‹ Œuvre de Stewart Dugald (volume 3)Chapitre 8 sur 11 · SECTION III · texte numérisé non relu

SECTION III

Progrès de la Philosophie, pendant le dix-septième siècle, dans quelques parties de V Europe non comprises dans la revue qui précède.

Pendant la première moitié du dix-septième siècle , l'esprit philosophique qui avait pris naissance sous d'aussi heureux auspices en Angleterre et en France, n'a laissé que peu ou point de traces de son existence dans le reste de l'Europe. Dans les questions qui avaient rapport à la science de l'esprit ( terme qui s'emploie ici dans son acception la plus étendue ) , l'autorité continua partout à tenir la place de la raison, et on ne saurait nommer un seul ouvrage qui ait la moindre ressemblance à VOrganum de Bacon et aux Méditations de Descartes , ou même aux théories hardies du sublime génie qui devait bientôt après répandre un tel éclat sur le nord de l'Allemagne. Kepler et Galilée vivaient encore ; le premier languissant' dans la pauvreté à Prague ; le second aveugle et persécuté par l'intolérance ecclésiastique , à Florence. Mais les objets de leurs recherches sont d'une nature tout-à-fait étrangère à notre sujet présent.

l n ouvrage célèbre seulement, le traité de Grotius De Jure belli <tc paqis , imprimé pour la première fois en 1625, arrête notre attention au milieu de la foule des ouvrages inutiles et oubliés, qui sortaient alors des presses de Hollande , d'Allemagne et d'Italie. L'influence de ee traité qui donna une nouvelle direction aux études des savants, fut si remarquable et continua si long-temps à opérer avec un effet soutenu , qu'il nous semble nécessaire de nous arrêter sur l'auteur et sur ses successeurs, beaucoup plus long- temps qu'à la première vue leur mérite ne le demande. Malgré le juste oubli où ils sont tombés dans les universités , on trouvera en les examinant avec attention qu'ils forment un anneau important dans la chaîne historique de la littérature moderne. C'est de leur école que sont sortis la plupart de nos meilleurs écrivains sur la morale , et beaucoup de nos écrivains les plus originaux sur l'esprit humain. Et c'est à la même école ( comme nous essaierons à le montrer dans la deuxième partie de cette histoire ) que nous sommes principalement redevables de la scienee moderne de l'économie politique (i).

(1) Par une lettre de Grotius, citée par Gassendi , nous apprenons que le traité De Jure belli ac pacis fut entrepris à la demande de son savant ami Peireskius. Non otior , scd in illo dv jure gentium opère pergo, quodsi taie futurum est , ut lectores demereri possit , halebit quod tihi debeat posteritas , qui vie ad hune lahnrem et auxilio et hortatu tuo excitasti. ( Gassendi Opéra , tom. V , pag. 294. )

Dugald St&wart. — Tome III. 17

25» HISTOIRE ABRÉGÎŒ

Pour l'information de ceux qui n'ont pas lu le traité De Jure ' belli ac pacis , il est utile de dire que, sous ce titre , Grotius a voulu donner un système complet des lois naturelles. Condillac dit qu'il choisit ce titre pour exciter une curiosité plus. générale , ajoutant , et peut-être avec raison , que plusieurs des principaux défauts de cet ouvrage , doivent être attribués au goût du siècle. « L'auteur , dit Condillac , était en état de penser pour lui même , mais il s'efforce continuellement de supporter ce qu'il avance par l'autorité des autres ; amenant en beaucoup d'occasions, au secours des propositions les plus évidentes , une longue suite de citations des lois mosaïques , de l'Évangile , des Pères de l'église , des casuistes , et , souvent même dans le même paragraphe, d'Ovide et d'Aristophane. » En conséquence de cette nuée de témoins qu'il a toujours prêts pour attester la vérité de ses axiomes , non-seulement l'attention se trouve constamment interrompue et détournée , mais les raisonnements de l'auteur , même lorsqu'ils sont parfaitement solides et satisfaisants , manquent leur impression sur l'esprit du lecteur ; tandis qu'en même temps le peu d'ordre qu'il y a probablement dans l'arrangement systématique du plan général du livre est entièrement oublié.

