posa un pied prudent sur l'Arche, étudiant d'un œil scrutateur les arrangements du fourré et la construction de l'Arche. Il est vrai de dire que la beauté éclatante de Judith le frappa un moment d'admiration; mais son attention fut bientôt détournée par le désir de visiter dans tous les recoins l'habitation flottante du vieux Tom. Il pénétra dans toutes les chambres, et, ouvrant une porte qui se trouvait à l'extrémité opposée de l'endroit où il avait laissé enseniible Hurry et Judith, il se trouva tout à coup en présence de la seconde fille, assise sous l'ombrage du couvert et occupée à des travaux d'aiguille.

Le chasseur laissa tomber la crosse de son fusil à terre, et,

s'appuyant sur le canon, il contempla la jeune fille avec un intérêt que la beauté singulière de sa sœur n'avait pas su éveiller en lui. Les réflexions d'Hurry sur la jeune Hetty lui avaient appris qu'on accordait à la pauvre fille moins d'intelligence que Dieu n'en donne d'ordinaire à une créature humaine, et son éducation parmi les Indiens lui faisait considérer ces sortes d'êtres incomplets avec une respectueuse tendresse. Il n'y avait, du reste, rien dans la physionomie d'Hetty Hutter qui pût affaiblir l'intérêt qu'inspirait son état; on ne pouvait dire sans injustice qu'elle fût idiote, son esprit n'ayant que ce degré de faiblesse qui enlève à la femme ses qualités artificielles de finesse et de ruse, mais lui laisse une appréciation et un amour naïf de la vérité. On avait souvent remarqué que sa perception de tout ce qui était juste semblait presque instinctive, tandis que son aversion pour le mal l'entourait d'une atmosphère de candeur et d'innocence, comme si Dieu eût défendu aux méchants esprits d'approcher d'un être dont il avait pris la faiblesse sous sa protection. Son visage était agréable, ressemblant à celui de sa sœur comme une esquisse légère et moins accentuée. L'expression calme et presque sanctifiée de ses traits ne manquait jamais d'inspirer un intérêt de douce compassion en sa faveur.

— Vous vous appelez Hetty Hutter, je vous reconnais à la manière dont Harry Hurry vous a dépeinte, dit le Tueur-de- Daims d'un air de franchise qui devait lui attirer aussitôt la confiance de la jeune fille.

— Oui, je m'appelle Hetty Hutter, répondit la jeune fille d'une voix douce, je suis la sœur de Judith Hutter et la plus jeune fille de Thomas Hutter.

— Alors je connais votre histoire , car Hurry Harry parle beaucoup et il aime à raconter ce qu'il sait des affaires des autres. Vous passez la majeure partie de votre vie sur le lac?

— Certainement! Ma mère est morte; mon père va tendre ses trappes, et Judith et moi nous restons à la maison. Comment vous appelez-vous?

— C'est une question plus facile à faire que d'y répondre, jeune fille; car, quoique jeune, j'ai dt\jà porté plus de noms

jIL-DE-FAUCON. 39

que quelques-uns dd^lus grands chefs de toutes les tribus indiennes.

— Mais cependant vous avez un nom, vous ne le jetez pas ainsi avant d'en avoir honnêtement acquis un autre?

— Je ne le pense pas. Mes noms sont venus naturellement, et je suppose que celui que je porte maintenant ne durera pas longtemps, car les Delawares donnent rarement à un homme un titre définitif avant qu'il ait eu l'occasion de montrer son vrai caractère, soit dans le conseil, soit dans le sentier de la guerre, ce qui ne m'est pas encore arrivé : d'abord parce que ma peau n'est pas rouge, que je n'ai aucun droit de m'asseoir dans leurs conseils, et que je suis trop humble pour donner mon opinion aux êtres plus élevés de ma propre couleur; secondement, parce que c'est la première guerre qui survient de mon temps, et qu'aucun ennemi ne s'est encore aventuré assez près de la colonie pour être à la portée d'un bras même plus long que le mien.

— Alors, dites-moi vos noms, ajouta Hetty avec modestie, et peut-être vous dirai-je quel caractère vous avez.

— Il y a là-dedans quelque vérité, je n'en disconviens pas, mais on s'y trompe souvent. Les hommes se méprennent parfois sur le caractère de leurs semblables et leur donnent souvent des noms qu'ils ne méritent pas. C'est pourquoi je n'attache pas d'importance aux noms.

