L'INDIFFERENT
J'ai cru faire du bien et même j'eus pitié... Mais le bien que j'ai fait ne sortait pas de l'âme ; Ma pitié ne venait que de mes nerfs troublés. C'était une pitié instinctive de femme.
J'ai cru aimer. Du moins, j'en eus les apparences. J'en ai parlé, je l'ai juré, je l'ai crié... Mais, si pauvre est mon cœur, que cet amour immense Au bout de quelques jours je l'avais oublié.
J'ai cru souffrir. J'ai cru sentir en moi la grâce, Vivre, éprouver, frapper ma poitrine en pleurant. Je fus comme celui qui regarde un torrent, Scrute sa profondeur, jette une pierre et passe...
Je suis, dans cette vie, à l'aveugle semblable. Je n'ai fait qu'effleurer toute chose en passant; Je n'ai vu devant moi qu'un curieux spectacle, Et le sang qui coula ne fut jamais mon sang.
Sortir de ma prison, briser ce mur de glace, Souffrir du mal d'autrui et surtout de mon mal ! Dans mon cœur, que ce don misérable s'efface, Qui fait, qu'amour ou mort, au fond tout m'est égal !
Hélas ! être un indifférent, un égoïste,
Avoir une bonté passive, à fleur de peau !
Qu'un cri de douleur vraie est profond, grave et beau,
Et qu'aux cœurs sans chagrin le bonheur devient triste !