‹ Œuvre de DuclosChapitre 3 sur 25 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

JLjouis va paraître sur un nouveau théâtre, et se dévoiler à nos yeux. C'est aux hommes subordonnés à se contraindre; les rois ne s'y croient pas obligés. Ils cherchent à dissimuler leurs desseins ; mais ils laissent voir leur caractère.

Aussitôt que Louis eut appris la mort de son père, il la fit savoir au duc de Bourgogne, et lui donna rendez-vous à Avcsnes. Il ne porta le deuil qu'une matinée , et prit le soir même un habit incarnat (1). Le duc de Bourgogne, craignant que les ennemis de Louis ne s'opposassent à son entrée en Fiance , convoqua la noblesse de ses Etats; mais Louis, plus soupçonneux que reconnaissant, ne voulut pas laisser entrer en France un si grand nombre d'étrangers, et engagea le duc à ne garder que les principaux de sa maison. On ne trouva point d'obstacle ; le

(1) Je ne rapporte une circonstance si peu importante, que pour avoir occasion de remarquer que plusieurs historiens ont prétendu mal à propos en faire une preuve du mauvais nature] <lc Louis XI. Quelque joie secrète qu'il eût pu ressentir de la mort (!<■ son 1 ère, il citait trop dissimulé pour tomber dans une pareille indécence , si c'en eût été une. Les auteurs n'ont pas fait attention que Charles \ II en avait us< aiu^i, et que c'était l'usage de nos rois. L'auteur d'un journal manuscrit dit expressément: Si lui comme le roi est mort, ton fils plut prochain se rat iLc pourpre. Il y a grande apparence que nos rois ne portaient de véritable deuil que pendant la cérémonie oh ils rendaient les derniers devoirs à leur prédécesseur, et que prenant aussitôt après la pourpre, 00 une couleur approchante, ils ont iiuensiblcmcul adopté pour leur deud U violet , qui est une espèce de pourpre.

DE LOFT? XT. 5g

chancelier Juvénal des Ursins, et la plupart des magistrats arrivèrent à Avesnes, suivis d'un nombre infini de personnes qui accouraient de toutes parts auprès du roi, et le conduisirent à Reims ou il fut sacré (i 3 aoùF. Les pairs ecclésiastiques s'y trouà l'exception de l'évêque de Noyon, dont la fonction fut remplie par l'évêque de Paris. Les pairs laïques furent le duc de Bourgogne , le duc de Bourbon pour le duc de Guyenne, le comte d'An^nulénie pour le duc de Normandie. Les comtes de Flandre , de Champagne et deTouîou-e furent représentés par les comtes de devers, d'Eu et de Vendôme. Antoine de Croy fit la fonction de grand maître; le comte de Commince-, celle de connétable; et Joacbim Rouault, celle de grand écuyer.

Quelque sensible que le peuple soit à ces sortes de fêtes, il fut encore plus touché de ce que fit le duc de Bourgogne. Au milieu de la cérémonie du sacre , ce prince , vénérable par son âge, et plus respectable encore par sa vertu que par son rang , se jeta aux pieds du roi, et le pria de pardonnera tous ceux qui l'avaient offensé. Le roi le lui promit ; mais il en excepta sept /qu'il ne ranima point. Il y a apparence que le comte de Dammartin , Brézé , André de Laval , sire de Loheac , Louis de Laval , seigneur de Chatillon , et Guillaume Juvénal des Lrsins , chancelier de France, étaient de ce nombre ; les deux autres peuvent être aisément confondus dans la quantité de ceux que Louis priva de leurs charges. Il signala aussi par des grâces le commencement de son règne ; il nomma Antoine de Croy , grand-maitre de va maison ; le bâtard d'Armagnac et Joachim Rouault furent. faits maréchaux de France (i) , et Montauban , amiral. Mauléon de Soûle , qui avait déjà le gouvernement de Dauphiné , eut encore celui de Guyenne , et du Lan en fut fait sénéchal. Jean d'Estouteville eut la place de Brézé, capitaine de B.ouen. Beaufre mont , Rolin et les autres officiers du duc de Bourgogne eurent autant de part aux grâces du roi, que les Français mêmes.

Le duc, après avoir fait hommage au roi pour les terres qu'il tenait de la couronne, l'accomnagna à Paris. Le roi se rendit d'abord à Saint-Denis , ou il fil faire un service pour son père. L'évêcpie de Terni , nonce du pape, qui était avec lui, eut la témérité d'y faire je ne sais quelle cérémonie d'absolution pour

(i) Les maréchaux de France étaient originairement les premiers éenvers i!u roi, sous le connétable ; mais leur dignité fut militaire avant la sienne, parce qu'ils devinrent licutenans dn sénéchal de France , chef des troupes , avant que le connétable eût succédé à la place et aux fonctions du sénéchal. La dignité de maréclial de Fiance n'était pas anciennement à vie, comme elle l'est aujourd'hui. Il n'y en avait d'abord qne deux. 11 y en eut quatre sous Charles \ II. On n'en trouve que trois au plus à la fois sous les règnes sùivans jusqu'à Franci. is Ier., qui en fit cinq. Depuis, le nombre n'en a pas él<: 6x'c.

Go HISTOIRE

le feu roi , qu'il prétendait avoir encouru l'excommunication par l'établissement de la pragmatique. Il ne paraît pas que cette action ait été relevée : Louis croyait avoir alors assez d'affaires pour ne pas faire attention à une cérémonie frivole. D'ailleurs , il s'intéressait peu à la mémoire de son père ; et , quoique l'entreprise du nonce fut injurieuse à la royauté, elle s'accordait assez avec le dessein que Louis avait déjà conçu , et qu'il exécuta bientôt.

Ce prince fît son entrée dans Paris, le 3i d'août. Tous les grands du royaume y parurent avec magnificence, et ce cortège était fermé par un corps de plus de douze cents gentilshommes , tant Français que sujets du duc de Bourgogne. Les Parisiens s'empressèrent de marquer leur joie , dans cette occasion , par des arcs de triomphe , et des représentations de mystères , du goût de ces temps-là.

Tandis que le duc de Bourgogne et le comte de Charolais , pour partager la joie publique, donnaient tous les jours des fêtes, le roi était uniquement livré aux affaires. Il commença par déposer le chancelier Juvénal des Ursins. et donna sa place à Pierre de Morvilliers. Hélie de Tourelles fut fait premier président à la place d'Yves de Sepeaux ; et Jean de Saint-Romain fut procureur général à la place de Jean Dauvet, qui fut nommé premier président du parlement de Toulouse , en même temps qu'Adam de Corbie le fut de celui de Grenoble : il se fit encore plusieurs autres changemens dans le parlement. Le roi cassa la plupart des officiers de son père, pour placer ceux qui l'avaient suivi en Dauphiné et en Flandre.

Il y eut peu de postes d'importance qui ne changeassent de maîtres. Cependant , comme il y avait plusieurs nouveaux officiers , qui n'avaient d'autre mérite que d'avoir suivi Louis XI dans sa disgrâce, et qu'il en déplaça beaucoup, à qui l'on ne pouvait reprocher que leur attachement au feu roi, et par conséquent leur fidélité , tous ces changemens ne tendaient pas au bien de l'Etat. Le duc de Bourgogne , qui commençait à s'apercevoir qu'il était inutile de donner au roi des conseils , qu'il recevait avec plus d'égards que d'envie de les suivre , en dit son sentiment au duc de Bourbon , et lui annonça que des révolutions si subites causeraient bientôt des troubles dans l'Etat. Brézé, grand sénéchal de Normandie , fut appelé à ban , et obligé de se ca- < lier. On lui ôta ses charges ; mais , quelques mois après , son fils ayant épousé Charlotte, sœur naturelle du roi, Brczé rentra dans ses biens et dans la familiarité qu'il avait eue avec ce prince. La disgrâce du comte de Dammartin fut beaucoup plus dure et plus longue. Il s'enfuit à l'arrivée du roi, et fut Ions;- temps errant et caché ; mais s'étant enfin présenté pour qu'on lui fit sou

procès, le parlement rendit, le i août i.{63, un arrêt qui le condamnait à un bannissement perpétuel. L'arrêt porte : « que la » cour, avant de prononcer, a reçu les ordres du roi, qui , pré- » férant miséricorde à justice, a remis la peine de mort au cou- « pable. » Dammartin, au lieu d'être banni, fut mis à la Bastille , d'où il se sauva au commencement de la guerre du bien public. Ses biens furent confisqués ; une partie qui provenait de la confiscation de ceux de Jacques Cœur, fut rendue à Geoffroi Cœur, son fils. Les terres de Rochef»rt et Caurienne furent données à Montespedon , premier valet de chambre du roi ; et la plus grande partie de la confiscation fut pour Charles de Melun. La comtesse de Dammartin étant venue lui demander un asile, il la chassa inhumainement , et , sans un laboureur de Sainl- Fargeau qui la retira, elle serait morte de faim. Quelques années après , Dammartin rentra en grâce, et parvint à la plus haute faveur. 11 eut part à tous les événemens considérables du règne de Louis XI. Les hommes véritablement illustres sont ceux dont l'histoire se trouve liée à celle de leur nation. Les services que les Chabannes rendirent à l'Etat, leur procurèrent l'honneur de s'allier à la maison royale, par le mariage de Gilbert de Chabannes avec Catherine de Bourbon, fille du comte de Vendôme, prince du sang (i).

Il semblait que Louis affectât d'avoir une conduite directement opposée à celle qu'avait tenue son père. Il rendit la liberté au duc d'Alençon, et fil grâce au comte d'Armagnac , qui avait été condamné sous le règne précédent , tant pour crime d'Etat , que pour un commerce incestueux avec sa sœur, qu'il avait même épousée publiquement, après l'avoir trompée sur une fausse dispense.

Le roi n'oublia rien pour donner au duc de Bourgogne des marques publiques de sa reconnaissance. Il déclara hautement qu'il lui était redevable de la vie , et donna au comte de Charolais le gouvernement de Normandie, avec trente-six mille livres de pension. Ces trois princes semblaient alors plus liés par les sentimens du cœur que par des intérêts politiques ; mais cette union fut de peu de durée.

Louis, après avoir pris congé du duc de Bourgogne, partit pour aller à Amboise voir la reine sa mère. Il apprit en chemin que la ville de Reims s'était soulevée, à l'occasion de quelques nouveaux impôts. Il crut devoir donner, au commencement de son règne, un exemple de sévérité capable d'effrayer les rebelles. Le maréchal Rouault et Jean Bureau eurent ordre de marcher vers Reims avec quelques troupes. Les habitans, iutimidés, dé-

■ En i JSJ, sous le règne de Charles VIII.

putèrent aussitôt pour représenter qu'ils n'avaient pas pu s'imaginer que le roi eût ordonné la levée de ces impôts , après la parole solennelle qu'il leur avait donnée à son sacre de n'en pas imposer de nouveaux. Le roi, qui voulait accoutumer les esprits à une obéissance aveugle , et non pas à interpréter sa volonté , ordonna qu'on fit un exemple. Le maréchal Rouault lit écarteler le chef de la rébellion , et trancher la tête à six des plus séditieux ; plusieurs furent bannis, et le roi fit grâce aux autres à la prière du duc de Bourgogne.

On fit de pareils exemples à Angers, à Alençon et à Aurillac, ou il s'était fait quelques émeutes populaires.

Le premier soin de Louis fut d'affermir son autorité dans le royaume. Les guerres continuelles ou Charles ATI s'était trouvé engagé pour reconquérir la France , avaient prodigieusement augmenté la puissance des seigneurs, qui croyaient devoir partager son autorité, comme ils avaient partagé ses disgrâces. Les princes du sang comprenaient une grande partie du royaume dans leurs apanages ; ils y affectaient la souveraineté , et leur exemple était imité par les plus puissans seigneurs , tels que le duc de Nemours, les comtes de Foix , d'Armagnac , de Dunois , le sire d'Albret , les Laval, Dammartin , Brézé , et une infinité d'autres moins puissans et aussi ambitieux.

Louis, n'étant encore que dauphin, avait quelquefois parlé de ces désordres à Jean Jofl'redi , évêque d'Arras, et du dessein où il était d'y remédier, lorsqu'il serait monté sur le trône. Ce fut sur ces dispositions que Jofl'redy forma le plan de l'abolition de la pragmatique-sanction, dont nous allons parler, après avoir fait connaître le caractère de ce prélat. Jofl'redi . (ils d'un marchand , naquit à Luxeuil , bourg de Franche -Comté. Né sans fortune et sans appui , mais avec un génie seuple et adroit , il conçut le dessein de s'élever aux premières dignités , sans avoir d'autre titre pour y parvenir, que l'ambition iVy prétendre. Pour trouver moins d'obstacles à ses vues , il entra dans l'état ecclésiastique, ressource trop ordinaire d'un ambitieux sans naissance , et prit l'habit de religieux dans l'abbaye de Luxeuil , ordre de Cluny. Après être parvenu aux dignités de son ordre , il passa au service du duc de Bourgogne, dont il gagna la faveur. Ce prince lui fit obtenir l'évêché d'Arras, et lui donna la première place dans son conseil. Jofl'redi ne se serait pas cru digne de sa fortune s'il eût su la borner ; il crut avoir assez obtenu pour prétendre davantage , et cachant son ambition sous l'intérêt de -",i maître, il lui persuada qu'il était de son honneur de reire donner le chapeau de cardinal à un de ses sujets qui lût. dans ses Etats légat du saint-siége. Le duc, persuadé par les sol-

licitations de son favori, écrivit ;'i Home en sa faveur. JofTredi engagea aussi le dauphin, qui était alors retiré à la cour de Bourgogne , à lui accorder sa recommandation. Louis , qui ne cherchait qu'à gagner la bienveillance de ceux dont il croyait avoir besoin , et qui voyait que la faveur de JofTredi auprès du duc pouvait lui être utde , envoya à Rome solliciter le chapeau. Charles \1I étant mort pendant cette négociation, la recommandation du dauphin devint celle du roi de France. Le pape Pie 11 écrivit à JofTredi , que , sans employer tant de sollicitations , il pouvait mériter le chapeau, en engageant Louis XI à supprimer la pragmatique.