— Dites-moi tous vos noms, répéta la jeune fille, qui paraissait attacher beaucoup d'importance aux dénominations , je veux savoir ce qu'il faut penser de vous.

— Bien sûr, je le veux bien, et je vous les dirai tous. D'abord je suis chrétien comme vous, et mes parents m'ont transmis leur nom de père en fils. Mon père s'appelait Bumppo, ■et à ce nom on a ajouté pour moi celui de Nathaniel, ou par abrévitation Natty, comme beaucoup de gens me nomment.

— Oui! oui!... Natty et Hetty... interrompit vivement la jeune fille qui sourit en quittant les yeux de son ouvrage pour regarder le chasseur... Vous êtes Natty et moi Hetty... Quoique vous soyez aussi Bumppo et moi Hutter... Bumppo n'est pas aussi joli que Hutter, n'est-ce pas?

— Ma foi ! c'est suivant le goût des gens. Je n'ai pas gardé longtemps ce nom; car les Delawares, découvrant que je n'aimais pas le mensonge, m'appelèrent d'abord Bouche- Franche.

— C'est un bon nom, interrompit Hetty avec feu; ne me dites plus qu'il n'y a pas de la vertu dans les noms.

— Je ne dis pas cela, et je l'ai peut-élre mérité, car je ne veux pas mentir. Au bout de quelque temps ils trouvèrent que je courais bien, et ils me nommèrent le Pigeon, qui, vous le savez, a le vol rapide et en droite ligne.

— C'est un joli nom!... s'écria Hetty... les pigeons sont de jolis oiseaux.

— La plupart des choses que Dieu a créées sont jolies, ma bonne fille ; les hommes seuls les déforment souvent et changent leur nature. Plus tard je portais des messages, je suivis les hommes à la chasse, et comme je levais très-bien le gibier, ils me nommèrent le Lévrier, comme possédant surtout la sagacité de cet animal.

— Celui-là n'est pas aussi joli, j'espère que vous ne l'avez pas gardé longtemps?

— Jusqu'à ce que je fusse assez riche pour acheter un fusil, répliqua Nathaniel laissant apercevoir un léger grain d'orgueil sur sa physionomie d'ordinaire impassible. Ils reconnurent plus tard que je pouvais fournir un wiwam de vivres; et j'en portai alors le nom, que j'ai encore aujourd'hui : Deerslayer ou Tueur-de-Daims. Il y a en a qui préfèrent un nom de guerre à ce nom paisible.

— Moi, Tueur-de-Daims, je ne suis pas de ceux-là, répondit Hetty avec simplicité. Judith aime les soldats, les habits rouges et les belles plumes, mais je n'y tiens pas. Elle dit que les officiers sont fiers, gais et parlent doux à l'oreille; mais ils me font trembler, car c'est leur état de tuer leurs semblables. J'aime mieux vos noms, le dernier surtout; je le préfère à celui de Netty Bumppo.

— C'est bien ce que j'attendais de votre simplicité, Hetty. On me dit que votre sœur est belle... remarquablement

belle pour une mortelle; et la beauté recherche les admirateurs.

— N'avez-vous jamais vu Judith? demanda la jeune fille... dans ce cas, allez la voir. Hurry lui-même n'est pas plus beau.

Le Tueur-de-Daims regarda un moment la jeune fille avec stupéfaction. Son pâle visage s'était légèrement coloré, et son œil , d'ordinaire serein , brillait et trahissait une vive émotion.

— Oh! oh! murmura-t-il en lui-même comme il sortait de la cabine pour regagner ^extrémité de l'arche, Hurry, Hurry! ceci vient de vos regards attractifs, si la légèreté de votre langue n'y est pour rien. Il est aisé de voir où s'adressent les vœux et les désirs de cette jeune fille, quelle que soit votre position vis-à-vis de Judith.

La subite apparition du propriétaire de l'arche vint interrompre les propos galants d'Hurry, la coquetterie de sa maîtresse , et les pensées de Nathaniel. Hutter ou Tom flottant, sobriquet que lui donnaient les chasseurs, initiés à ses habibitudes , avait reconnu le canot d'Hurry, car il ne témoigna pas de surprise en le trouvant sur le radeau. Il l'accueillit avec satisfaction et lui reprocha même de n'être pas venu plus tôt.

