QUI CONTENTE LE PLUS EN AMOURS
ou LE TOUCHER, OU LA VEUE, OU LA PAROLE ^
Voicy une question en matière d'amours qui mériteroit un plus profond et meilleur discoureur que moy, sçavoir : qui contente plus en la jouissance d'amour, ou le tact qui est Tattouchement^ ou la pa« rôle, ou la veue? M. Pasquier*, très-grand personnage certes en sa jurisprudence, qui est sa profession, comme en autres belles et humaines sciences, en fait un discours dans ses lettres qu'il nous a laissé par escrit ; mais il a esté par trop bref, et, pour estre si grand homme, il ne devoit tant là-dessus espargner sa belle parole comme il a fait; car, s'il l'eust voulue un peu eslargir et en dire bien au vray et au naturel
1 . Ce dilscours portait d'abord le titre suivant : Sçavoir qui est la plus belle chose en amour ^ la plus plaisante ^ et qui contente le plus^ ou la veue ou la parolle ou le touchemenl. (Voyez tome I, p. 3.)
2. Voyez Lettre à M. de Ronsard^ liv. II, lettre vit, Œuvres d'Estienne Pasquier, 1723, in-P>, tome II, p. 38.
ce cp'il en eust sceu bien dire^ sa lettre qu'il en a fait là-dessus en fust esté cent fois bien plus plaisante et agréable.
Il en fonde son discours principal sur quelques rimes anciennes du comte Thibaud de Champagne ^^ lescpielles je n'avois jamais veues, sinon ce petit fragment que ce M. Pasquier produit là. Et trouve que ce bon et brave ancien chevallier dit très-bien , non en si bons termes que nos gallants poètes d'aujourd'buy^ mais pourtant en très-bon sens et bonnes ^isoQs : aussi avoit-il un très-beau et digne sujet Powquoy il disoit si bien, qui estoit la reine Blanche ^e Castille, mère de saint Louis, de laquelle il fut aucunement espris^ voire beaucoup, et l'avoit prise Pour maistresse. Mais, pour cela, quel mal et quel ''^proche pour cette reine? Encor qu'elle fust esté ^^"*ès-sage et vertueuse, pouvoit-elle engarder le monde *^ laymer et brusler au feu de sa beauté et de ses ^^ïtus, puisque c'est le propre de la vertu et d'une I^^ïfection que de se faire aymer? Le tout est ne se •^^«er aller à la volonté de celuy qui ayme.
^oilà pourquoy il ne faut trouver estrange ny blas- ^^^r cette reyne si elle fut tant aymée, et que, durant s^n règne et son autorité, il y ait eu en France des divisions et séditions et guerres : car, comme j'ay ^Uy dire à un très-grand personnage, les divisions ^ esmouvent autant pour l'amour que pour . les brigues de l'Estat, et, du temps de nos pères, il se di-
i . Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre, mort eo 1253. Ses poésies ont ëtë publiées pour la première fois en i742, 2 vol. in-8«.
234 DES DABIES.
soit lia proverbe ancien : que tout le monde en vouloit du c de la reine folle.
Je ne sçay pour quelle reine ce proverbe se fit, comme possible fit ce comte Thibaud^ qui^ possible, ou pour n'estre bien traitté d'elle comme il vouloît^ ou qu'il en fust desdaigné^ ou un autre mieux aymé que luy, conceut en soy ces dépits qui le précipitèrent et firent perdre en ces guerres et tumultes; ainsi qu'il arrive souvent quand une belle ou grande reine ou dame^ ou princesse^ se met à régir un Estât ^ un chacun désire la servir^ honnorer et respecter, autant pour avoir l'hem* d'estre bien venu d'elle et estre en r»es bonnes grâces, comme de se vanter de régir et gouverner l'Estat avec elle et en tirer du proffit. J'en alléguerois quelques exemples, mais je m'en passeray bien.
Tant y a, que ce comte Tibaud prit sur ce beaa sujet, que je viens de dire, à bien escrire, et, possible, à faire cette demande que nous représente M. Pasquier, auquel je renvoyé le lecteur curieux , sans en toucher icy aucunes rimes ; car ce ne seroit qu'une superfluité. Maintenant il me suffira d'en dire ce qu'il m'en semble , tant de moy que de l'advis des plus gallants que moy.