Cette ordonnance célèbre avait été faite à l'occasion du schisme qui était entre le concile de Bàle et Je pape Eugène IY. Le concile avait été indiqué par Martin V. Eugène , si q successeur , qui savait qu'un concile pouvait être utile à l'église, mais qu'il était toujours contraire à l'autorité des papes, cherchait à l'éluder par des retardemens, et voulut le transférer à Bologne et ensuite à Ferrare. Les pères du concile, au lieu d'acquiescer à la bulle d'Eugène , le citèrent à comparaître, et le menacèrent de le déposer s'il n'obéissait pas. Le pape , irrité de celle menace , excommunia le concile , qui, de son côté, déposa Eugène , et nomma à sa place Amédée ^ III , duc de Savoie , sous le nom de Félix V.

Charles VII, après avoir cherché inutilement à concilier le concile et le pape, craignit que le schisme ne se répandit en France. 11 convoqua, en i438, une assemblée à Bourges, où se trouvèrent le dauphin , les princes du sang, tous les grands et les prélats du royaume. Le concile y envoya des ambassadeurs, qui présentèrent à l'assemblée les canons qui venaient d'être faits à Baie. Le roi les fit examiner avec soin , et , après avoir pris les avis de tous les ecclésiastiques et laïques, qui déclarèrent qu'ils étaient propres à rétablir une bonne discipline dans l'église , il fit une ordonnance de tous ces décrets, sous le nom de pragmatique-^satiction , et la fit publier et enregistrer en parlement , pour être observée dans tout le rovaume.

Le premier article contient deux canons , par lesquels le concile déclare que tout concile général représente l'église universelle ; et qu'il a une autorité spirituelle à laquelle celle du pape même est soumise.

11 est ordonné, par un autre décret , que le concile général se tiendra tous les dix ans ; que le pape, en cas de nécessite, pourra abréger ce terme, mais non pas le prolonger ; et qu'à la fin de chaque concile , le pape ou le concile désignera le lieu où ±ç tiendra le concile suivant.

Le second article contient le décret du concile touchant les élections ; la nomination aux évêchés et autres bénéfices est ôtée aux papes, qui l'avaient usurpée. Il est ordonné que chaque i élira son évêque ; chaque monastère, son abbé ou prieur ; el ainsi des autres. L'ordonnance ajoute (pie le rni et les princes pourront recommander , par simples prières éloignées de toutes violences, les sujets qui seront les plus affectionnés à l'Etat.

Le troisième article abolit l'abus des réservations et des grdceit expectatives. Les papes, afin de prévenir les élections, nommaient aux bénéfices avant qu'ils fussent vacans ; ces nominations s'appelaient grâces expectatives. Si le pape n'avait pas pris cette précaution avant la mort du titulaire , il déclarait qu'il s'était réservé depuis long-temps la nomination à ce bénéfice. Cet abus, qu'on nommait réservation , privait du droit d'élection ou de nomination ceux à qui il appartenait légitimement.

Le cinquième article ordonne que les causes ne pourront être évoquées à Rome que par appel , après avoir été portées devant les juges naturels, de sorte que la subordination soit gardée.

Le neuvième article contient un canon du concile qui abolit les annates qu'on faisait payer à Rome , pour les provisions des bénéfices et pour un prétendu droit de confirmation des élections ou collations.

Tous les autres articles comprennent un grand nombre de règles , qui ne tendent toutes qu'à rétablir et à maintenir la discipline ecclésiastique.

Eugène IV et ses successeurs regardèrent la pragmatique comme le plus grand attentat à leur autorité. JEneas Silvins Piccolomini, étant parvenu au pontificat sous le nom de Pie II 7 résolut absolument, de l'abolir.

Pie II n'avait jamais eu , dans ses actions , d'autre motif que son intérêt personnel ; peu scrupuleux d'ans le clioix des moyens de réussir , les plus sûrs lui paraissaient les plus justes ; le succès était sa règle d'équité. Indifférent sur les opinions , il prenait plutôt un parti qu'il n'adoptait un sentiment , et embrassait la vérité quand elle pouvait lui être utile. C'est ainsi qu'étant secrétaire du concile de lîàle , il en défendit l'autorité par ses écrits. La cour de Rome ne négligea rien pour désarmer un ennemi si redoutable. Elle ne devait pas se flatter d'en faire un défenseur de ses prétentions, du moins qui pût les persuader. Le langage qu'il avait tenu jusqu'alors, rendait suspect tout ce qu'il pouvait dire dan-la Miile : les rétractations déshonorent souvent ; mais elles sont rarement utiles, parce qu'elles ne prouvent guère (pie la faiblesse ou l'intérêt de celui qui se rétracte. La cour de Rome ne sougeait qu'à se délivrer du plus ardent de ses adversaires; et y

réassit par les grâces dont elle le combla. jEneas Sylvius écrivit alors contre le concile , et marqua tant de chaleur pour les intérêts de la cour de Rome , qu'il fut élevé au pontificat.

Pie II était laborieux , sobre , qualités assez souvent unies à l'ambition : il parlait avec feu , et cultivait les lettres ; cependant les vers et les romans qu'il a laissés ne font pas assez d'honneur à son esprit pour faire excuser le tort qu'ils faisaient à son état. Il fut plus recommandable par quelques qualités de prince que par les vertus d'un pontife ; et se regarda moins comme le vicaire de Jésus-Christ que comme le successeur des Césars.

Le premier projet qu'il forma fut de détruire la pragmatique. qui était un témoin continuel de la contrariété de sa conduite. Jofi'redi, évèque d'Arras , lui parut un homme très -propre à servir ses desseins ; et celui-ci, voyant que le chapeau de cardinal serait le prix de ses services, n'oublia rien pour satisfaire le pape. L'évêque d'Arras venait d'être nommé légat auprès de Louis XI. Il s'attacha à gagner sa confiance, et lui rappela les plaintes qu'il lui avait entendu faire au sujet de l'autorité que les grands du royaume avaient usurpée sous les règnes précédens ; il lui représenta que l'unique moyen de diminuer leur puissance était d'abolir la pragmatique , parce que le crédit qu'ils avaient dans les élections leur faisait un très-grand nombre de créatures, qui s'attacheraient uniquement au roi , lorsqu'il y aurait tout à espérer de sa recommandation auprès du pape qui ne lui refuserait jamais rien.

Les discours de l'évêque d'Arras faisaient une vive impression sur l'esprit du roi , qui d'ailleurs n'avait que trop de penchant à détruire tout ce qui était l'ouvrage de son père. Cependant , comme il ne pouvait pas s'empêcher de voir que le pape était plus intéressé que lui à la suppression de la pragmatique , il voulut profiter de cette circonstance pour l'engager à favoriser les droits du duc de Calabre sur le royaume de Naples, au préjudice de Ferdinand , que ce pape soutenait ouvertement.

Pour comprendre l'intérêt différent que Louis XI et le pape prenaient dans celte querelle , il est nécessaire de se rappeler qu'Alphonse d'Aragon avait usurpé le royaume de Naples sur René d'Anjou. Après la mort d'Alphonse, Ferdinand, sou Hls naturel , en demanda l'investiture au pape Calixle III , qui la lui refusa , soit qu'il eùl dessein d'y' rétablir la maison d'Anjou, soit qu'il voulût en investir son neveu Pierre-Louis Borgia, alors préfet de Rome ; il déclara seulement par une bulle que le royaume de Naples , dont les papes avaienl disposé comme seigneurs souverains, était dévolu à l'église par la mort d'Alphonse. CalixteïII étant mort six semaines après Alphonse , Pie II donna l'inves-

titure du royaume de Naples à Ferdinand , dont la fille épousa Antoine Piccoloinini , neveu de ce pape. Cependant la maison d'Anjou avait dans Naples un parti puissant. Jean , duc de Ca— labre , fils du roi René, et cousin germain de Louis XI , jugeant que la circonstance était favorable, partit de Gênes où il commandait dppuis trois ans pour la France, s'avança vers Naples , et gagna la bataille de Sarno. Ferdinand était réduit à la dernière extrémité , et le duc de Calabre allait se voir maître de Naptes , lorsque le pape implora en faveur de Ferdinand le secours de Scanderbeg, roi d'Albanie.

Le nom seul de Scanderbeg était capable de relever un parti. Son père, Jean Castriot , prince de l'Epire , qui est une portion de l'Albanie , était un des despotes qui avaient subi le joug des Ottomans. 11 avait été obligé d'envoyer ses quatre fils en otages auprès d'Amurat II. Georges, le plus jeune, eut le bonheur de plaire au sultan par les grâces de sa figure et de son esprit. Amurat le fit circoncire, le fil élever dans la loi musulmane, tt lui donna le nom de Scanderbeg. Brg signifie Seigneur, et Scander, Alexandre.

A peine était-il sorti de l'enfance , qu'Amurat le mena dans ses expéditions. L'on ne parla bientôt que de son adresse, de sa force prodigieuse et de son intrépidité. Un Tartare , d'une taille gigantesque et connu par une valeur féroce, étant venu à Andrinople , Scanderbeg demanda la permission de le combattre . et le tua aux yeux du sultan.

Peu de temps après, il rencontra à Burse deux Persans qui se vantaient d'être invincibles, et qui le délièrent. Scanderbeg accepta le défi. Il était convenu de les combattre séparément, mais ayant blessé le premier qui se présenta, l'autre viola les lois du combat, et vint au secours de son camarade. L'intrépide Albanais , enflammé de colère et indigné de leur perfidie , les attaqua avec tant de force et d'adresse, qu'il perça l'un, et fendit la tète de l'autre jusqu'aux dents, et les étendit morts à ses pieds.

Amurat, charmé de la valeur de Scanderbeg, lui confia les entreprises les plu-; importantes, et partout le choix du sultan fut justifié par la victoire. On remarquait que Scanderbeg, en prodiguant le sang de ses ennemis, épargnait celui des chrétiens. Quoiqu'il professât le mahométisme , jamais la religion de ses pères ne s'altéra dans son cœur; il se déclara chrétien aussitôt que les circonstances le lui permirent. Elles arrivèrent bientôt par la morl de Jean Castriot , dans le temps que Scanderbeg servait Amurat, sous le pacha de Romauie , contre Ilunuiade, général des Hongrois.

1 .1 sultan donna ordre au pacha de Macédoine de s'emparer de Croie, capitale de l'Albanie, sous prétexte de garder ce royaume en dépôt, pour le remettre ensuite entre les mains d'un des fils de Jeau Castrio' ; mais en même temps il fit empoisonner les trois otages qui étaient à Andrinople : Scanderbeg eût eu le même sort s'il n'eût pas été à l'armée , oii le sultan espérait que sa valeur le ferait périr. La fortune en décida autrement. Le pacha de Romauie fut battu et fait prisonnier par Ilunniade. Scanderbeg ressentit une joie secrète de cette défaite, et se sauva avec une partie des troupes qui lui étaient dévouées. Il força le chancelier du pacha d'expédier une lettre à celui qui commandait dans Croie , par laquelle il lui était ordonné , de la part du sultan, de remettre cette place entre les mains de Scanderbeg. Ce prince, âgé alors de vingt-neuf ans, rentra ainsi dans la capitale de ses Etats, et reconquit, en peu de jours, tout ce (pie les Turs avaient usurpé.