Malgré ces défauts , ou plutôt en conséquence de quelques-uns de ces défauts , l'impression produite à sa première publication par le traité en question fut très-grande. L'érudition qui s'y trouvait prodi-

;;mv. \c recommanda aux érudits , tandis que l'heureuse application dos connaissances de l'auteur aux affaires de la vie humaine, attira l'attention des hommes les plus éminents, tels, par exemple, que Gustave- Adolphe , son premier ministre le chancelier Oxenstiern , et l'électeur palatin Charles-Louis. Ce dernier en fut si frappé qu'il fonda à Heidelberg une chaire pour l'enseignement seul du droit de la nature et des gens. Cette chaire fut confiée à Puffendorff, le plus connu et le plus distingué de ceux qui ont aspiré à marcher sur les traces de Grotius.

Les principes fondamentaux de Puffendorff ont peu de mérite sous le rapport de l'originalité; c'est une sorte de mélange des doctrines de Grotius et de quelques-unes des opinions de Hobbes. Mais son livre est remarquable par la concision, l'ordre et la clarté , et il parvint en conséquence à supplanter . comme manuel des étudiants , le livre de Grotius , auquel d'ailleurs il était très-inférieur en génie , en science et en composition.

Les auteurs qui en différentes parties du continent , se sont occupés de commenter Grotius et Puffendorff, d'abréger leurs systèmes , ou de changer leurs distributions , sont innombrables. Mais malgré tous leurs efforts, malgré toute leur science, il serait difficile de trouver une classe d'écrivains dont les travaux aient été plus inutiles au monde. Ce sont toujours les mêmes idées qui reviennent sur elles-mêmes; ils r<; cherchent avec attention le sens des opinions de

Grotius et de Puffendorff, toutes les fois qu'elles présentent quelques équivoques , et souvent ils les enveloppent dans une obscurité plus profonde encore. Avec eux la science de la jurisprudence naturelle n'avance jamais d'un pas , mais semble au contraire , à peine sortie des langes de l'enfance , tomber dans un état de décrépitude et d'imbécillité (i). En examinant ce système , on est dégoûté de ne pouvoir comprendre où ils en veulent venir. Le but de leurs recherches est si vague et si indéterminé , qu'on rencontre fréquemment le même objet présenté sous des points de vue différents , non-seulement par différents écrivains , mais par le même écrivain dans différentes parties de son ouvrage. Cette circonstance seule suffit pour expliquer pourquoi ils ont ajouté si peu à la masse des connaissances utiles , et pourquoi le lecteur est continuellement forcé de se frayer péniblement un chemin à travers un chaos de discussions hétérogènes. On peut jeter

(1) Nous avons emprunté dans ce paragraphe quelques expressions de Lampredi : Grotii et Pvffendorfii interprètes , viri guident diligentissimi , sedqui vis fructum aliquem tôt commentariis , adnotationibus , compendiis , tabulis , cœterisque ejusmodi aridissimis laboribus attulerunt. Perpetuo circulo eadem res circumagitur , quid uterque senserit quœritur } interdum etiam utriusque sententiœ obscurantur , disciplina nosira tamen ne latum quidem unguem progreditur , et dum aliorum sententiœ disquiruntur et explanantur , Rerum Natura quasi senio confecta squalescit , neglectaque jacet et inobservata omninb. (Juris publici Theoremata , pag. 34. )

|)lus de jour qu'on ne pense sur l'histoire des sciences morales et politiques , en présentant un aperçu distinct de leurs diverses opinions. Nous essaierons doue de les séparer lune de l'autre, et de les éclaireir autant que nous le pourrons , au risque peut-être de passer pour prolixes aux yeux de quelques lecteurs.

On peut , selon nous , rapporter les plus importantes à une des divisions qui suivent :

1° Parmi les diverses idées qu'on s'est formées de la jurisprudence naturelle, une des plus communes, surtout dans l'origine , a été de croire que son but était dé poser les règles de justice nécessaires aux hommes qui vivent dans un état social , sans aucune institution positive. Les auteurs qui ont écrit sur ce sujet, ont appelé un tel état, Y état de nature. C'est là l'idée que Grotius , dans diverses parties de son traité , semble avoir conçu de cette branche de la jurisprudence.