— Je vous attendais la semaine dernière , dit-il avec une brusquerie empreinte de bonhomie, et je m'impatientais de ne pas vous voir arriver. Un coureur a passé par ici pour avertir tous les trappeurs et les chasseurs que la guerre était de nouveau déclarée entre la colonie et les Canadiens, et j'avoue que je me trouvais un peu seul pour protéger de ces deux

• mains trois têtes du scalpel.

— C'est juste, et c'est penser en bon parent. Sans doute, si j'avais deux filles comme Judith et Hetty j'aurais les mêmes craintes.

— Vous avez jugé à propos de vous faire accompagner, à ce qu'il me semble, pour venir dans ce lieu désert, et vous saviez déjà sans doute que les Sauvages sont en campagne,

• répliqua Hutter regardant le chasseur d'un œil méfiant et inquisiteur.

— Pourquoi pas? On dit que même un mauvais compagnon en voyage aide à abréger le chemin ; et ce jeune homme est un assez bon gaillard pour en faire oublier la longueur. C'est le Tueur -de-Daims, vieux Tom, un chasseur remarquable parmi les Delawares, et cependant né et élevé en chrétien comme vous et moi. Peut-être n'est-il pas parfait, mais il y en a de pires. Si nous sommes obligés de défendre nos trappes et le territoire , il sera très -utile pour nous entretenir de vivres, car c'est un excellent pourvoyeur de gibier.

— Soyez le bienvenu, entrez, jeune homme, grogna Tom en avançant une main large et rade vers Nathaniel, comme gage de sincérité; dans des temps comme celui-ci, un blanc visage est celui d'un ami , et je compte sur vous pour nous défendre. Les enfants affaiblissent quelquefois le cœur le plus ferme; et mes deux filles me donnent plus d'inquiétude que toutes mes trappes; mes fourrures et mes droits dans cette contrée.

— C'est tout naturel, répliqua Hurry, et j'honore l'homme qui avoue de tels sentiments. Je m'inscris dès à présent pour être le défenseur de Judith, et voici Nathaniel qui vous aidera à protég(5r Hetty.

— Mille remercîments, maître March, répondit la beauté, mais Judith Hulter possède le courage et l'expérience qui lui feront compter plus sur elle-même que sur de beaux galants comme vous. S'il devient nécessaire de combattre les sauvages, allez à terre avec mon père, au lieu de vous enterrer dans les huttes sous le prétexte de protéger des femmes, et...

— Fille! fille! interrompit le père, calmez cette hardiesse de langage. Les Sauvages errent déjà sur les bords du lac, et ils sont peut-être plus près de nous que nous ne le pensons.

— Si cela est, maître Hutter, dit Hurry, dont le visage devint sérieux à celte nouvelle, mais sans trahir toutefois aucune faiblesse indigne d'un homme courageux, si cela est vrai, votre arche est dans la position la plus déplorable du monde ; car si le fourré est as?ez épais pour avoir pu tromper

Nathaniel et raoi, il ne peut échapper à l'oeil perçant d'un Indien qui serait à la chasse de chevelures.

— Je pense comme vous, Hurry, et je souhaiterais de tout mon cœur nous voir en ce moment partout ailleurs que sur ce ruisseau étroit et tortueux, qui peut être assez avantageux pour s'y cacher, et qui nous deviendrait fatal si nous étions découverts. Mais les Sauvages sont proches, et il devient difficile de sortir de la rivière sans courir le risque d'être abattu comme un chevreuil.

— Êtes-vous sûr, maître Hutter, que les Peaux- Rouges que vous redoutez soient de véritables Canadiens? demanda Nathaniel d'un ton modeste mais ferme, en avez- vous vu? et pouvez-vous dépeindre leurs tatouages?

— J'ai su par des signes certains qu'ils étaient dans le voisinage. Mais je ne les ai pas vus; j'étais à un mille environ en deçà du passage à examiner mes trappes, quand je tombai sur des traces fraîches dans la direction du nord , et que je reconnus provenir des pieds d'un Indien par la grandeur du pied et la forme de l'orteil, avant que j'eusse trouvé un moccassin usé que son propriétaire avait jeté comme inutile. Quelques pas plus loin , je reconnus l'endroit où il avait fait halte pour en tresser un neuf.

— Cela ne ressemble guère à un Peau-Rouge sur le sentier de la guerre, répondit Nathaniel hochant la tête; un guerrier expérimenté eût au moins brûlé, enterré ou jeté dans la rivière cette marque de son passage; et vos traces ne sont probablement que celles d'un homme paisible; mais le moccassin peut grandement nous éclairer, si vous avez eu l'idée de l'apporter avec vous. Je suis venu ici pour rencontrer un jeune chef, et sa course devait être dans la direction que vous avez indiquée. Les pas que vous avez vus sont peut-être les siens.