Amurat, outré defureur, fit marcher contre Scanderbeg plusieurs armées formidables; elles furent toutes défaites. Les pachas Ali et Mustapha , Feresbeg et tous les généraux turcs, qui s'étaient tant de fois signalés par leurs victoires , furent forcés de céder à une poignée de monde, commandée par un prince dontles Etats n'étaientqu'une faible province de l'empire ottoman. Amurat, aussi furieux contre ses généraux que contre son ennemi , marcha en personne pour assiéger Croie. Le siège fut sanglant, les attaques vives, la défense vigoureuse. Le sultan , en attaquaut la place à force ouverte , cherchait, par mille pratiques secrètes, à corrompre les principaux officiers de la garnison; tous furent aussi fidèles que braves. Tandis qu'ils repoussaient les assiégeans , Scanderbeg les forçait dans leurs retranchemens , et les obligeait de suspendre leurs attaques , pour songer à leur défense; aucun péril n'étonnait son courage; mais quoiqu'il eût tué de sa main plus de deux mille Turcs, jamais il ne présuma assez de sa valeur pour négliger les mesures que dicte la prudence. Amurat, ne pouvant ni vaincre, ni séduire ses ennemis, désespéré de voir la puissance ottomane, ce torrent qui faisait trembler l'Asie, venir se perdre dans l'Épire^ mourut de chagrin devant Croie. Mahomet II, he'ritier de l'empire et de la fureur de son père, ne fut pas plus heureux que lui contre Scanderbeg; il ne pouvait remporter aucun avantage en Epire , dans le temps qu'il triomphait partout ailleurs. Deux fois il mit le siège devant Croie; il fut obligé de le lever et de faire la paix. Ce fut dans cette occasion, qu'ayant oui dire que Scanderbeg coupait un bomme en deux d'un coup de sabre, il le pria de le lui envoyer. Le sultan lui avant mandé

ensuite qu'il ne trouvait pas ce sabre meilleur qu'un autre , l'Albanais lui lit dire qu'il ne lui avait pas envoyé son bras. Si les chrétiens eussent été plus sensibles à la gloire ; s'ils eussent été assez sages pour suspendre leurs querelles particulières; s'ils eussent connu leurs véritables intérêts, en se réunissant contre leur ennemi commun, le trône ottoman pouvait être renversé; l'Europe et l'Asie sortaient d'esclavage; mais les Vénitiens, et Alphonse, roi d'Aragon, furent les seuls qui fournirent quelques secours à Scrmderbeg. Ce fut pour reconnaître ceux qu'il avait reçus d' \lphonse, qu'il passa au secours de Ferdinand , à la tête de huit cents chevaux. Ce corps peu nombreux, mais accoutumé à vaincre, fit changer la face des affaires. Le parti de Ferdinand l'emporta, et le duc de Calabre, après avoir été défait près de Troia dans la Pouille , fut contraint de repasser en Provence; ainsi, loin que la France retirât aucun avantage des secours qu'elle avait donnés au duc de Calabre, elle perdit encore Gênes. Le duc , en ayant tiré la meil'eure partie des troupes qui la retenaient dans le devoir, les Génois se révoltèrent contre les Français , et les massacrèrent presque tous. Charles YII étant mort sur ces entrefaites , on ne doutait point que Louis XI ne tournât ses armes contre les Génois; mais il avait d'autres desseins sur l'Italie. Comme il avait résolu de donner sa fille, Anne de France, en mariage au marquis du Pont , fils de Jean, duc de Calabre, il voulait faire avoir au duc l'investiture du royaume de Naples , et que cette couronne fût le prix de l'abolition de la pragmatique. Il chargea l'évêque d'Arras de ne conclure avec le pape qu'à cette seule condition. On voit «pie, dans une affaire qui intéressait l'Eglise et l'Etat, chacun ne songeait qu'à son intérêt particulier ; le pape voulait augmenter sa puissance , le roi cherchait à rétablir la maison d'Anjou , et Jofl'redi n'ambitionnnait que le chapeau de cardinal.

Louis étail persuadé que le pape, pour obtenir l'abolition de la pragmatique, accorderait au duc de Calabre l'investiture du royaume de Naples; Pie 11 comptait qu'il en serait quitte pour donner le chapeau à l'évêque d'Arras; et celui-ci ne songeait qu'à faire servir à ses intérêts ceux qui lui étaient confiés. Il savait que le pape n'abandonnerait jamais Ferdinand, et que, loin de fa\'>ii er les Français, i! ferait tous ses efforts pour les écarter de l'Italie. Joffredi, jugeant donc qu'il ne gagnerait rien sur l'espril du pape , s'attacha à tromper le roi. Il lui fit enre que le pape lui donnerait satisfaction au sujet de la mai- - ,M '. ijou; mais qu'il n'était pas de la dignité du saml-si< d'investir le duc de Calabre avant la suppression de la pragmatique ; au lieu que si sa majesté commençait par la supprimer,

on ne serait nullement scandalisé de voir le pape embrasser les intérêts d'un prince à qui ceux de l'église seraient si cbers.

Ce raisonnement n'était ni juste, ni même spécieux; mais l'évèque d'Arras employa tant de sollicitations et de séductions auprès du roi , qu'il obtint enfin son consentement. Il en donna aussitôt avis au pape , qui écrivit dans le moment au roi (28 octobre). Sa lettre est remplie de remercîmens si vifs et d'éloges si outrés, qu'il paraît bien qu'il vient d'obtenir une grâce à laquelle il devait peu s'attendre. Louis y est traité du plus grand roi que la France ait jamais eu ; le ciel ne l'a eboisi, ne l'a protégé , ne l'a orné de tant de vertus, que parce qu'il devait un jour abolir la pragmatique; la gloire d'avoir terrassé ce monstre est au-dessus de celle d'avoir dompté l'univers ,ou d'avoir rendu les hommes heureux. Le pape finit sa lettre par exhorter le roi à une croisade. Il cherche à renouveler cette folie des siècles précédent, qui avait coûté la vie à un nombre infini de chétiens ; et qui, sans produire aucun avantage réel pour la religion, n'avait servi qu'à augmenter la puissance des papes.

Cette lettre était d'autant plus adroite que le pape y parlait toujours au roi comme s'étant engagé à la suppression de la pragmatique, et l'empêchait par là de retourner en arrière. En effet , le roi prit les derniers engagemens dans la réponse qu'il fit à Pie II (27 novembre). Elle était d'ailleurs remplie d'éloges et de soumissions que le roi pouvait adresser au vicaire de Jésus- Christ , mais dont le pape ne devait pas se faire une application personnelle. L'évèque d'Arras , content de profiter du succès , écrivit au pape pour lui en donner toute la gloire, et lui apprendre en même temps qu'il avait fait chasser de l'évêché de Poitiers , Gamet , qui s'en était emparé en vertu d'un arrêt du parlement. Cette action , dit-il , a été un coup de foudre pour les défenseurs de la pragmatique. L'évèque d'Arras employait dans sa lettre cet art, si sur auprès des gvvnds, qui consiste à leur rapporter l'honneur d'un succès, et à écarter toute idée d'obligation de leur part , parce que leur reconnaissance n'est jamais plus vive que lorsqu'ils croient accorder une grâce, et non pas récompenser un service. Eu effet, Pie II n'eut pas plus tôt reçu cette lettre qu'il fit une promotion de six cardinaux, dans laquelle l'évèque d'Arras fut compris (18 décembre). Il envoya aussi au roi une épée bénite , avec quatre vers latins gravés sur la lame, pour en relever le prix (1). Louis reçut

(0 Exerat in Turcas tua me, Lodoïce, ftirentcs

Dextera, Gra'i >rwn sanguinis ultor ero ; Corruet imperium Mahumetis . et inelyta nirtùs Gallorum virtus te petel astm duce.

:o HISTOIRE

avec grand appareil ce présent par les mains du nonce Antoine de Nocetis ou <le Noxe; et celle frivole cérémonie fut toute la récompense qu'il tira du sacrifice qu'il faisait au pape.

Le parlement, à qui le roi , suivant l'usage et par le conseil même du pape et de l'évêque d'Arras , communiqua son dessein pour donner plus d'authenticité à l'abolition de la pragmatique, s'y opposa avec beaucoup de fermeté , et fit des remontrances si fortes et si sages qu'elles furent adoptées par le clergé et par tous les autres eorns du royaume.

Il représenta que la pragmatique avait été faite dans l'assemblée la plus solennelle , après de mures délibérations , et conformément aux conciles; que c'était à une ordonnance si sage que l'on devait le maintien de la discipline ecclésiastique; qu'elle ne contenait pas un seul article qui ne fût tiré des canons des anciens conciles. Le parlement entra dans le détail des principaux abus qui allaient renaître; lels que les élections contre les canons , les usurpations sur les collateurs , les réservations , les grâces expectatives, la nécessité d'aller plaider à Rome, et les sommes immenses qui y passaient par les concussions de la daterie.

Les remontrances du parlement n'eurent aucun effet , et ne servirent qu'à prouver ses lumières et son zèle.

(1462, Pâques, le 18 avril.) L'évêque d'Arras partit pour R.ome avec Richard de Longueil , évêque de Coutance , Jean de Beauveau , évêque d'Angers, l'évêque de Xaintes, Pierre d'Amboise , seigneur de Chaumonl, chef de l'ambassade, et Roger, bailli de Lyon. Les ambassadeurs firent leur entrée à Rome avec un nombreux cortège (mars). Presque tous les cardinaux sortirent au-devant d'eux. L'évêque d'Arras remit au pape l'original de la pragmatique , et reçut dans la même audience le chapeau de cardinal. 11 dit, dans sa liarangue , que le roi, après avoir donné à sa sainteté la marque la plus éclatante de son zèle et de son attachement, espérait qu'on rendrait justice à un prince de son sang, contre l'usurpateur Ferdinand , et qu'en reconnaissance de ce service, la France fournirait quarante mille chevaux et trente mille archers pour faire la guerre aux Turcs. Le pape, au lieu de répondre à cet article , et pour é\iler de traiter la question du royaume de Naples , consomma l'audience en éloges pour le roi.

On ne peut exprimer la joie que Rome fit éclater. Les travaux furent suspendus , on ne voyait que processions en actions de grâces; ce n'étaient que feux et illuminations; le peuple, qui marque toujours sa joie parla licence, fit des représentations de la pragmatique , et les traîna dans les rues.

DE LOUIS XI. ;i

Lorsque l'ivresse fut un peu dissipée , Cliaumont , qui n'avait pas les mêmes raisons que l'évêque d'Arras de trahir son devoir, parla de nouveau des droils de la maison d'Anjou; mais le pape évita toujours de répondre positivement sur cet article, il prétendait qu'il n'avait donné l'investiture à Ferdinand, que parce qu'il l'avait trouvé en possession, et que si les deux compétiteurs voulaient le prendre pour arbitre de leurs droits , il leur rendrait ji^tice. Les ambassadeurs revinrent sans avoir pu rien obtenir. L'évêque d'Arras n'évita sa disgrâce , qu'en persuadant au roi qu'il était lui-même la dupe du pape, et en marquant un dépit affecté qui flattait celui de ce prince.

Le roi, voulanl faire encore une tentative, fit repartir pour Rome l'évêque d'Arras avec Hugues Massip, surnommé Bournazel , sénéchal de Toulouse.

Bournazel porta la parole. « Le roi , mon maître , dit-il au i pape, vous a prié de rappeler les troupes que vous avez en- » vovée-. au secours de Ferdinand , et de ne plus faire la guerre » à un prince de son sang. Vous savez que ce n'est qu'à cette » condition qu'il a aboli la pragmatique. Il a voulu que dans » son royaume on vous rendit une pleine et entière obéissance , » il vous demande encore de vouloir bien être ami de la » France ; sinon, j'ai ordre de commander à tous les cardinaux » français de se retirer , et vous ne devez pas douter qu'ils » n'obéissent. » Bournazel avait ordre de parler avec hauteur et d'user de menaces, sans en venir aux effets. Les cardinaux étaient d'avis de donner satisfaction au roi , et de ne pas irriter un prince puissant et vindicatif; mais le pape , informé jjar l"é\êque d'Arras des instructions secrètes de l'ambassade , répondit :

« Nous avons de très-grandes obligations au roideFrance; mais cela ne le met paseu droit d'exiger de nous des choses contre la justice et contre notre honneur; nous avons envoyé des secours à Ferdinand , en vertu des traités que nous avons faits avec lui. Que le roi, votre maître, oblige le duc d'Anjou à mettre les armes bas et à poursuivre son droit par la voie de la justice : si Ferdinand refuse de s'y soumettre , nous nous déclarerons contre lui; nous ne pouvons promettre rien de plus. Si les Français qui sont dans cette cour veulent se retirer, les portes leur sont ouvertes. » Le pape ne faisait paraître tant de hauteur que parce qu'il comptait sur la modération du roi ; ainsi cctt' seconde ambassade fut aussi inutile que la première.

Louis XI , également honteux et indigné d'avoir été joué si indécemment , fut près de rétablir la pragmatique , et ne fut retenu que par la crainte de passer pour léger; maù il permit au

7i HISTOIRE

parlement de la faire exécuter , excepté dans les deux articles qui regardaient le» réservations et les grâces expectatives. JofTredi, qu'on nommait depuis peu le cardinal d'Albi , aurait voulu détruire son propre ouvrage, et n'oublia rien dans la suite pour traverser les desseins du pape. Ce changement venait de ce que Pie II , en lui donnant l'évêché d'Albi, avait refusé d'y joindre l'archevêché de Besançon, et lui a'. ait simplement laissé le choix des ileux sièges. Le cardinal choisit Albi dont le revenu était le plus considérable ; mais il s'emporta , comme si on lui eût fait la plus haute injustice, s'imaginant que la cour de Rome aurait dû violer toutes les lois pour lui, comme il les avait trahies pour elle. Il sarnble que les hommes n'exigent jamais plus de reconnaissance que lorsqu'ils sacrifient la vertu qui porte sa récompense avec elle.