Grotius se laissa évidemment amener à ces idées , sur l'état de la nature , par son dessein louable de s'opposer aux essais nouvellement faits pour saper les fondements de la morale. Avant lui, quelques théologiens , même dans l'église réformée , avaient prétendu que les distinctions morales ne sont qu'une création de la volonté arbitraire et révélée de Dieu ; tandis que les théoristes politiques de la même époque attribuaient fréquemment ces distinctions , ainsi que Hobbes le fit ensuite , aux institutions positives

(iu magistrat civil. Grotius au contraire prétendait qu'il existait une loi naturelle aussi ancienne que la constitution humaine , et d'où les institutions politiques tiraient toute leur force. Cette vérité , quelque commune et claire qu'elle nous paraisse aujourd'hui , était si opposée aux systèmes illibéraux enseignés dans les établissements ecclésiastiques, qu'il crut nécessaire de puiser pour la supporter dans les trésors de son érudition. On doit savoir beaucoup de gré aux anciens écrivains de jurisprudence de s'être si longuement arrêtés sur ce principe fondamental , principe qui rend l'homme une loi pour lui-même , et qui , une fois admis , réduit à un objet de curiosité la question métaphysique sur la nature de la faculté morale (1). Les anciens ont donné à cette faculté le nom de raison , comme on le voit dans ce passage

(1) « Quelle que soit la cause à laquelle on rapporte nos facultés morales, que ce soit à certaines modifications de notre raison , ou à cet instinct originel appelé sens moral , ou à tout autre principe de notre nature, on ne peut douter qu'elles ne nous aient été données pour diriger notre conduite. Elles portent avec elles les caractères évidents de cette destination , ce qui prouve qu'elles ont été données pour être les arbitres suprêmes de toutes nos actions , pour gouverner tous nos sentiments , tous nos penchants, toutes nos passions, et pour juger jusqu'à quel point chacune d'elles doit être réprimée ou suivie. Les règles générales , qui sont pour ainsi dire les jugements de nos facultés morales , et qui nous ont été données pour nous régler et nous gouverner , ont été regardées comme des préceptes et des lois mêmes de la Divinité , promulguées par cette espèce d'interprète de ses volontés

de Cieéron : « La droite raison est par elle-même une loi conforme à la nature éternelle , immuable et répandue dans tous les hommes qu'elle rappelle à leurs devoirs par ses commandements , et détourne du mal par ses défenses. Elle n'est point, ajoutet-il . autre à Rome . autre à Athènes, autre aujourd'hui , autre demain. Cette loi unique , indestructible, immortelle, régira tous les peuples dans tous les icmps. Dieu, qui en est l'auteur, et qui l'a diseutée , publiée , sera par elle le maître et le dominateur de l'univers. Quiconque refusera de s'y soumettre, méconnaîtra ses propres intérêts , avilira la nature de l'homme , et trouvera en cela même sa plus affreuse punition , quand il éviterait les autres espèces de supplice (i). »

L'habitude de considérer la morale comme une loi, et une loi gravée dans le cœur humain, conduisit naturellement à appliquer aux sujets de morale le langage technique et les divisions de la jurisprudence romaine. Cette innovation fut facilitée et encouragée par certaines particularités inhérentes à la nature de la plus importante des vertus , la justice. Ces particularités qui ne furent bien expliquées que par Hume et Smith, étaient trop frappantes pour échapper à

des sentiments moraux , part, m, chap. v. ) Voyez aussi les Discours originaux et philosophiques du docteur Butler sur la nature humaine.

(i) Fragm. , lib. m . de f(ej>.

l'attention des moralistes qui les avaient précédés.

Il y a deux circonstances principales qui distinguent la justice des autres vertus. D'abord on peut en tracer les règles avec un degré d'exactitude que les autres préceptes de morale n'admettent jamais, et en second lieu , on peut forcer les hommes à en observer les règles , car on ne peut les transgresser sans violer les droits d'autrui. Nous renvoyons aux deux auteurs éminents que nous venons de nommer , pour le développement de ces deux propositions.

