L'AMOUR DU VULGAIRE
Le vulgaire m'attire aussi bien que le rare.
C'est un désir puissant qui de mon cœur s'empare
De posséder un soir une fille des rues
Laide, triste, commune, errante, mal vêtue...
Le plus noble langage et la voix la plus belle,
Les mots les plus aimants d'une bouche fidèle,
L'amour, même l'amour a pour moi moins de prix
Que la banalité de ses tristes récils.
J'aime les bals publics, leur clinquant, leur musique,
J'aime le luxe faux des cafés nostalgiques,
Que l'électricité fait vibrants et blafards,
Où les femmes sont plus livides sous les fards,
Où l'on reste accoudé dans l'ennui, la poussière,
Où l'alcool est amer et le rêve vulgaire.
Je trouve à ma maîtresse une àme trop choisie;
Elle s'occupe trop d'art et de poésie;
Son regard est trop pur, ses cheveux sont trop fins,
On la sent rare et fière à la longueur des mains,
Sa sensibilité est trop près de la mienne,
Et je sais trop le sens de ses subtiles peines.
J'ai besoin d'approcher un être un peu commun
Dont le langage soit banal, et le parfum
A bon marché ! Il faut à mon âme incurable Des femmes sans noblesse, un décor misérable. J'ai besoin de laideur et de vulgarité Pour avoir trop cherché, peut-être, la beauté.