La question sur la pragmatique fut encore agitée dans la suite ; on verra une dispute très-vive qu'elle fit naître entre le cardinal Balue et le procureur général Saint-Romain. Cette affaire n'a été totalement consommée que par le concordat de François Ier. avec Léon X.

Le roi n'était pas tellement occupé de cette négociation qu'il ne songeât aux affaires de l'intérieur du royaume. Il assigna cinquante mille livres de revenu pour le douaire de la reine Marie d'Anjou, sa mère. Il donna le duché de Berry eu apanage à son frère Charles de France , et y joignit encore douze mille livres de pension. Il s'appliqua particulièrement à faire fleurir le commerce ; et pour empêcher de sortir de France l'argent qu'on portait aux foires de Genève , il en établit de pareilles à Lyon , avec les mêmes privilèges pour les étrangers que pour les réguicoles.

Comme il voulait attacher les seigneurs à la cour, il les faisait ordinairement manger avec lui , de sorte que la dépense de sa table, qui la première année n'était que de douze mille livres, fut portée, dans la suite, jusqu'à vingt-six mille livres, et à trente-sept mille livres, en y comprenant les gages de l'écurie ; sur quoi le roi fut prié par les généraux des finances de modérer sa dépense.

Le roi s'étant rendu à Tours , François II , duc de Bretagne , lui envoya une célèbre ambassade pour le complimenter sur avènement à la couronne. Louis craignait que le duc , arrivant bientôl après ses ambassadeurs pour rendre son hommage, ne se trouvât avec le comte de Charolais , et que ces deux princes ne formassent ensemble quelque liaison contraire à ses intérêts. Pour prévenir leur entrevue, il voulait s'avancer en Bretagne, sous prétexte de s'acquitter d'un vœu à Saint-Sauveur de Rhedou;

mais le chic de Bretagne, qui avait . dit-on, déjà fait un traité avec le comte de Charolais , par l'entremise de Romilly , vicechancelier de Bretagne , arriva à Tours avant que le roi eu fût parti.

Le duc n'avait rien oublié pour paraître avec un cortège capable de donner une grande idée de sa puissance. Il était suivi des principaux de sa cour , tels que Laval , Rieux , Le\ i , sieur de Yauvert , La Roche, Derval , Malestroit, Couvran de Broon , Lannion , Coetivi , et un grand nombre d'autres. Ce prince ne rendit qu'un hommage simple. Le roi voulait que l'hommage fût lige; mais il prit le parti de dissimuler jusqu'à ce qu'il trouvât une circonstance favorable.

Cependant il pa>sa en Bretagne, et prit ensuite sa route vers Baronne , pour se trouver au rendez-vous dont il était convenu avec le roi d'Aragon , pour pacifier les troubles de Catalogne , dont il est nécessaire de faire connaître l'origine.

Jean d'Aragon , frère du roi Alphonse , avait épousé en premières noces Blanche de Navarre , héritière de cette couronne ; il en avait eu un fils, qu'on nommait le prince de \ iane , et deux filles. Blanche, l'aînée, épousa Henri IV, roi de Castille , surnommé l'Impuissant ; Léonore , la cadette , fut mariée au comte de Foix.

Blanche , reine de Navarre, étant morte , la couronne appartenait au prince de Yiane, au terme du contrat , qui ne donnait au roi Jean la régence du royaume que jusqu'à la majorité de son fils.

Le roi de Navarre , ayant épousé en secondes noces Jeanne Henriquez, fille de l'amirante de Castille , en eut un fils , qui fut Ferdinand-le-Catholique. La nouvelle reine , d'autant plus jalouse de son rang qu'elle n'était pas née pour y monter, persuada à son mari de garder la couronne , et résolut même de la faire passer sur la tète de Ferdinand. Après avoir séduit le roi par ses charmes, elle acheva de le subjuguer par ses artifices, et s'empara de l'autorité. Le prince de Yiane , n'ayant pour lui que des droits qui de\iennent souvent un crime quand ils ne sont pas soutenus par la force , était parvenu à l'âge de trente ans sans avoir pu obtenir justice de son père qui était devenu <nn tyran, et que les lois avaient fait son sujet en Navarre. Le respect filial l'eût peut-être emporté sur les droits du souverain , si le prince de Yiane n'eût été déterminé par les mauvais traitemens qu'il essuyait , et par les sollicitations des plus fidèles Navarrois qui demandaient leur prince légitime. Le royaume se partagea entre le père et le fils ; ils marchèrent l'un contre l'autre, et une bataille décida de la couronne. Le prince de

Viane la perdît , prit la fuite , et passa auprès de son oncle Alphonse, roi d'Aragon, dont il espérait le secours, ou du moins la médiation ; mais Alphonse étant mort quelque temps après , Jean , son frère, lui succéda.

Le prince de Viane, voulant se faire un appui, rechercha l'alliance de Henri, roi de Castille, son beau-frère, et demanda en mariage l'infante Isahelle, sœur de Henri. Le roi d'vVxagon, averti que ce mariage allait se conclure, résolut de s'assurer de son fds , et d'user de dissimulation. Il convoqua les états d'Aragon à Fraga , et ceux de Catalogne à Lérida. Comme l'usage était de faire reconnaître l'héritier présomptif, le roi manda à son fds de le venir trouver à Lérida. Le prince, qui croyait qu'il suffisait de n'avoir rien à se reprocher pour ne rien craindre , et qui respectait trop son père pour le sdupçoner d'une perfidie, se rendit auprès de lui , malgré les avis qu'il recevait de toutes parts. Il reconnut bientôt qu'il avait eu tort de les négliger , et fut arrêté en arrivant à Lérida.

Les Catalans et les députés des états d'Aragon reprochèrent au roi de violer le droit des gens. Ce prince, pour se justifier , imputa à son fils les crimes les plus noirs : la calomnie, la violence et l'artifice, furent mis en usage; ils étaient suggérés par la reine, et ne servaient qu'à rendre odieux le roi qui en était l'instrument.

La persécution augmenta le nombre et la chaleur des partisans du prince de Viane. Les rois ont besoin de l'estime de leurs sujets ; elle est le principe du respect et un des liens de l'obéissance. Les Navarrois , les Catalans et les Aragonuais même se soulevèrent. Le roi , après avoir fait conduire son fils de château en château, se vit contraint de le mettre en liberté; mais, soit que la reine l'eût fait empoisonner avant de le relâcher , comme il y a beaucoup d'apparence, soit qu'il fût pénétré de chagrin de voir son père nourrir contre lui une haine implacable, il tomba dans une maladie de langueur qui termina ses jours.

Blanche , sœur du prince de Viane , n'eut pas un sort plus heureux que son frère. Henri IV, roi de Castille son mari , lui fit un crime de sa propre impuissance , et la répudia. Le comte de Foix, qui avait épousé Léonore , sœur de Blanche, fit avec le roi d'Aragon un accord par lequel il lui laissait la jouissance du royaume de Navarre, à condition qu'il passerait après sa mort à la maison de Foix. Pour satisfaire à ce traité, le roi d Aragon remit sa fille Blanche entre les mains du comte et de la . omtesse de Foix, qui abrégèrent ses jours (i).

(i) Le comte de Foix , ni son fils , ne recueillirent pas le fruit de ce ciinic ;

Le comte de Foix sentait bien que ce traité n'était pas un litre incontestable; il y avait des héritiers du dernier roi de Navarre aussi proches que la comtesse de Foix. Il ne doutait point que, dans le cas d'une contestation au sujet de la couronne de IN avarre, la protection de la France ne fût très-puissante , et , cherchant à s'en assurer , il demanda en mariage , pour le vicomte de Castelbou , son fils aîné , Magdeleine de France , sœur de Louis XI. Le mariage fut conclu à Saint-Jean d'Angeli , et consommé à Saint-Macaire. Le roi donna cent mille écus d'or à sa sœur.

Le comte de Foix , craignant que la faveur du roi de France ne lui fit perdre celle du roi d'Aragon , employa tous ses soins pour former une alliance entre ces deux princes, et les fit convenir d'une entrevue , qui se fit au Pont-de-Serain, entre Sauveterre et Saint-Palais dans la Basse-Xavarre. Ils y conclurent une ligue offensive et défensive. Le roi d'Aragon avait un pressant besoin de secours. Les Catalans , qui s'étaient armés pour défendre les droits du prince de Viane , venaient de se révolter de nouveau pour venger sa mort. Le Roussillon , la Cerdagne , l'Aragon même avaient suivi l'exemple des Catalans : la révolte était devenue générale. Louis XI prêta au roi d'Aragon trois cent mille vieux écus d'or de soixante-quatre au marc , et cinquanls mille écus d'or couraus, qui furent employés à lever et entretenir onze cents lances pour réduire les rebelles. Le roi Jean s'obligea de rembourser les trois cent mille écus un an après la réduction de la Catalogne , et , pour sûreté de cette somme , il engagea au roi les comtés de Roussillon et de Cerdagne , avec les villes et châteaux de Peqngnan et de Colioure. Ce traité, projeté au Pont-de-Serain , fut signé à Baïonne le 9 de mai. L'engagemeut n'était fait qu'à faculté de rachat ; clause qui s'interprète ordinairement selon les intérêts du possesseur.

Tandis qu'on travaillait à ce traité , la reine d'Aragon , fuyant devant les rebelles avec son fils Ferdinand, âgé de huit à neuf

ils moururent avant le roi d'Aragon 5 leur postérité' ne fut pas plus heureuse, leur petit-fils mourut sans enfans en 1.^83 , après un règne fort court. Catherine , sa sœur, porta celte couronne à Jean d'Albret , qui fut dépouille de la plus grande partie de ses états par Ferdinand-lc-Catholique. Celui-ci se fondait sur ce que Blanche, ayant survécu au prince de Viane , son frère , avait hérité de ses droits, qu'elle avait transportes aux rois de Castille. Ce fut en vertu de cette donation, que. dans la suite, Ferdinand, devenu roi de Castille , s'empara de la meilleure partie de la Navarre sur Catherine, petite-fille du comte de Foix et de Léonore , outre qu'il se pre'tendail créancier de tièsgrosses sommes nue Henri IY , roi de Castille, avait dû prêter au prince de Viane. Il n'est pas vrai qucFerdinand ait appuyé ses droits sur une excommunication lancée par Jules II; outre que l'invasion de la Navarre précéda cette excommunication , dès lors les foudres du Vatican ne brisaient plus les sceptres.

ans, s'enferma clans le château de Gironne , et y fut aussitôt assiégée par Hugue Bocaberli, comte de Pallias.

Le comte de Foix marcha vers le Roussillon , à la tête d'un corps do troupes françaises, dont les principaux officiers étaient le bâtard de Lescun , qu'on nommait alors le maréchal de Coniiringes , Crussol, le sire d'Albret , La Ilire , Navaret , Noailles, Montpezat , Brusac, Riquault, Caslel-Bayard , Jean et Gaspard Bureau.

Les Français s'emparèrent bientôt de Salces, de Villelongue, de Lupian, de Sainte-Marie et de Canet. Le passage du Bolou, défendu par le fils du comte de Pallias , fut forcé , et le château emporté d'assaut, après des prodiges de part et d'autre. Il ne s'agissait plus que d'aller délivrer la reine , qui était réduite à la dernière extrémité. Tout ce qui était enfermé avec elle dans le château ne vivait plus , dit-on , que d'une petite poignée de fèves et, d'amandes , qu'on donnait par jour à chaque personne. Palhas, animé de fureur, et ne respirant que la vengeance de la défaite de son fils, pressait avec ardeur le siège du château de Gironne. Il fallait , pour secourir la reine , forcer deux mille Catalans, retranchés au col de Pertuis, entre le Bolou et Gironne.

Le comte de Foix laissa une partie de son armée au Bolou, et s'avança vers le col de Pertuis , à la tête de quatre cents hommes d'armes, six vingt lances , mille archers d'ordonnance, et deux mille francs archers. Les Catalans, toujours braves et toujours malheureux par leur témérité , au lieu de rester dans leurs retranchemens , sortirent au-devant d'un ennemi égal en courage , et supérieur en nombre. Le combat fut sanglant ; mais enfin les Français forcèrent les Catalans , gagnèrent le col de Pertuis , et firent main-basse sur tout ce qui se présenta.

Le comte de Foix marcha en avant. Figuières et Bescara lui ouvrirent leurs portes. Pallias voyant la consternation se répandre parmi ses troupes, leva le siège , et se retira à Torelhes. Le comte de Foix entra aussitôt dans le château ; la reine fondant, en larmes vint au-devant de lui , et l'embrassa en l'appelant son libérateur.

Le comte de Foix , profilant de la consternation des Catalans , alla ebercher Palhas. Celui-ci sacbant que la terreur s'empare bientôt des rebelles si l'on ne leur inspire la témérité , sortit de Torelhes à la tête de seize mille Domines . et rangea son armée en bataille, en présence des Français. Les Catalans poussèrent aussitôt de grands cris, suivant leur coutume , et firent une décharge de toute leur artillerie ; mai^ , comme elle était pointée trop haut , les boulets passèrent au-dessus de l'année française , qui dans le moment chargea vivement l'ennemi.