Quand il s'agit de justice , il y a toujours un droit d'une part qui repond à une obligation de l'autre ; on peut donc ranger sous deux formes différentes les diverses règles qu'elle prescrit ; soit en système de devoirs , soit en système de droits. Sous le premier point de vue elles appartiennent au moraliste , sous le second elles rentrent dans les attributions de l'homme de loi. C'est sous ce dernier point de vue que l'ont en général considérée les écrivains de jurisprudence naturelle, qui la plupart étaient des gens de loi. Cependant il n'est pas rare de voir que dans certains ouvrages on ait mêlé et confondu ces deux manières de la considérer.

C'est sans doute à l'idée indistincte que les plus anciens écrivains sur la loi naturelle , s'étaient faite de ces traits constitutifs de la justice , qu'on doit attribuer le contraste étrange , remarqué par Smith , entre les systèmes de morale anciens et modernes. « Nous ne voyons pas , dit ce dernier , qu'aucun des

anciens moralistes ait jamais tenté de faire une énumération particulière des règles de la justice. Au contraire, Gieëron, dans ses Offices, et Aristote , dans sa Morale, traitent de la justice de la même manière qu'ils traitent de la générosité et de la charité. '»

Mais, quoique les règles de la justice soient toujours précises et indispensables ; quoique leur autorité soit entièrement indépendante du magistrat civil , il serait évidemment absurde de s'étendre beaucoup sur les principes de cette loi naturelle , dans leur application aux sociétés, avant l'établissement d'un gouvernement. Le même état social qui diversifie assez la condition des hommes pour leur faire mettre en doute certains droits ou certains devoirs , donne nécessairement naissance à certaines lois ou coutumes de convention qui dirigent la conduite des différents membres de la société. Quoique l'état imaginaire, connu sous le nom d'état de nature , n'exclue point l'idée d'un droit moral sur la propriété acquise par le travail, il exclut cependant toute cette variété de cas qui embrassent son aliénation, sa transmission, et les conventions entre les parties , que l'union politique seule peut créer. Mais toutes les fois qu'on raisonne sur la loi naturelle, on présuppose toujours l'existence d'un semblable ordre de choses.

2 Les limites étroites dans lesquelles la jurisprudence, considérée sous ce point de vue , se trouvait

circonscrite , furent probablement cause qu'on voulut bientôt l'agrandir en y adjoignant non-seulement les règles de la justice , mais celles de tous les autres devoirs que prescrit la morale. Ce ne fut pas seulement la province de la jurisprudence que l'on agrandit ainsi ; à l'aide de définitions arbitraires , on donna une extension correspondante à son langage technique , de manière à ramener enfin la doctrine entière de la morale pratique à une forme artificielle empruntée du code des lois romaines. Quoique la justice soit la seule vertu qui suppose un droit , comme conséquence d'une obligation, cependant les écrivains sur la loi naturelle , par une distinction de droits imparfaits et de droits extérieurs, ont traité indirectement de tous nos divers devoirs, en les opposant aux droits qu'ils regardent comme leurs co-relatifs. En d'autres termes , ils ont voulu présenter , sous la forme d'un système des droits , un ensemble des devoirs de l'homme. Cette manière d'identifier la jurisprudence et la philosophie morale semble coïncider avec les idées de Puffendorff , et c'est évidemment quelque vague opinion de la même espèce qui a produit plusieurs des digressions de Grotius.

Quel que soit le jugement que nous portions aujourd'hui sur une telle innovation , il est certain qu'alors , et long-temps après , on la regarda comme hautement favorable à la morale. Un savant et respectable écrivain, Carmichael de Glasgow , la coin

DB LA VlUUhSOl'UIK. 267

pare aux améliorai ions faites dans la philosophie naturelle par le> disciples de Bacon.