Or, quant à l'attouchement, certainement il faut advouer qu'il est très-délectable, d'autant que la per* fection de l'amour c'est de jouir, et ce jouir ne s^ peut faire sans l'attouchement : car, tout ainsi qu^^ la faim et la soif ne se peut soulager et appaiser^^ sinon par le manger et le boire, aussi l'amour ne s^^
passe ny par l'ouye ny par la veue, mais par le tou ■
cher, l'emln^asser, et par l'usage de Vénus. A quo^^iv
le badin fiait Diogènes Cinicus rencontra badinement^^ mais salaudement pourtant^ quand il souhaittoit qu'il pust abattre sa faim en se irottant le ventre, tout ainsi quf'en se frottant la verge il passoit sa rage d'amour. J'eusse voulu mettre cecy en paroles plus nettes^ mais il le faut passer fort légèrement; ou bien^ comme fit cet amoureux de Lamia *, qui, ayant esté trop excessivement rançonné d'elle pour jouir de son amour, n'y put ou n'y voulut entendre ; et, pour ce, s'advisa, songeant en elle, se corrompre, se poUuer, et passer son envie en son imagination : ce qu'ette ayant sceu, le fit convenir • devant le juge qu'il eust à Ten satisfaire et la payer; lequel ordonna qu'au son et tintement de l'argent qu'il luy monstreroit elle seroit payée, et en passeroit ainsi son envie, de mesme que l'autre, par songe et imagination, avoit passé la sienne.
Il est bien vray que l'on m'alléguera force espèces devenus que les philosophes anciens déguisent; mais de ce, je m'en rapporte à eux et aux plus subtils qui en voudront discourir. Tant y a, puisque le fi*uit de l'amour mondain n'est autre chose que la jouissance, U ne faut point la penser bien avoir, qu'en touchant ^t embrassant. Si est-ce que plusieurs ont bien eu opinion que ce plaisir estoit fort maigre sans la veue
i . Platarque, De Stoïcorum repugnantiis^ chap. xxi.
2 • Cet amoureux de Lamia. W y a îd confusion. La courtisane, a pK'x>|x>s de laquelle l'Égyptien Bocchoris rendit sentence, s'appelait Xhonis, et dans Plutarque, qui raconte Thistoire {Démétrius^ ^P» xxxv), le nom de Lamia, maîtresse de Démëtrius, n'inter- ▼icttt que parce qu'elle blâmait le jugement.
^« Convenir^ appeler, assigner; comenire.
et la parole; et de ce nous en avons un bel exem] dans les Cent Nouvelles de la reine de Navarre*, cet honneste gentilhomme, lequel, ayant jouy p sieurs fois de cette honneste dame, de nuict, bc chée ' avec son touret de nez (car les masques n' toyent encores en usage), en une gallerie sombre obscure , encor qu'il cogneust bien au toucher qi n'y avoit rien que de bon, friant et exquis, ne contenta point de telle faveur, mais voulut sçayoi qui il avoit à faire : par quoy, en l'embrassant el tenant un jour, il la marqua d'une craye au derri de sa robbe qui estoit de velours noir; et puis le s qui estoit après souper (car leurs assignations estoy à certaine heure assignée), ainsi que les femmes ( troyent dans la salle du bal, il se mit derrière la poi et, les espiant attentivement passer, il vid entrei sienne marquée sur Tespaule, qu'il n'eust jan pensé; car en ses façons, contenances et paroles, l'eust prise pour la Sapience de Salomon, et telle < la reine la décrit.
Qui fut esbahy? ce fut ce gentilhomme, pom fortune, assise sur une femme qui' n'eust jan creu moins d'elle que de toutes les femmes de la co Vray est qu'il voulut passer plus outre, et ne s'an ter là ; car il luy voulut le tout descouvrir, et sça\ d'elle pourquoy elle se cachoit ainsi de luy, et se soit ainsi servir à couvert et cachettes; mais e très-bien rusée, nia et renia tout jusques à sa pari paradis et la damnation de son ame, comme es
\. Voyez la XLIIP NouvcUe.