DE LOllS XI. ni

L'épouvante se mil parmi les Catalans ; les uns se sauvèrent dans la ville , les autres jetèrent leurs armes , et se précipitèrent à travers les rochers ; ce fut plutôt une déroute qu'un combat. La reine d' dragon fut témoin de cette victoire , et ressentait tout le plaisir que peut donner la vengeance. Le comte de Foix réduisit bientôt tout le pays. Le roi d'Aragon joignit alors l'armée , et voulut qu'on fit le siège de Barcelone.

Les Barcelonais , fiers dans leur révolte , firent publier nue les rebelles étaient ceux qui manquaient à leurs engagemens, et que par là le roi avait perdu ses droits sur eux ; tous les habiîans au-dessus de quatorze ans prirent les armes : il s'en trouva trente mille.

Les assiégeans n'étaient guère que huit mille hommes , ce qui suffisait à peine pour garnir la tranchée : la ville , ayant la mer libre , recevait aisément des rafraîchissement et de nouvelles troupes. Il y avait trois semaines que le siège était formé , lorsqu'on apprit qu'une armée de Castillans paraissait sur la frontière. Le roi d'Aragon craignit qu'elle ne marchât vers Sarragosse , dont la perte aurait entraîné celle du royaume. Il fut donc obligé de faire céder le ressentiment à la prudence, en abandonnant Barcelone. Le comte de Foix s'en vengea sur Villefranche , qui fut forcée et livrée au pillage. Pour effacer entièrement l'affront qu'on venait de recevoir devant Barcelone, l'armée forma le siège de Tarragone , qui aurait été emportée d'assaut, si l'archevêque de cette ville , frère naturel du roi d'Aragon , n'eût disposé ce prince à la clémence , et les habitaus à la soumission.

Toutes les places des environs , excepté Lérida , suivirent l'exemple de Tarragone. Le roi d'Aragon marcha tout de suite à Sarragosse , dont la fidélité lui était suspecte. Il y entra avec tout l'appareil de guerre capable d'intimider cette ville superbe. Les habitans prétendaient avoir des privilèges qui les exemptaient de recevoir des troupes ; mais intimidés ou gagnés, ils aimèrent mieux paraître se relâcher de leurs droits , que de s'exposer à les perdre par une résistance inutile.

Il semble cpie le sort de l'Europe soil nécessairement lié à celui de la France. Son destin est d'être dans tous les temps alliée, ennemie, ou arbitre des autres puissances. Louis se vit obligé de prendre presque autant de part aux divisions de l'Angleterre qu'aux troubles d'Espagne et d'Italie.

Pour connaître l'origine des guerres civiles d Angleterre , il faut remonter jusqu'à Edouard III. Ce prince eut sept garçons. Edouard , l'aîné , prince de Galles , .sm nommé le Noir , qui gagna la bataille de Poitiers, mourut avant son père. Richard, fils du

prince de Galles , succéda à Edouard son aïeul ; mais le comte de Derby : fils du duc de Lancastre, quatrième fils d'Edouard, usurpa la couronne sur Richard , et régna sons le nom de Henri IV. Le sceptre passa à son fils, Henri V. Les grandes qualités de ces deux princes leur tinrent lieu de droits ; mais les Anglais n'eurent pas la même soumission pour Henri VI, qui, avec toutes les vertus chrétiennes, n'avait pas les qualités d'un roi. Marguerite d'Anjou , sa femme , les possédait au plus haut degré. Jamais princesse ne fut plus digne du trône. Supérieure à toutes les femmes par la beauté, elle égalait en courage les plus grands hommes : intrépide dans le danger, ferme dans le malheur , elle ne perdait jamais l'espérance qui fait souvent trouver des ressources : elle aurait fait le bonheur de l'Angleterre si le duc d'Yorck n'y eût fomenté le feu de la rébelHPn. Ce prince , ne pouvant souffrir la faveur du duc de Sommerset , se retira de la cour, et leva des troupes (i). Le plus ferme appui de la maison d'Yorck était Richard de Newill , comte de Warwick , de l'illustre maison des Plantagenets. C'était le héros de l'Angleterre , dans un siècle oii la valeur était trop commune pour être comptée pour un mérite. Intrépide, prudent, actif, saisissant l'occasion , et sachant la préparer , il ne devait presque jamais rien au hasard : excité et non pas aveuglé par l'ambition, il ne formait de projets que ceux qui devaient réussir ; ses espérances étaient le présage de ses succès. Au lieu d'entreprendre de monter sur le trône , il y plaça successivement deux rois de parti opposé, se réservant la gloire de les y maintenir, pour avoir le droit de régner sous leur nom. Après avoir décidé du sort des rois, il fut la victime de l'ingratitude de celui dont il avait élé le prolecteur.

Dès le commencement de la guerre civile, Warwick se déclara pour le duc d'Yorck. Henri VI les voyant former une armée marcha contre eux, et leur livra bataille à Saint-Albans ; mais il la perdit, el fut lait prisonnier. Sommerset v fut tué. Le duc ramena le roi à Londres , assembla le parlement , et se fit déclarer protecteur du royaume, laissant à Henri le vain titre de roi, qui nest qu'humiliant quand il est dénué de pouvoir.

Cependant la reine songeai] à s'affranchir de la servitude ou le duc d'Yorck l'avait réduite. Elle gagna les esprits avec adresse, ei . reprenanl alors sa première autorité , elle obligea le duc à sortir encore de Londres. Le roi voulait en vain rapprocher les

i C t à cctti époqne qu'on doit rapporter l'origine des deux plus cruelles factions qui aient jamais partage un Etal ; celle (PYoï-rk , dont la marque était la rose blanche, el celle de Lancastre qui portait la rose rouge, On compte jusqu'à trente batailles qui signalèrent la haine des deux partis.

esprits, et concilier tant d'intérêts opposés. En recherchant la pais , il marquait trop de faiblesse pour pouvoir éviter la guerre. La jalousie du gouvernement subsistant toujours, les mêmes

querelles se réveillèrent, et l'Angleterre se \'\t encore le théâtre de la guerre civile. Après quelques actions de part et d'autre , a\ec dilîéreus succès, l'armée du roi et celle du duc d'Yorck , commandée par le comte de Warwick , se rencontrèrent près de JNoi thanipton , et en vinrent aux mains. La bataille dura plus de cinq heures avec un carnage égal; mais enfin le roi y fut aussi malheureux qu'à Saint-Albans , il fut encore fait prisonnier, et plus de dix mille hommes de l'armée royale restèrent sur la place. La reine se sauva dans le comté de Durham avec le prince de Galles, encore enfant, et suivie du duc de Sommerset, fils de celui qui avait été tue à Saint-Albans.

Le duc d'Yorck revint triomphant à Londres, fit assembler le parlement , et y prit la place du roi. Il exposa que la maison de Lancastre avait usurpé une couronne qui n'appartenait qu'à lui, comme ayant épousé l'héritière de la branche de Clarence, qui était la troisième, au lieu que celle de Lancastre, d'où sortait Henri VI , n'était que la quatrième. « Henri , comte de Derby , » ajouta le duc d'Yorck , avait en quelque sorte effacé le crime » de son usurpation par la gloire de son règne; Henri V ne fit » pas moins d'honneur à sa patrie : j'ai fait céder mon intérêt à » celui de la nation. Aujourd'hui que la couronne est sur la tête » d'un prince trop faible pour la soutenir , je la demande comme » un bien que personne ne saurait ni me disputer ni me refuser. »

Le silence de l'assemblée fit assez connaître au duc que Henri était encore cher aux Anglais. Le droit de la maison d'Yorck était certain; mais la possession des Lancastre était déjà ancienne, et les princes n'ont quelquefois pas d'autres titres. Leduc, pique de s'être trompé dans ses espérances , sortit brusquement , en disant : Pensez-y ; j'ai pris mon parti ; prenez le vôtre. Le parlement, plus intimidé par les armes du duc que persuadé par ses raisons, trouva un tempérament que le duc ne crut pas devoir rejeter, et dont le roi ne s'était peut-être pas flatté. On dressa un acte qui ne fit que confirmer au duc l'autorité dont il s'était emparé. L'acte transportait la couronne à la maison d'Yorck, ne laissant à Henri que le litre de roi, qui ne passerait point à sa postérité. Personne n'osa plus s'opposer au duc d'Yorck. Cette nation si fière , qui combat plutôt pour la liberté qu'elle n'en jouit , croit être indépendante quand elle change de maîtres. C'est ainsi qu'on l'a vue quelquefois s'armer contre ses rois , et ramper sous les tyrans.

On força Henri d'envoyer vers la reine pour lui faire ratifier

So HISTOIRE

l'acte du parlement ; mais cette princesse , ne voulant pas faire au roi l'injure de croire que cet ordre vînt de lui , ne daigna pas même y répondre. Le duc d'Yorck résolut de marcher contre elle, avant qu'elle eût le temps de relever son parti. Il chargea le duc de ]Norfolck et le comte de Warwick «le veiller à la garde du roi et de la ville , détacha le comte de La Marche, son fils aîné , pour aller rassemhler des troupes , et venir ensuite le joindre; et gardant auprès de lui son second fils, le comte de Piutland , et Salishury, il sortit de Londres avec un corps de troupes. En arrivant à Wakefield, il apprit que la reine s'avançait à la tète de dix-huit mille homme:; qu'elle commandait en personne. Il en avait environ cinq mille avec lesquels il aurait pu se retrancher . en attendant le comte de La Marche ; mais, croyant qu'il serait honteux pour lui de se voir assiégé par une femme, il sortit au-devant d'elle.

Marguerite, aussi prudente que courageuse, ne fit d'abord paraître qu'une partie de son armée, qui engagea l'action; mais bientôt le reste ayant enveloppé le duc d'Yorck , ses troupes furent taillées en pièces, et lui-même resta sur la place. Le comte de Rutland , qui avait à peine douze ans, se jeta aux pieds du baron de Clilïbrd , en lui demandant la vie ; mais Clifi'ord , abusant de la victoire : Je veux , dit-il , venger pur la mort celle de 7i!Oi! père que le lieu a fait périr • je voudrais exterminer ta race entière. A ces mots , il enfonce le poignard dans le sein de cet enfant ; apercevant ensuite le corps du duc d'Yorck étendu sur la place, il se jette dessus, lui coupe la tête, et va la présenter à la reine. Cette princesse la lit mettre sur les murailles d'Yorck, avec celles de Rutland et de Salisbury. On distingua la tête du duc par une couronne de carton.

La reine alla tout de suite se présenter devant Londres; Warwick etNorfolck sortirent pour la combattre, l'attaquèrent à Saint-Alhans, furent, mis en déroute, e1 abandonnèrent le roi , qu'ils avaient amené avec eux. Ce malheureux prince passait ainsi de la liberté à l'esclavage , el de l'esclavage à la liberté, sans y paraître sensible. La reine fit massacrer ceux qui le gardaient, quoiqu'il demandât leur grâce. Elle pensait (pie, pour la gloire même de Henri, et pour leur sûreté commune, elle devait s'emparer de l'autorité , et que ce prince , n'ayant jamais mi punir . il ne lui appartenait pis de faire grâce. Londres était près d'ouvrir ses porte, lorsqu'on y apprit que le comtede La Marche s'avançait, et qu'il avait déjà défait, près d'IIéreforl , le comte de Pembrol e.

Edouard, comtede La Marche, alors âgé de dix-huit ans . était le prince le plus beau et le mieux fait de -on siècle ; il unissait i

la plus haute valeur toutes les qualités brillantes; son ardeur pour les plaisirs pouvait seule balancer sa passion pour la gloire.

Ce prince , animé du désir de venger la mort de son père \ > .\ ait que, pour régner, il fallait commencer par combattre , et établir ses droits avant de songer à les fa.re valoir; il ne perdit pas un instant , et marcha droit à Londres. La reine craignant de se voir attaquée en même temps par Edouard et parles rebelles qui étaient maîtres de la ville, se retira, avec le roi , dans le nord de l'Angleterre, d'où, elle envoya demander du secours à Charles "VII. Ce prince ne pouvait alors donner que des espérances éloignées, et le besoin était pressant.

Edouard, ne trouvant point d'obstacles, entra triomphant dans Londres, et fut reçu avec des acclamations extraordinaires. Il profita de la chaleur du peuple , fit assembler les principaux du clergé, de la noblesse et de la bourgeoisie; et, feignant de se soumettre au jugement de cette assemblée, il fit valoir les mêmes droits que son père avait déjà exposés dans le parlement. Ils avaient encore plus de force dans la bouche du fils , parce que les Anglais, qui s'étaient déjà engagés au père, étaient encore gagnés par ce charme attaché à la jeunesse et aux grâces. Edouard avait d'ailleurs une éloquence naturelle , qui est un très-grand avantage dans un état où le peuple influe dans le gouvernement. Il parla avec cette confiance que donne une première victoire. Pour obtenir du peuple , il vaut mieux exagérer ses prétentions que de les borner. La témérité frappe la multitude , et l'entraîne sans lui laisser la liberté de réfléchir. Edouard, nonseulement demanda la couronne, mais il prélendit que Henri devait être privé du titre de roi , puisqu'il avait violé l'acte qui le lui avait conservé. Toute l'assemblée applaudit à ce discours , et dans l'instant Edouard fut proclamé roi, le 3 de mars 1^61 .