«c Tous ceux , dit-il , qui ont reçu une éducation libérale ne peux eut ignorer que de notre temps, et (in temps de nos pères, la philosophie a fait des progrès jusqu'alors inconnus; nous le devons en partie à l'abandon des absurdités scolastiques , et en partie aux découvertes nouvelles. Cette remarque ne s'applique pas seulement à la philosophie naturelle dont les progrès dus aux efforts réunis des savants se sont fait apercevoir , même du peuple , par leur influence marquée sur les arts mécaniques; mais les autres branches de la philosophie n'ont pas été cultivées avec moins de succès dans le dernier siècle , et aucune n'a fait des pas si rapides que la science de la morale. Cette science si estimée et cultivée avec tant de soin par les sages de l'antiquité , avait été long-temps , ainsi que tous les autres arts utiles , ensevelie dans la poussière du moyen âge , jusqu'à ce qu'enfin , au commencement du dix-septième siècle , le traité incomparable de Grotius , De Jure belli ac paris , fit briller d'une splendeur nouvelle cette partie de la morale qui a pour but de définir les devoirs réciproques entre les individus, partie la plus étendue de toutes par la variété immense de cas qu'elle présente. Depuis cette époque, la vivants les plus distingués de l'Europe, réveillés comme d'une léthargie profonde, ont rivalisé de zèle dans une étude également intéressante , par sa

nouveauté, par l'importance de ses conclusions et la dignité de l'objet qu'elle se propose (i). »

(1) La dernière phrase est ainsi exprimée dans l'original : Ex Mo tempore, quasi classico dato , ab eruditissimis passim et politissimis viris excoli certatim cœpit utilissima hœc nobilis- .simaque doctrina. ( Y oyez l'édition de Puffendorff, De Officio hominis et civis , par le professeur Gerschom Carmichael , de Glasgow , 1724. ) Le docteur Hutcheson regarde cet auteur comme le meilleur commentateur de Puffendorff, et il ajoute que ses notes sont beaucoup meilleures que le texte. ( Voyez son Introduction à la Philosophie. )

Le principal ouvrage de Puffendorff , intitulé De Jure natura et gentium , fut imprimé en 1672, et réduit ensuite par l'auteur au petit volume dont nous venons de parler. L'idée que Carmichael se formait du but de Puffendorff coïncide exactement avec le texte. Hoc demum tratactu edito , facile intellexerunt œquiores harum rerum arbitri , non aliam esse genuinam mokum philosophiam , quàm quœ ex evidentibus principiis , in ipsâ rerum naturâ fundatis , hominis atque civis officia , in singulis vitœ humanœ circumstantiis débita, eruit ac demonstrat ; atque adeo Juris Naturalis scientiam, quantumvis diversam ab ethica quœ in scholis dudum obtinucrat } prœ se ferret faciem, non esse } quodad scopumet rem tractandam , verè aliam disciplinam , sed eamdem rectiùs duntaxat et solidiùs traditam, ita ut,quampriùs malè collineaverit , tandem reipsâ feriret scopum. ( Voyez\e traité De Officio hominis et civis, édition de Carmichael , page 7. )

Ce traité continua si long-temps à être admiré dans les universités écossaises , que le savant et respectable chevalier John Pringle , ensuite président de la société royale de Londres , l'adopta pour en fairele texte de ses leçons lorsqu'il professait la philosophie morale à Edimbourg. Il paraîtrait qu'il en était de même en Angleterre. « Je vais , écrivait Gray , alors étudiant à Cambrigde , je vais assister à un cours sur un certain Puffendorff. » Voltaire s'exprime à peu près

Nous avons choisi ce passage parmi d'autres que nous aurions pu citer d'auteurs plus distingués, parce qu'il nous semble particulièrement intéressant de montrer les progrès faits dans les sciences morales et politiques , dans cette même académie d'où devaient sortir peu de temps après la Théorie des sentiments moraux et les Recherches sur la richesse des nations. L'effet qu'a produit le dernier de ces ouvrages , sur les opinions du monde civilisé , est extraordinaire; aussi croyons-nous convenable de tracer en détail ici la série d'idées qui peut avoir suggéré à l'auteur le dessein d'une entreprise si honorable à la littérature de l'Ecosse.

On ne peut expliquer les louanges extravagantes que Carmichael donne ici à Grotius et à Puffendorff,

de même relativement aux écoles du continent : « On est partagé dans les écoles , dit-il , entre Grotius et Puffendorff ; croyez - moi , lisez les Offices de Cicéron. » D'après le ton de mépris avec lequel Gray et Yoltaire s'expriment , il paraîtrait que les anciens systèmes de jurisprudence naturelle avaient entièrement perdu leur crédit aux yeux des hommes d'un goût sain et d'une vue étendue, longtemps avant qu'ils cessassent de former une branche des études académiques. Cette remarque confirmerait ce qu'a dit ^rnith , « que la plus grande partie des universités n'avaient adopté que lentement les améliorations faites dans les sciences , et que plusieurs de ces savantes sociétés avaient long-temps été un sanctuaire où s'étaient venues réfugier les vieilles doctrines que la raison avait bannies du monde. >> Si l'on considère les peines que Smith s'était données pendant son professorat pour remédier à ce mal , on sera porté à croire qu'il voulait parler ici de Grotius et de Puffendorff.