— J'espère, Hurry, que vous connaissez bien ce jeune homme, qui a rendez-vous avec des sauvages dans cette partie de la contrée où il n'a pas encore mis le pied , demanda Hutter d'un air de doute et de méflance ; la traîtrise est une vertu indienne, et les blancs qui fréquentent longtemps leurs tribus prennent bientôt leurs habitudes et leurs vices.

— C'est vrai comme l'Évangile, vieux Tom, mais nullement applicable à Nathaniel Bumppo, qui, s'il n'a pas d'autres recommandations, possède en toute vérité celle de la franchise. Je réponds de son honnêteté.

— Malgré cela, je serais curieux de connaître le but de son message dans cet étrange rendez-vous.

— Ce sera bientôt dit, maître Hutter, répondit le jeune homme avec l'aplomb d'une conscience pure, je pense en outre que avez le droit de le demander. Le père de deux jeunes filles qui habite sur un lac, à sa façon, a autant de droit de s'informer des affaires d'un étranger dans son voisinage que la colonie en aurait de demander la raison pourquoi les Français renforcent leurs régiments le long des lignes. Non, non, ce n'est pas moi qui nierai votre droit de demander ce que je viens faire près de vous dans des temps aussi sérieux que ceux-ci.

— Si telle est votre manière de voir, parlez sans plus attendre.

— Je suis jeune, et comme tel je n'ai pas encore parcouru le sentier de la guerre; mais aussitôt que la nouvelle parvint chez les De'.awares que le vampum et la hache allaient être envoyés dans la tribu, ils m'envoyèrent chez les peuples de ma couleur pour leur rendre un compte exact de leurs forces, c'est ce que j'ai fait; à mon retour je rencontrai sur le Soharie un officier de la couronne qui avait de l'argent à envoyer à quelques tribus amies campées sur les confins de l'Ouest. On pensa que c'était une bonne occasion pour Chingachgook, un jeune chef qui n'a pas encore frappé un ennemi, et moi, de faire nos premières armes de compagnie; et un rendezvous nous fut assigné par un vieux Delaware sur le rocher qui est au pied de ce lac. Je ne nierai pas que Chingachgook peut avoir un autre objet en vue ; mais cela ne concerne personne ici, c'est son secret, non le mien, donc je n'en dirai pas davantage.

— C'est quelque chose comme un rendez-vous d'amour, interrompit vivement Judith ; puis riant et rougissant de sa propre impétuosité, elle ajouta :

— Si ce n'est ni la guerre ni la chasse , ce doit être l'amour.

— C'est ce qui vient naturellement à l'esprit de la jeunesse et de la beauté de supposer que l'amour est au fond de toute chose, mais sur ce sujet je dois rester discret; notre rendez-vous est pour demain au soir, une heure avant le coucher du soleil. Connaissant Hurry de longue date, et l'ayant rencontré sur le Soharie comme il allait se mettre en route pour ses pérégrinations d'été, nous convînmes de faire route ensemble, non pas autant par la crainte des Mingos que par bonne camaraderie, et, comme il vous l'a dit, pour abréger une longue route.

— Et vous pensez que la trace que j'ai vue est celle de votre ami, qui aura pris l'avance? demanda Hutter.

— C'est mon idée; pourtant, si je voyais le moccassin je pourrais dire de suite s'il est ou non de la façon des Delawares.

— Alors, le voici, dit Judith, qui était allée le chercher dans le canot, dites-nous ce qu'il signifie, ami ou ennemi. Vous paraissez honnête, et je croirai tout ce que vous direz quoi qu'en pense mon père.

— C'est comme cela que vous êtes toujours, Judith, trouvant des amis où je crains des traîtres, murmura Tom ; mais parlez, jeune homme, et dites ce que vous pensez du moccassin.

— Il n'a pas été fait par les Delaware?, répondit Nathaniel examinant attentivement la chaussure usée ; je suis trop jeune peut-être pour l'affirmer, mais je dirai pourtant que c'est la forme des moccassins des Indiens du Nord qui habitent au delà des grands lacs.

— S'il en est ainsi , nous ne devons pas rester plus longtemps ici, dit Hutter regardant à travers le feuillage comme s'il redoutait déjà la présence d'un ennemi sur le bord opposé du fleuve, dans une heure il fera nuit et il est impossible de marcher la nuit sans faire du bruit qui nous trahisse. N'avezvous pas entendu il y a une heure le retentissement d'un coup de fusil dans les montagnes?