Il ne songea plus qu'à détruire le parti puissant que Henri avait encore , et alla le chercher dans le nord de l'Angleterre. Les armées étaient déjà proche l'une de l'autre, lorsque Clifford surprit le château de Ferbricq et passa la garnison au fil de l'épée. Quelques soldats, échappés au massacre , s'enfuirent dans l'armée d'Edouard , et y auraient porté l'épouvante si ce prince n'eût rassuré les esprits par sa fermeté. Si quelqu'un , dit-il , veut se retirer , il le peut ; mais s'il est assez lâche pour fuir pendant 'le combat , on lui Jeta moins de quartier qu'à l'ennemi. Rien n'inspire plus de courage aux hommes que de leur donner ouvertement le choix de l'opprobre ou de la gloire : le soldat , à qui l'intrépidité des chefs se communique, ne respire plus que le combat. Le comte de W arvvick, joignant l'exemple au discours, quitte son cheval , le tue de sa main, pour se mettre lui-même 2. G

dans la nécessite de combattre à pied , et baisant son épée : Fuie qui voudra, s'écria- 1— il , je mourrai avec ceux qui Tondront mourir avec moi. On apprit en même temps que Clifford s'était laissé surprendre , et qu'il avait été tué en voulant s'ouvrir un passage l'épée à la main , pour aller joindre Henri. Le lendemain, jour de Pâques-Fleuries , les armées se trouvèrent en présence près deTawnton. Edouard avait quarante mille hommes, et Henri soixante mille.

La bataille commença à neuf heures du matin et ne finit qu'à la nuit. Quelques auteurs disent qu'elle dura deux jours. Edouard défendit à ses soldats de faire des prisonniers, et de tirer, qu'il s n'eussent joint l'ennemi , de sorte que l'on combattit bientôt corps à corps; Edouard , général et soldat, commandait et combattit partout. Le carnage fut affreux, et la victoire long-lemps incertaine. La fureur était égale dans les deux armées : le soldat renversé était à l'instant remplacé par un autre. La mort volait de toutes parts , et la bataille n'eût sans doute été terminée que par la destruction des deux partis, s'il ne se fut élevé un vent violent , qui , portant une grande quantité de neige au visage des soldats de Henri, leur lit perdre l'avantage. Ils commencèrent à plier; on les voyait encore se rallier par troupes et retourner à !a charge en désespérés; mais ils furent enfin obligés de laisser Edouard maître du champ de bataille , couvert de plus de trentesix mille morts. On rapporte que la rivière de Warf fut teinte de sang et couverte de corps nior!s, et que les vainqueurs passèrent sur un monceau de cadavre-, une petite rivière qui se décharge dans celle de Warf. Le comte deDevonshire et quelques autres officiers principaux , qui furent faits prisonniers, périrent sur l'échafaud, et l'on mit leurs têtes à la place de celles du duc d'Yorck , de Rutland et de Salisbury.

Henri, Marguerite et le prince de Galles se sauvèrent eu i d'où ils envoyèrent Sommeisot implorer pour eux le

secours de Louis XI, qui venait de monter sur le trône; mais , comme ce prince ne voulait se mêler d'aucunes guerres que de celles qui pouvaient lui être utiles , il se contenta d'offrir à Marguerite un asile eu France. Louis ne pouvait prendre ouvertet aucun engagement avec elle, parce qu'il entretenait en même temps correspondance avec Edouard. Cependant la reine d'Angleterre passa en France, et vin! trouve.- le roi à Chinou. Le-, ambassadeurs d'Ecosse, les agens du comte de Warwick , de Sommerset et d'Edouard >'\ trouvèrent en même temps, et fuient également défrayés aux dépens du roi. Tous roulaient t dans leur parti. Il penchait assez pour Marguerite , eu faveur de qui il était sollicité par la reine sa mère,

par le roi René et par le comte du Maine; ruais tout ce qu'ils en purent obtenir, fut qu'il prêterait une somme de vingt mille livres au roi Henri, qui s'engageait de la rendre dans un au , ou de remettre Calais, lorsqu'il serait rétabli sur le trône. Ce dernier engagement était plus téméraire que solide , et n'aurait pu être exécuté sans soulever de nouveau toute L'Angleterre*

Le duc de Bretagne parut plus toucbé que personne de la situation de Henri et de Marguerite , et résolut de déclarer la guerre à Edouard. Marguerite espérait que le roi, excité par cet exemple , se piquerait de générosité ; mais , comme il ne désirait que la paix avec l'Angleterre , et qu'il n'aimait pas le duc de Bretague, il n'était pas fâché de le voir s'engager assez légèrement dans une guerre périlleuse, et persista d'autant plus à garder la neutralité. Au défaut de services effectifs , il fit rendre à Marguerite tous les honneurs dus à une reine; et, avant son départ , il tint avec elle sur les fonts l'enfant dont la duchesse d'Orléans venait d'accoucher , qui fut depuis le roi Louis XII.

Sur ces entrefaites, on apprit que la flotte anglaise, composée de deux cents voiles et de seize mille hommes de débarquement, était partie de Portmouth. Le roi fit marcher les milices vers les lieux où les Anglais paraissaient vouloir tenter une descente. Il se transporta lui-même dans toutes les places qui pouvaient être attaquées, les examina , les pourvut de toutes les munitions nécessaires , et , par sa vigilance , fit échouer les desseins des Anglais, <jui , pour conserver leur puissance sur mer, sont toujours obligés à de grands arméniens très-onéreux pour eux , et quelquefois inutiles.

Brézé, sénéchal de Normandie, fut celui qui s'intéressa plus que personne aux malheurs de la reine d'Angleterre. On prétend qu'il y était porté par un intérêt plus vif que celui de la compassion. Il rassembla deux mille hommes, et s'embarqua avec celte princesse. Elle comptait trouver dans le nord de l'Angleterre un parti puissant; mais quand elle voulut débarquer à Tinmont , on tira le canon sur elle , et on l'obligea de s'éloigner. A peine s'était-elle remise en mer que la tempête dispersa ses vaisseaux. Celui qu'elle montait , fut heureusement poussé à Barwic , place d'Ecosse. Les autres échouèrent sur les côtes d'Angleterre. Bréze s'enferma avec les Français dans Alnevic , où il fut assiégé: 11 se défendit avec tant de valeur qu'il donna le temps à Georges Douglas, comte d'Angus, devenir le dégager.

D'un autre côté, Sommerset et le chevalier Percy passèrent dans le camp de Henri , et furent suivis par un si grand nombre d'Anglais, que la reine pouvait ni former une année capable de tenir la campagne ; mais , comme elle n'avait ni argent , ni vivres.

il n'était pas possible de faire observer aucune discipline aux troupes. Montaigu, qui commandait l'armée d'Edouard , profit; nt de ce désordre , attaqua et força le camp de Henri. Le roi et la reine se sauvèrent chacun de leur coté. (Quelque temps après, Henri fut arrêté et conduit dans la tour de Londres. L'habitude où ce prince était d'être gouverné le rendait assez indifférent sur ses maîtres. Marguerite n'avait pas la même insensibilité : digne du trône par sa vertu, et supérieure au malheur par sa constance, elle se sauva avec son fils dans une forêt où elle fut rencontrée par des voleurs. Ces brigands commencèrent par la dépouiller de ses pierreries; mais ayant pris querelle entre eux pour le partage d'un si riche butin, la reine, dont l'âme ne s'altérait jamais par le malheur , profita de leur division pour leur échapper, et se jeta dans le plus épais de la forêt, tenant son fils entre ses bras et marchant au hasard. Elle rencontra un autre voleur: la lassitude ne lui permettant plus de fuir, et ne craignant que pour son fils, elle s'avança vers le voleur avec cet air de majesté qui ne l'abandonnait jamais: Tiens, mon ami, lui dit— elle , sauve le fils de ton roi. Le voleur touché de compassion et frappé de respect , prit le jeune prince , aida à la reine à marcher , et la conduisit au bord de la mer, où ils trouvèrent une barque qui les passa à l'Ecluse. Le duc de Bourgogne reçut cette princesse avec le respect dû aux illus'res malheureux, lui donna deux mille écus, et la fit conduire auprès du roi René son père.

Si Louis XI n'eût consulté que son inclination, il aurait donné du secours à Marguerite ; mais il était alors occupé d'affaires trop importantes du coté de l'Espagne, pour se mêler de celles d'Angleterre.

Le roi d'Aragon, après avoir châtié les rebelles, voulait employer les troupes françaises contre Henri , roi de Castille. Le comte de Foix , qui craignait les prétentions de Henri sur le royaume de Navarre , approuvait le dessein du roi d'Aragon ; mais le maréchal de Comminges , Crussol et les autres officiers français représentèrent que depuis trois cents ans il y avait une alliance entre les rois de France et de Castille , de couronne à couronne , et de peuple à peuple; qu'elle venait même d'être renouvelée, et ne leur permettait pas de tourner leurs armes contre les Castillans. D'ailleurs le roi d'Aragon commençait à être suspect. On avait arrêté André Roscados, que ce prince envoyait à Edouard IV , pour l'exhorter à déclarer la guerre à la France. <>n appril en même temps que le château de Perpignan étail assiégé par les habitans de la \ille, et l'on ne doutait point que le roi d' Aragon ue les y eût engagés par quelques pratiques

secrètes. Le roi envoya , pour contenir le Roussi] Ion , une seconde armée, sous le coinruaiuleinent de Jacques d'Armagnac , qui venait d'être fait duc de Nemours, avec les titres, rang et prérogatives de duc et pair. C'était une grâce sans exemple, et d'autant plus grande que, depuis les nouvelles créations de duchés , il n'y avait que les princes du sang qui eussent encore été décorés de ce titre ; aussi le parlement s'y opposa-t-il , et ne se rendit qu'après plusieurs lettres de jussiou. Le roi ne trouva pas moins d'opposition lorsqu'il érigea le comté de Réthel en pairie en faveur du comte de Nevers. Le parlement craignait que cette dignité ne s'avilit en se multipliant i .

Le duc de Nemours entra en Iloussillon sur la fin de i J62 , fit lever le siège du château de Perpignan , prit d'assaut un fort que les habitans avaient élevé contre le château, et passa au fil de l'épée tout ce qui s'y trouva; il serait même entré dans la ville, malgré tous les retranchemens, s'il n'eut pas voulu la sauver du pillage. Les consuls, suivis des principaux bourgeois, vinrent aussitôt se jeter aux pieds du duc, lui demandèrent pardon, et lui jurèrent d'être désormais fidèles à la France.

Le roi d'Aragon , n'ayant pas réussi dans le projet d'armer Louis XI contre Henri IV, roi de Castille, faisait tous ses effort* pour semer la jalousie entre ces deux princes.

( i463 , Pâques, le 10 avril.) Louis, qui voulait dissiper les soupçons qu'on cherchait à donner à Henri , lui avait envové Inigo Darceo , appelé le Boursier d'Espagne , pour le prier de n'a;outer aucune foi aux rapports qu'on pourrait lui faire , pour l'assurer que rien n'était capable de détruire l'union qui était entre eux, et pour lui proposer une entrevue , dans laauelle on terminerait les différens qui étaient entre la Castille et l'Aragon. Le roi , pour donner plus de poids à la négociation , envoya l'amiral Montauban en qualité d'ambassadeur avec les mêmes instructions , et partit en même temps pour se rendre sur la frontière, après avoir nommé lieuteuans- généraux du royaume Charles de Melun , bailli de Sens, et Beauveau , seigneur de Précigny , premier président de la chambre des comptes (2).

(1) Le parlement ne pouvait pas avoir d'antres motifs, puisque le comte de Nevers était de la maison rovale , et que celle d'Armagnac descendait de Clovis par Charibert, fils de Dagobert, dont la filiation est prouvée dans la nouvelle histoire de Languedoc ; de sorte que la race de Clovis n'a Uni qu'en Louis d'Armagnac , duc de Nemours, tue à la bataille de Ccrignole , en i5o3. Il était Gis de Jacques, dont il est ici question.

(2) Il y avait originairement deux prc;sidens de la chambre des compte>. Le premier était laïque et un des plus grands seigneurs du royaume , quelquefois même un prince. Le second était un clerc. La première charge est

Le roi d'Aragon ne songea plus qu'à empêcher que l'entrevue des rois de France et de Castille ne fût contraire à ses intérêts. Il avait envoyé en France le connétable Pierre Peralte , dont le vovage se borna à trahir son maître, en se vendant à Louis XI, pour une pension de vingt mille livres.

L'entrevue des deux rois fut précédée par des conférences qui se tinrent à Bayonne. Louis XI y était présent. Le roi de Castille y envoya Alphonse Cavillo , archevêque de Tolède , et Jean Pacheco. La reine d'Aragon y vint elle-même , suivie de Peralte et du grand-maître de l'ordre militaire de INlonteza.