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iju'en considérant l'état de dégradation où se trouvait la morale avec des gens qui ne l'étudiaient que pour se préparer aux discussions casuistiques introduites dans la confession , ou pour justifier les frivoles austérités d'une retraite ascétique , qu'ils élevaient au-dessus des graves devoirs de la vie sociale. Les doctrines pratiques inculquées par les écrivains sur la loi naturelle, étaient toutes favorables aux vertus actives, et quelque répréhensibles qu'elles fussent dans la forme , elles étaient non-seulement sans danger , mais même d'une grande utilité. Elles étaient en même temps ornées, particulièrement dans l'ouvrage de Grotius , de tant d'agréables citations tirées des auteurs classiques grecs et latins, qu'elles ne pouvaient manquer d'offrir un contraste frappant avec les systèmes absurdes qu'elles remplaçaient, et c'est peut-être à ces passages, liés par-là en quelque sorte en corps de doctrine , qu'il faut attribuer en grande partie les progrès que fit cette science dans le cours du dix-huitième siècle. Même aujourd'hui où le goût est si différent, le traité De Jure belli ac pacis n'est pas sans charme aux yeuxfd'un littérateur; et quoiqu'on n'attache pas un grand prix aux raisonnements de l'auteur , on ne peut s'empêcher cependant d'être ébloui et charmé des trésors de son érudition.

Mais la carrière de la jurisprudence naturelle ne devait bientôt plus être circonscrite par les limites étroites données communément à la morale. Peu a

peu le contraste entre la toi naturelle et l'institution positiye qu'elle présente constamment à l'esprit, fit naître l'idée d'y rapporter toutes les questions sur le juste et l'injuste, sur lesquelles la loi positive garde le silence. De-là l'origine de deux branches de la jurisprudence. Négligées par les premiers auteurs qui en avaient parlé , elles enveloppèrent ensnite de plus en plus les questions morales qui les avaient produites. L'une se rapporte à la conduite des individus dans ces crises violentes , où tous les liens de la société se trouvent brisés ; l'autre aux relations réciproques entre les sociétés indépendantes. Les questions liées avec le premier article , se réduisent à un très-petit nombre; mais on a tant écrit sur le dernier , que depuis peu on a souvent donné le nom de droit naturel et de droit des gens à ce qui était connu autrefois sous le titre de jurisprudence naturelle. Ces deux sujets peuvent aisément se ramener au système que nous considérons en ce moment.

Un membre d'un corps politique soumet nécessairement sa volonté à celle des gouvernants auxquels le peuple a confié le suprême pouvoir ; il est donc de son devoir de supporter les inconvénients qui doivent lui tomber en partage par suite de l'imperfection inhérente à tous les établissements humains. Ce devoir est fondé sur la loi de nature , de laquelle, comme on le verra à la plus légère réflexion, la loi conventionnelle tire toute sa force et

sa puissance morale. Cependant comme le grand but de l'union politique est l'utilité générale , si ce but se trouvait frustré d'une manière évidente , soit par l'injustice des lois , soit par la tyrannie des gouvernants , les individus seraient obligés d'avoir recours aux principes de la loi naturelle , pour déterminer s'il est plus convenable de s'éloigner de leur pays , ou de résister par la force à leurs gouvernants. C'est donc avec beaucoup de raison qu'on a rapporté à la jurisprudence toutes les discussions pratiques sur les bornes delà soumission et le droit de résistance. On ajoutera au domaine de cette science, par une réflexion également simple. Les états indépendants ne reconnaissant pas de supérieurs , il s'ensuit que les disputes qui s'élèvent entre eux, ne peuvent être terminées que par un appel à la loi des nations , et en conséquence , cette loi , quand elle s'applique aux états, forme une branche séparée de la jurisprudence , sous le titre de droit des nations. Quelques écrivains prétendent que les principes généraux de la loi naturelle et de la loi des nations , sont absolument les mêmes, et que la distinction qu'on établit entre elles, n'est que purement nominale. PufFendorff a donné sa sanction à cette opinion , qui est avancée avec beaucoup de confiance par Hobbes (i). Et conformément à cette idée , il se contente