— Oui, vieux Tom ! répondit Hurry, qui reconnut l'imprudence dont il s'était rendu coupable, d'autant mieux que c'est moi qui l'ai tiré.

— Je craignais qu'il ne vînt des Canadiens ; néanmoins cela peut sufiBre pour les mettre sur la piste et nous découvrir : vous avez eu tort de faire feu en temps de guerre, à moins d'y être contraint.

— Je commence à le croire, maître Tom ; mais aussi si un homme ne peut pas tirer un coup de fusil dans un désert de mille milles carrés sans craindre qu'un ennemi ne l'entende , à quoi bon porter un fusil ?

Hutler tint conseil avec ses deux hôtes sur la gravité de leur situation ; il leur expliqua les difficultés d'essayer de sortir du passage sans attirer l'attention des Indiens.

— Que gagnerions-nous, maître Hutter, à changer notre position? demanda Nathaniel. Ce fourré est un sûr abri, et on peut établir une solide défense dans l'intérieur de la cabine ; je n'ai encore combattu qu'en imagination, mais il me semble que nous pourrions vaincre une vingtaine de Mingos derrière des palissades comme celles-ci.

— Ah ! on le voit bien, jeune homme, vous ne connaissez les combats que par les récits qu'on vous en a faits ; aviezvous vu avant ce jour une nappe d'eau de cette étendue?

— Non, c'est la première fois, répliqua modestement Deerslayer. La jeunesse est faite pour apprendre, et je suis loin de vouloir élever ma voix dans le conseil avant qu'elle ne soit justifiée par l'expérience.

— Alors, je vous enseignerai le désavantage de combattre dans cette position, et l'avantage de gagner le lac. Ici, voyezvous, les sauvages sauront où diriger leurs coups, et ce serait trop espérer de croire que quelques balles ne trouveront pas leur route à travers les crevasses des pieux. Nous, au contraire, nous ne pouvons viser qu'en pleine forêt. En outre, le château pourrait être ravagé et détruit en notre absence, ainsi que toutes mes possessions. Une fois sur le lac , nous ne pouvons être attaqués que par des bateaux ou des radeaux, et nous aurons une meilleure chance contre, l'ennemi, sans

compter qu'avec l'Arche nous protégerons le château ; comprenez-vous ce raisonnement, jeune homme?...

— Il me paraît juste, et je n'y ferai pas d'objection.

— En ce cas, dit Hurry, si nous devons partir, le plus tôt sera le mieux, et nous verrons si ce soir nous aurons, ou non, nos chevelures pour bonnets de nuit.

Les trois hommes se mirent aussitôt à faire les préparatifs du départ. Ils débarrassèrent l'Arche de ses amarres et de son ancre, et, à l'aide de la gaffe, le lourd bateau fut bientôt sorti du fourré, nageant dans le courant et maintenu dans sa direction le long du bord ouest de la ligne. Le frôlement de la cabine contre les buissons et les arbres causa aux voyageurs un sentiment d'inquiétude et de terreur, car le bruit pouvait attirer sur leur tête quelque ennemi errant dans le voisinage. L'obscurité qui commençait à couvrir de ses ombres toute l'étendue du lac ajoutait à toutes les apparences du danger.

Néanmoins, Tom-Flottant et ses deux vigoureux compagnons eurent bientôt donné l'impulsion nécessaire pour faire descendre l'Arche avec assez de rapidité vers le grand bras du lac. Ils atteignirent bientôt la première courbe de la Susquehannah , et leurs poitrines se dilatèrent à la vue de l'immense nappe d'eau qui s'étendait devant eux.

— Dieu merci! s'écria Hurry, on commence à voir clair, à présent, et bientôt, si nous devons sentir les coups de l'ennemi, au moins nous les verrons venir.

— C'est plus que vous ou tout autre pourriez dire, murmura Hutter; nous ne sommes pas encore sortis des roseaux et il n'y a pas de lieu plus capable de cacher une troupe tout entière que les bords qui entourent le passage, et lorsque nous allons arrrser à la pointe de ces arbres pour gagner le large, nous serons au plus dangereux moment, attendu que nous serons entièrement à découvert, tandis que l'ennemi peut rester caché. Judith, ma fille, et ta sœur Hetty, laissez là l'aviron et retirez-vous dans la cabine : ayez soin surtout de ne pas vous approcher des fenêtres, car les yeux que vous apercevriez ne s'arrêteraient pas pour admirer votre beauté.