Edouard , par cette malheureuse politique qui fait croire aux princes que le bonheur de leurs Etals dépend du malheur et de la division de leurs voisins, essaya de traverser ces conférences. On parvint cependant à faire ( 23 avril ) un traité , par lequel Henri renonça à tous ses droits sur la Navarre , et céda la Catalogne au roi d'Aragon , qui s'engagea à lui payer cinquante mille pistoles; il n'y avait plus que la Mérindade d'Estelle, sur quoi ces princes ne pouvant s'accorder, se rapportèrent au jugement du roi. Louis décida en faveur de Henri , et lui adjugea la ville et le territoire d'Estelle, quoique ce fût une portion de la Navarre . qui par le même traité était réunie à l'Aragon. On accorda une amnistie générale aux rebelles. Le traité déplut également à toutes les parties contractantes. Les Catalans se plaignaient hautement que le roi de Castille les trahissait ; les Navarrois protestèrent contre ce traité, parce qu'on démembrait le royaume de Navarre, en donnant la ville d'Estelle au roi de Castille ; celui d'Aragon avait espéré que Louis jugerait cet article en sa faveur ; Henri prétendait que les alliances qui étaient de tout temps entre les couronnes de France et de Castille auraient du empêcher Louis XI de traiter avec le roi d'Aragon , et d'accepter l'engagement des comtés de Roussillon et de Cerdagne. Louis Xï était fâché de n'avoir pas obtenu la Biscaïe , qu'il avait fait réclamer du chef de sa bisaïeule, Marie d'Espagne, iille de Ferdinand, et de l'héritière de Lara. Enfin, toutes les parties furent mécontentes , parce qu'elles portaient leurs prétentions au-delà de leurs droits.

Cependant, Louis el Henri se disposaient à leur entrevue. qui , après le traité conclu . n'était qu'une scène de représentation : elle n'en était que plus importante aux yeux de Henri. Ce priinc tenait >a cour à Almaçan , el ne s'occupait que de fêtes et de plaisirs , qui étaient fort en usage en Espagne avant (pie l'étiquette de la maison d'Autriche y eût porté l'orgueil et l'en-

supprimee. La seconde subsiste aujourd'hui, et la qualification de clerc se trouve encore énoncée dans les provisions.

nui. Comme ii aimait le faste , il n'avait diffère l'entrevue que pour y paraître avec plus de magnificence. Rien n'approche de

celle qu'il v fit éclater. Henri , qui était laid et mal fait, croyait que la parure suppléait à la nature. Il était suivi d'une foule de courtisans, qui, pour flatterie goût de leur maître, parurent avec les plus superbes équipages. Bertrand de La Cueva, comte de Ledesma, favori de Henri, se distingua particulièrement par la richesse de ses habits; ses brodequins même étaient enrichis de pierreries, et il aborda dans une nacelle dont la voile était de toile d'or.

Louis donna dans une extrémité opposée ; quoiqu'il fût toujours fort négligé dans ses habits , il semblait qu'il eût affecté d'être encore plus simplement. vêtu qu'à l'ordinaire. Commines dit de ce prince , qu il se mettait si mal que pis ne pouvait. Il parut avec un habit de gros drap, et la tête couverte d'un vieux chapeau, qui n'était remarquable que par une Notre-Dame de plomb, qui y était attachée. D'ailleurs il était en habit court, ce qui n'était pas alors décent. Le duc de Bourbon , le comte de Foix, le prince de Navarre , le comte de Comminges imitèrent la simplicité du roi , et n'avaient qu'un appareil militaire. Ce fut ainsi que Louis et Henri se rendirent sur les bords de la rivière de Bidassoa. Henri , loin de prétendre à la préséance, passa la rivière, et vint trouver le roi. Ils s'embrassèrent, et après avoir conféré quelque temps à l'écart, ils firent approcher leur suite, et l'on fit la lecture du traité. Tous les auteurs conviennent que Louis et Henri se séparèrent avec assez de froideur. La magnificence des Castillans excita la jalousie des Français , et la simplicité de ceux-ci inspira du mépris aux. Castillans. Louis XI dédaignait avec raison un faste inutile ; mais il le méprisait trop en des occasions où il eût été convenable de ne le pas négliger totalement, et où il y avait peut-être plus d'affectation à se l'interdire que d'orgueil à l'étaler. 11 crut faire assez que de gagner à force d'argent les ministres de Henri ; commerce aussi honteux pour le prince qui séduit , que pour les sujets qui trahissent leur mailre.

Cette entrevue fait une époque d'autant plus importante dans notre histoire, et même dans celle de l'Europe, que les Français et les Espagnols , après avoir été si long-temps unis, conçurent dès lors la haine qui a subsisté entre eux pendant plus de deux siècles.

Quoique les grands é\éncmens et les intérêts les plus vifs n'aient souvent que des principes frivoles, on pourrait dire, malgré l'opinion commune , que l'entrevue de Louis XI et de Henri IV, roi de Castille , ne fut ni la cause, ni l'époque précise

de la haine réciproque des Français et des Espagnols. En rapprochant l'époque de cette haine ou jalousie , ce qui est la même chose entre deux peuples, on ne peut trouver un motif plus vraisemblable. Elle n'a commencé que lorsque Ferdinand-le-Catholique a réuni sous sa domination F Aragon et la Castille. L'Esj ,ne a cessé d'être amie de la France, aussitôt qu'elle a pu en être la rivale. Cette jalousie s'est accrue dans le temps que le trône impérial s'est trouvé joint à celui d'Espagne , et l'union n'a commencé à renaître entre les deux peuples que lorsque la maison de France a passé sur le trône d'Espagne.

Cependant Louis XI , pour dédommager le comte de Foix de la ville d'Estelle qui faisait partie de la Navarre , lui céda ses droits sur les comtés de Roussillon et de Cerdagne , et, pour sûreté , le mil en possession de la ville et sénéchaussée de Carcassonne; mais le roi d'Aragon n'ayant pas satisfait au traité, en remettant Estelle au roi de Castille , Louis retint le Roussillon et la Cerdagne.

Les habitans de Perpignan envoyèrent des députés au roi pour le prier de leur faire voir l'acte de transport du Roussillon et de la Cerdagne, de leur déclarer s'il prétendait les unir à sa couronne, et pour lui demander, en ce cas, la confirmation de leurs privilèges. Le roi leur répondit que s'élant révolté-. , i\ les avait subjugués pendant qu'ils étaient sans seigneur, qu'il n'avait besoin que du titre de conquête: mais que, de plus , le Roussillon et la Cerdagne lui avaient été engagés pour trois cent mille écus , et qu'il prétendait les unir à sa couronne, et rétablir par là les anciennes bornes de la France, en les poussant aux Pyrénées. Louis voulut bien accorder la confirmation des privilèges de Perpignan ; mais ce fut avec tant de changemens qu'ils parurent être des lois nouvelles , et marquèrent mieux le changement de souverain. Il donna aussi plusieurs lettres d'abolition , qui partaient du même principe , et nomma le comte de Caudale vice-roi de la province.

A peine le roi était-il débarrassé de la guerre d'Espagne, qu'il eut avec Rome des affaires d'une autre nature. Le pape n'eut pas plutôt obtenu l'abolition de la pragmatique, que les grâces expectatives et tous les bénéfices furent comme à l'encan. La science ni les mœurs n'étaient pas des titres pour les obtenir, celui qui en offrait le plus en était jugé le plus digne. Tou^ ceux qui en espéraient , allaient s'établir à Rome ; on y porta une si grande quantité d'argent, qu'on n'en trouvait plus chez les banquiers. Un tel commerce, contraire aux lois , pernicieux à l'Etat, et scandaleux pour l'église , excita le zèle du parlement

DE LOUIS XI. iiij

Jean Boulanger, président, l'avocat général Gannay , et Saint- Romain , procureur général , allèrent trouver le roi en Languedoc pour lui en porter leurs plaintes.

Sur ces représentations , le roi rendit à Muret une ordonnance (24 mai) pour la conservation de son autorité et des droits du parlement, avec ordre au procureur général d'appeler au futur concile des entreprises ou censures du pape, après en avoir conféré avec l'université. Il y eut encore deux autres ordonnances ( 19 et 3o juin) , en interprétation de la première , pour la conservation du droit de régale , jîortant défenses à tous collecteurs et agens du pape de procéder par voie de censure, sous peine de bannissement. Enfin, par une déclaration du 10 septembre 1 j(>f, le roi se plaint de la quantité prodigieuse de grâces expectatives accordées par le pape à des étrangers inconnus et non féables , dont s'en sont ensuivis plusieurs grands et innumérables maux à nous et à la chose publique , « et fait défenses , à qui que ce » soit , d'impétrer aucun bénéfice sans sa permission , conformé- » ment aux ancienes lois de l'Etat. » En effet, dans les temps ou les élections ont été les plus libres , ou ne procédait à aucune élection, particulièrement d'évêque, dont l'acte ne portât que c'était du commandement ou consentement et autorité du roi.

Le pape fut d'autant plus offensé de ce qui concernait l'appel au futur concile , qu'il avait déclaré , dans celui de Mantoue , que ceux qui appelleraient de lui seraient regardés comme hérétiques. Pie aurait désiré susciter des ennemis au roi ; mais la puissance de ce prince était alors trop bien établie, pour qu'il dût craindre aucuns mauvais desseins. Edouard avait assez d'occupation en Angleterre ; le roi d'Aragon était humilié , celui de Castille était d'un caractère faible , et peu estimé de ses sujets; et l'on était sûr du duc de Bourgogne par le moyen des Croy. Cependant il s'élevait toujours quelques différens entre le roi et le duc. Ce prince avait envoyé Chimay demander les titres concernant le Luxembourg , et se plaindre de plusieurs entreprises contraires au traité d'Arras. Cbimay , ne pouvant obtenir audience , prit le parti d'attendre le roi au sortir de sa cbambre. Ce prince, choqué de cette importunité , lui demanda si le duc de Bourgogne était d'un autre métal que les autres princes . Il le faut bien, répartit Chimay , puisqu'il vous a reçu et protégé quand personne n'osait le faire. Louis , frappé de la fermeté de Chimay , et encore plus de la vérité , rentra dans sa chambre sans répondre. Le comte de Dunois, ayant marqué à Chimay combien il était étonné d'une telle hardiesse avec un prince aussi absolu que le roi : Si j'avais été à cinquante lieues , reprit Chimay , et que le roi eut parlé de mon maître, comme il vient de

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le faire, je serais revenu pour lui répondre comme f ai fait. Cln'mav partit sans avoir rien obtenu , el , quelque tenips après, le duc de Bourgogne fit donner au conseil du roi un mémoire très-étendu de ses griefs contre les officiers royaux ; on y répondit par d'autres griefs, de sorte que tout semblait annoncer une rupture; mais le roi était retenu par la crainte qu'Edouard ne se réunît avec le duc de Bourgogne ; et le duc ne désirait que la tranquillité , qu'il n'avait pas même dans sa maison. Il souffrait beaucoup du caractère bouillant et allier du comte de Charolais, et voyait avec chagrin une haine mortelle entre les comtes de Ni-vers et d'Etampes , ses neveux. Le duc était donc bien éloigné de songer à la guerre , aussi dit-il aux ambassadeurs d'Edouard que le meilleur conseil qu'il pût donner à leur maître était de faire la paix avec la France. 11 offrit d'en faire l'ouverture.

Le roi accepta la proposition , et donna un plein pouvoir à Antoine de Croy. Edouard voyant qu'il avait tout à craindre des Ecossais s'ils venaient à se réunir entre eux et se joindre à la France, envoya ses plénipotentiaires, qui conclurent une trêve d'un an. Tant (pie dura la négociation, Louis XI garda à sa cour un ambassadeur de Henri IV, pour faire \oir à Edouard que ce n'était point par crainte, mais pour le bien de ses peuples qu'il recherchait la paix.

Louis, pour reconnaître le zèle d'Antoine de Croy, et le récompenser des dépenses qu'il avait faites pour son service , lui donna le comté de Guines, la baronie d'Ardres, plusieurs lerres près de St.-Onier , et prit sous sa protection toute la maison de Croy : elle en avait d'autant plus besoin , que, le duc Philippe venant à mourir , elle aurait eu tout à craindre de son fils.

Le comte de Charolais n'avait de commun avec Louis XI , que de haïr tout ce qui était du goût de son père ; c'est par là que les Croy lui étaient odieux. Le comte de Saint-Pol , favori du comte , nourrissait encore son auimosité et cherchait à les perdre. Il lit accuser le comte d'Etampes d'avoir , par le conseil des Croy , employé des maléfices et des sortilèges contre le comte de ( Landais.