(1) Lex naturalis dividi potest in naturalem hominum , qvœ s nia obtinuit dici lex naturœ , et naturalem civitatum, qvœ dici

déposer les principes généraux du droit naturel, et laisse le Lecteur les appliquer, scion qu'il le juge convenable, auv individus ou aux sociétés.

potest les gcntium t vulgo autem jus gentium appellatur. Prœcepta utriusquc eadem sunt; scdquia civitatcs scmel institutœ (nduunt proprietates hominum personales, lex quam loquentcs de hominum singidorum officio naturalem dicimus , applicata lotis civitatibus , nationihus , sive gentiutts , vocatur jus gentium. ( De Cive , cap. xvi , § 4.)

Dans un ouvrage récent , où on eût pu au moins faire quelque attention aux dates , on lit que le livre de Hobbes De Cive , ne parut que peu de temps avant le Traité de Grotius , tandis qu'en effet il parut vingt-deux ans après. Il est vrai que Hobbes en fit imprimer et circuler secrètement quelques exemplaires dès l'année i64a, mais il ne fut publié qu'en 1647. (Voyez Recherches sur /' 'origine et V histoire du droit des gens en Europe, par Robert W ard, avocat, Londres, 1795.) Cette inexactitude est encore fort légère , si on la compare aux erreurs que l'auteur fait dans ce même ouvrage , en eberebant à établir les doctrines caractéristiques des deux systèmes.

Comme écrivain sur le droit des nations , Hobbes aujourd'hui ne mérite aucune attention ; tout ce que nous en dirons , c'est que son but est directement opposé à celui de Grotius. Celui-ci , dans tout le cours de son Traité , cherche à propager autant que possible , dans les états indépendants , les mêmes lois de justice et d'humanité qui sont universellement reconnues entre les particuliers ; Hobbes , par un raisonnement contraire, fait tous ses efforts pour montrer que la répulsion morale qui existe fréquemment entre les états indépendants et voisins, est une peinture exacte de celle qui existait entre les individus avant l'origine des gouvernements. Cette induction était antilogique, car c'est l'attraction sociale des individus qui produit la répulsion mutuelle des nations , et cette attraction opèro avec d'autant plus de force que l'individu est plus indépendant de

Duga ld Stewart. — Tome III. 1 8

Les écrivains modernes sur la jurisprudence ont cru convenable de séparer le droit des nations de la science qui traite des devoirs des individus ( i ) , mais sans s'inquiéter assez d'avoir avant tout une idée claire de l'objet de leurs études. Quiconque se donnera la peine d'examiner leurs systèmes, apercevra immédiatement que leur but principal n'est pas , ainsi qu'on pourrait le croire , de reconnaître les grands principes de morale obligatoires pour toutes les nations dans leurs relations mutuelles, ou d'indiquer jusqu'à quel point les règles de morale reçues par les individus , sont applicables aux corps

son espèce et ressent moins les avantages de l'union politique. Si cette attraction pouvait jamais finir par s'anéantir, ce serait dans des empires très-vastes et très-civilisés. Alors l'homme devient absolument nécessaire à l'homme , et chacun a besoin , pour satisfaire ses besoins artificiels , de l'assistance de plusieurs milliers de ses semblables.

Cette théorie , si à la mode aujourd'hui , de tout rapporter à un principe d'utilité , se rapproche plus du hobbisme qu'on ne le pense.