Et maintenant, Hurry, entrons dans cette pièce extérieure où nous serons au moins à l'abri d'une première surprise. Vous, ami Deerslayer, comme le courant est plus léger, maintenez la direction en allant d'une fenêtre à l'autre, et en ayant soin, si vous tenez à la vie, de ne pas montrer votre tête. Deerslayer obéit, tout en éprouvant une sensation nouvelle qui, sans avoir rien de commun avec la peur, renfermait tout l'intérêt d'une situation critique. Pour la première fois de sa vie il allait affronter l'ennemi, et dans les circonstances compliquées des surprises et des artifices des Indiens. L'Arche passait dans ce moment la dernière courbe du bras du fleuve, lorsque le chasseur, après avoir examiné toute la partie est de la rive, traversa la pièce pour interroger le côté opposé. Il arrivait à propos, car son œil s'était à peine fixé à l'ouverture de la fenêtre, qu'un spectacle capable d'alarmer une sentinelle aussi jeune et aussi inexpérimentée vint pour la première fois éprouver son courage. Deux ou trois pins plantés sur le bord de l'eau, et formant un demi-cercle, se penchaient sur le lac, courbés par le poids des neiges tombées l'hiver précédent, circonstance assez commune dans les bois américains. Sur l'un de ces arbres pendants , six Indiens s'étaient avancés, et d'autres, groupés derrière eux, semblaient attendre qu'ils eussent sauté pour les suivre , ayant évidemment l'intention de sauter sur le toit de l'Arche lorsqu'elle passerait sous les derniers arbres. Lorsque Deerslayer les aperçut, il reconnut aussitôt qu'ils appartenaient à une tribu hostile , et qu'ils étaient peints pour la guerre.

— Tirez, Hurry! s'écria-t-il ; au nom du ciel, tirez de toutes vos forces si vous tenez à la vie!

Cet appel fut proféré avec une voix si solennelle, qu'Hutter et March devinèrent aussitôt un danger imminent. Ils déployèrent simultanément toute la- force musculaire dont la nature les avait doués. L'Arche céda à l'impulsion et glissa rapidement sous l'arbre, comme si elle avait la conscience du danger suspendu sur sa tète. Voyant qu'ils étaient découverts, les Indiens poussèrent leur cri de guerre ; et, courant sur l'extrémité penchée de l'ai'bre, ils s'élancèrent vers leur

prise imaginaire. Les six premiers, à l'exception de celui qui les conduisait, tombèrent dans la rivière à une distance plus ou moins rapprochée de l'Arche, selon l'élan qu'ils avaient pris. Le chef, qui s'était placé en avant sur le point le plus dangereux, s'élança plus à propos que les autres et vint tomber sur la poupe de l'Arche.

Sa chute fut plus forte qu'il ne s'y était attendu ; il resta un moment étourdi et perdant la conscience de la situation. Dans cet instant , Judith s'élança de la cabine, sa beauté rehaussée par l'excitation que produisait la hardisse de son action, et rassemblant toutes ses forces, elle poussa l'intrus par-dessus le bord de l'Arche, la tête la première dans la rivière. Ce haut fait n'était pas plutôt accompli que la femme reprenait son empire ; Judith regarda par-dessus le bord pour voir ce qu'était devenu le sauvage, et l'expression de sa physionomie s'adoucit sensiblement, puis sa joue se colora de honte et d'étonnement de sa propre témérité, puis elle se mit à rire de son exploit. Tout ceci s'était passé en moins d'une minute , quand le bras de Nathaniel jeté autour de sa taille vint l'enlever rapidement et l'entraîna dans l'intérieur de la cabine. Cette retraite fut effectuée à temps, car aussitôt après la forêt retentit de cris sauvages, et les balles commencèrent à pleuvoir sur le pont de la barque.

Cependant l'Arche continuant la rapidité de sa marche fut bientôt hors de tout danger de poursuite, et les Sauvages après ce premier éclat de fureur cessèrent le feu, reconnaissant l'inutilité de perdre leurs munitions. La petite famille fut bientôt au milieu du lac. Hutter et March saisirent deux petits avirons et, abrités par la cabine, ils s'éloignèrent des bords à une assez grande distance pour ôter à l'ennemi tout espoir de les attaquer.

Page 1