Jean Bruyère , médecin du comte d'Etampes , fut accusé d'avoir fait, avec un moine, des images de cire ; de les avoir baptisées avec de l'eau d'un saut de moulin ; d'avoir écrit au front d'une de ces images Louis, pour le roi , au front de l'autre Philippe, pour le duc de Bourgogne, et sur la troisième Chartes, pour h? comte de Oiarolai s ; sur l'estomac de chacune Jean , pour le comte d'Etampes , et sur le dos Bélial. L'intention du comte d'Etampes était, disait-on, d'employer le charme des deux premières figures pour s'assurer la faveur du roi et du duc de

Bourgogne, cl de se servir de la troisième pour faire tomber le comte <le Charolais dans une langueur mortelle. On lit, à ce sujet, des informations fort '-('•rieuses, et l'on en donna avis au roi; mnis l'affaire ne fat pas poussée plus loin faute de preuve,.

Je n'ai rapporte un fait et des circonstances aussi ridicules, (pie pour donner l'idée de la superstition de ces temps-là. L'histoire de l'esprit humain ne devrait servir qu'à l'humilier.

La protection que le roi accordait aux Croy fut un des premiers motifs de l'aversion que le comte de Charolais conçut contre ce prince. Elle devint bientôt une haine irréconciliable par plusieurs motifs. Le premier fut que la commission du comte pour commander en INormandie étant finie, le roi ne la renouvela pas. Le second vint du rachat des villes sur la Somme , engagées au duc de Bourgogne , par le traité d'Arras, pour quatre cent mille écus. Le comte de Charolais lit tous ses elforts pour dissuader son père de rendre ces villes ; mais Crov , qui était dévoué au roi , engagea le duc à les céder.

Aussitôt que le rachat fut conclu , le roi fit remettre deux cent mille écus au duc de Bourgogne , et envoya le chancelier, Pierre de Mnrvilliers , et Beauveau , premier président de la chambre des comptes, proposer au parlement de lui prêter, pour faire le paiemeut , l'argent des dépôts et des consignations, aveepromes->c de le rendre des premiers deniers qu'on recevrait. Le parlement y consentit pour le bien de l'Etat , et prêta quaranteneuf mille livres. On y joignit une partie des fonds destinés aux troupes ; toutes les provinces contribuèrent , et les sommes qu'elles fournirent achevèrent le paiement , et servirent à payer les emprunt- que le roi avait été obligé de faire.

La facilité que le roi trouva à retirer les villes sur la Somme, lui fit naître le projet de rentrer dans celles de Lille, Douay et Orchies , qui avaient été engagées au duc Philippe-le-Hardi ; il en fit faire la proposition ; mais les plaintes du comte de Charolais , au sujet du traité qui venait d'être conclu pour les villes sur la Somme, firent que le duc répondit que les autres places ayant été cédées à son aïeul pour lui et toute sa postérité masculine, il ne pouvait s'en dessaisir sans faire tort à son fils.

Le roi , ayant terminé celte affaire , songea à finir toutes les contestations qui étaient entre lui et François II , duc de Bretagne. Ces deux princes avaient vécu dans une union assez étroite quand l'nn et foutre étaient sujets, temps oii les princes peuvent encore être semibles à l'amitié ; mais il est rare que l'on aime ceux à qui l'on obéit; et ceux qui commandent veulent autre chose que des respecta.

François étant devenu duc de Bretagne , Louis , encore dau-

phin, s'adressa à lui dans ses besoins, et le pria de lui prêter une somme de quatre mille écus. Le duc la lui refusa , alléguant pour excuse la crainte de déplaire au roi. Louis fut encore plus offensé du motif que du refus ; mais il suspendit son ressentiment , parce qu'il comptait que , dès qu'il serait monté sur le trône , le duc respecterait dans sa personne le caractère du roi , et aurait pour lui l'attachement et les égards qu'il marquait pour Charles VII.

Cependant le roi , se trouvant engagé dans les guerres de Catalogne et contre les Anglais , ne reçut pas la moindre oflre de service de la part du duc de Bretagne. Il eut même tout lieu d'être persuadé de ses mauvais desseins, lorsque la flolte anglaise sortit de la Manche, et s'avança vers les côtes du Poitou. Le chemin le plus court pour le roi était de passer par la Bretagne ; le duc l'en détourna , en répandant le bruit qu'il y avait beaucoup de maladies contagieuses dans les lieux oii il devait p:sser. Le roi sut depuis que ces bruits n'étaient qu'un artifice du duc, et qu'il se serait opposé à son passage s'il eût persisté à vouloir prendre cette route.

Louis crut devoir réprimer la témérité du duc , et l'empêcher de se livrer au conseil qu'on osait lui donner. En effet le duc de Bretagne était un prince faible , timide , incapable d'agir et de penser par lui-même ; il se livrait à toutes les impressions qu'on voulait lui donner; et sa docilité aux conseils venait plus de sa faiblesse que de sa confiance.

Le roi lui fit dire qu'il avait dessein de terminer à l'amiable tous les différens qui étaient entre eux, et qu'il avait nommé le comte du Maine, l'évêque de Poitiers, Jean Dauvet , premier président du parlement de Toulouse , et Pierre Poignant conseiller au parlement , pour se rendre à Tours , en qualité de commissaires.

Le duc nomma de son côté le comte de Laval , Guillaume Chauvin, chancelier de Bretagne, Tanneguy du Chatel, Antoine de Beauveau , seigneur de Pontpean , Loysel, Feré et Coëllogon.

Les principaux articles qu'il s'agissait de discuter, concernaient l'hommage que le roi prétendait être lige , le titre de duc par la grâce de Dieu, et le droit de régale. Les rois d'Angleterre avaient joui de la régale en Guyenne ; et comme le duc de Bretagne prétendait ne devoir au roi qu'un nommage simple , il soutenait aussi qu'elle lui appartenait sur les évêcliés de Bretagne ; mais le roi la réclamait comme un droit à sa couronne. Celte question , qui avail déjà été agitée sous les règnes précédens, venait de se renouveler à l'occasion de l'évêché de Nantes, où la cour de Home avail nommé d'Acigné. Le dur avait demandé au pape la

translation de ce prélat , et , n'ayant pu l'obtenir , il l'avait chassé et s'était saisi de son temporel.

Les choses auraient été bientôt décidées si le duc n'ei\t pas continuellement usé de remises, pendant lesquelles il cherchait à. faire intervenir le pape dans cette aiFaire ; on arrêta un agent C|ue le duc avait envoyé à Rome , et on trouva dans ses instruction-, que ce prince était résolu de livrer plutôt la Bretagne aux Anglais que de se soumettre au roi.

Louis croyait son droit trop certain , et était d'ailleurs trop mécontent du pape, pour vouloir s'en remettre à sa décision. Il venait même d'ordonner au parlement de s'opposer à ses prétentions au sujet du cardinal de Coutance , qui voulait se mettre en possession d'une abbaye en vertu de la seule nomination du pape. Pie II , irrité des poursuites , publia une bulle d'excommunication contre le parlement , qui la réduisit à sa juste valeur, n'y faisant pas la moindre attention.

Par le peu d'union qui était entre le roi et le pape , il est aisé de voir que la médiation du pontife ne devait pas être d'un grand avantage au duc de Bretagne. En effet Pie II ayant envoyé Jean Cézarini pour prendre connaissance des différens qui étaient entre le roi et le duc, le roi chargea Langlée, maître de requêtes, de lui répondre de la personne du nonce , et lui fit dire qu'il trouvait fort mauvais que le pape s'ingérât dans cette affaire , sans y être appelé.

Les mesures que l'on voyait prendre au roi contre ceux dont il avait sujet de se plaindre, faisaient rechercher son alliance, ou réclamer sa protection. Les Suisses lui envoyèrent une célèbre ambassade. Le duc et la duchesse de Savoie vinrent le trouver, pour le rendre médiateur des contestations qui étaient entre la maison de Savoie et le duc de Bourbon , au sujet des terres de la Bresse et du Beaujolais, qui étaient enclavées les unes dans les autres ; mais le principal objet de leur voyage était d'implorer le secours du roi contre Philippe de Savoie , second fils du duc. On avait vu en même temps le«> trois princes les plus amis de la paix ne pouvoir en jouir dans leur maison , et trouver dans leurs fils leurs plus cruels ennemis. Louis XI avait fait mourir son père de chagrin. Le duc de Bourgogne était tous 1<>s jours exposé aux emportemens de son fils. Philippe de Savoie avait soulevé les peuples contre son père , et , après avoir tué de sa main Jean de Varan , maître d'iiotel de la duchesse, sa mère , il fit condamner , de son autorité , Valpergue , chancelier de Savoie, qui n'évita la mort que par la fuite. Le duc et la duchesse n'étant pas en sûreté , se retirèrent à Genève ; Philippe les y poursuivit, et les accabla, de tant d'outrages ? qu'ils furent

enfin obliges de chercher du secours et un asile en France.

Philippe de Savoie était soutenu par François Sforce , duc de Milan , pour qui le roi avait une estime particulière. Ce prince , n'étant encore que dauphin , avait fait alliance avec Sforce , et leur union ne s'était altérée que parce que le duc avait donné du secours à Ferdinand d'Aragon contre la maison d'Anjou.

Sur les premières plaintes que le roi reçut contre Philippe de Savoie, il forma le dessein de le faire rentrer dans le devoir, en le privant de l'appui du duc de Milan , de renouer son alliance avec ce duc , de châtier la superbe ville de Gênes , toujours punie et toujours rebelle, et de se débarrasser en même temps des guerres d'Italie, oii l'on n'avait conservé que la ville de Savone.

Le roi chargea de cette négociation Antoine de Noxe, ministre du pape, ^.oxe , homme très-capable de conduire une affaire, fit savoir au duc de Milan que les intentions du roi étaient de lui céder la ville de Savone et ses droits sur Gênes , pourvu qu'il abandonnât Philippe de Savoie et le parti de Ferdinand d'Aragon , sans qu'on exigeât autre chose en faveur de la maison d'Anjou, que de refuser le passage et des munitions à ses ennemis.

Le duc de Milan était trop flatté de l'honneur et des avantage» que le roi lui faisait, pour ne pas s'empresser d'y répondre. 11 envoya (23 août) Albéric Malatesta lui faire le» remercîmens le> plus vifs , offrant , de plus , de donner au duc d'Orléans deux cent mille écus d'or, pour le dédommager des droits qu'il avait sur le duché de Milan. L'affaire fut décidée et le traité signé (22 décembre). Le roi céda les terres et seigneuries de Gênes et de Savone à François, duc de Milan , pour lui et ses hoirs, à la réserve du domaine direct que le roi retenait sur tous ces fiefs.

Le roi fit expédier le même jour un ordre au sénat de Gênes, pour qu'il eût à prêter serment au duc de Milan , et fit dire à Frégose , archevêque de Gènes , auteur de tous les troubles , et qui s'était emparé du gouvernement , que si les Génois faisaient quelque difficulté d'obéir au duc de Milan, il les y contraindrait avec toutes les forces du royaume.

Ou fit part de ce traité à la république de "S <Mii-.e, à celle de Florence, au duc de Modène et au marquis de Mont ferrât.

Le duc de Milan écrivit alors au roi une lettre de remercîmens, remplie d'éloges outrés . que l'intérêt dicte aux princes encore plus que la reconnaissance. Lorsque le duc prit possession de Gênes, quoique sa commission portai expressément que le roi Très-Chrétien lui cédai l la ville et seigneurie de Gênes , les Géiioi> dre îèrenl L'acte de façon qu'ils paraissaient élire volontairement ce prince pour leur seigneur. Ils lui confirmèrent aussi le transport que François de Borlasco leur avait fait de file de

Corse, et prêtèrent serment le \-? juillet i:{b5. Leduc jura solennellement de conserver les privilèges des Génois, et ne leur refusa aucune de ces formalités dont les peuples ne sont jamais plus flaltés ni plus jaloux que lorsqu'ils ont perdu leur liberté.

Les affaires étrangères dont le roi était occupé . ne lui faisaient pas négliger le gouvernement intérieur de FËlat.

Pour arrêter et pour prévenir les usurpations des gens d'église, il ordonna qu'ils donneraient à la chambre des comptes leurs aveux et dénombrement , sous peine de saisie de leur temporel.

11 nomma des commissaires pour la recherche de la noblesse, des francs fiefs et des nouveaux acquêts. Il donna des lettres de committimus à l'université de Paris, et en établit une à Bourges; il confirma les privilèges du parlement ; et, pour favoriser le commerce , il établit quatre foires franches à Lyon.

La reine-mère , 3Iarie d'Anjou , mourut cette année (29 novembre) , en Poitou. C'était une princesse d'une vertu et d'une piété singulière. Llle passa une partie de sa vie dans des pratiques de dévotion , ressource et consolation d'une reine sans autorité. La superstition égara quelquefois sa vertu , et lui fit préférer des choses frivoles à la justice. Nous voyons, par le» comptes de sa maison , qu'elle suspendit le paiement de ses officiers pour le jojeux voyage de monsieur saint Jacques en Galice : ce sont les termes.

La cour avait été souvent partagée entre elle et Agnès Sorel. Tandis que les mécontens rendaient leurs respects à la reine , le plus grand nombre recherchait la faveur de la maîtresse du roi.

Louis parut toujours fort attaché à sa mère dont il était tendrement aimé ; leur aversion pour Agnès les réunit encore davantage, et leur causa souvent des chagrins qu'ils se seraient épargnés en respectant le goût du roi leur maître.

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