(i) Vattel, un des écrivains les plus estimés sur cette matière , fait honneur de cette amélioration au philosophe allemand Wolff , dont il vante beaucoup les travaux sur cette branche de la science. (Questions de droit naturel } Berne, 1762.) Nous ne connaissons de ce grand ouvrage que le titre , qui est peu fait pour éveiller aujourd'hui la curiosité : Christiani Wolfii Jus naturœ methodo scienlificâ pertractatum in novem tomos distributum , Francof. , 1740. Non est , dit Lampredi, professeur lui-même de droit , qui non deterreatur tantâ librorum farraginc y quasi vero llorculeo la bore optt.s esset ut quis honestatem et justifiant addiscat.

politiques indépendants ; mais bien plutôt de présenter un digeste dos lois et coutumes qui, soit par des motifs d'utilité , soit par des circonstances fortuites, soit par des conventions positives, se sont peu à peu formées dans les états chrétiens , que leurs rapports fréquents peuvent faire envisager sous la forme d'une vaste république. Il est évident qu'un tel digeste n'a pas plus de rapport avec le droit naturel proprement dit , qu'il n'en a avec les règles du droit romain, ou de tout autre code municipal. Les détails qu'il renferme sont extrêmement intéressants et utiles en eux-mêmes, mais ils appartiennent à une science entièrement différente , à une science qui n'est point fondée sur les maximes abstraites du juste et de l'injuste , mais sur des antécédents , sur des coutumes reçues, et sur l'autorité des savants.

Toutefois , l'alliance intime qui se trouve ainsi établie entre le droit de la nature et le droit conventionnel des nations , a eu les plus heureux effet*. Par suite des discussions sur des questions de justice et de convenance qui se trouvèrent entremêlées avec les détails du droit public , les hommes d'état philosophes conçurent par degrés des vues plus saines et plus vastes. Et de-là on en est venu insensiblement à des doctrines libérales sur la politique commerciale , et sur les rapports mutuels des états indépendants ou séparés , qui promettent une ère nouvelle de bonheur au genre humain, si jamais les gouvernants peuvent les adopter.

3° Il nous reste à eonsidérer la jurisprudence naturelle, sous un autre point de vue distinct de eeux sous lesquels nous l'avons considérée jusqu'ici. Suivant cette manière de l'envisager, son but serait de rechercher les principes généraux de justice, qui devraient être reconnus dans tout code municipal, et auquel tout législateur devrait se conformer dans ses institutions. C'est cette manière de voir qu'a adoptée Adam Smith , dans la conclusion de sa théorie des sentiments moraux, et il paraît avoir pensé que tel fut aussi le sentiment de Grotius , dans le traité De jure belli ac pacis.

<c On aurait pu croire que les raisonnements des légistes , sur les vices et sur le perfectionnement des lois de différents pays , les auraient conduits à rechercher quelles sont les règles naturelles de la justice , indépendamment de toute institution positive ; on pouvait espérer que leurs raisonnements les conduiraient à former un système de jurisprudence naturelle , ou une théorie des principes généraux qui doivent servir de base aux lois de toutes les nations ; mais , quoique les méditations des légistes aient produit quelque chose d'assez semblable à cette théorie , et quoique , parmi les auteurs qui ont écrit systématiquement sur les lois de chaque pays , il n'y en ait point dont les ouvrages ne fournissent quelques observations qui y soient relatives , c'est seulement dans ces derniers siècles qu'on a formé une théorie aussi générale , et qu'on s'est occupé de

Dl. LA PHILOSOPHIE. 21 i

la philosophie des lois en elles-mêmes j sans faire attention aux institutions particulières des différentes nations. Grotius paraîl être le premier qui ait essayé de former une espèce de système des principes qui doivent se trouver dans les lois de toutes les nations , et leur servir de fondement. Son traité De jure belliac paris, malgré toutes les imperfections qu'il renferme , est , jusqu'à ce jour, ce qu'il y a de plus complet sur cette matière. »

11 est peu intéressant de décider si cela a été ou non l'objet principal de Grotius ; mais si tel a été son but , il faut avouer que son entreprise a été exécutée d'une manière bien peu suivie , et que souvent même il semble entièrement perdre de vue l'objet qu'il se propose au milieu des réflexions morales . politiques ou historiques qui tiennent tant de place dans son traité , et qui se succèdent sans aucune liaison apparente (i).

Les vues de Grotius ne semblent pas toujours étendues et correctes , même lorsqu'il discute sur le point mentionné par Smith. Le système de la jurisprudence romaine semble lui avoir donné de fausses

(i) <( A quel genre, dit un penseur ingénieux et original, à quel genre appartiennent les ouvrages de Grotius , de Puffendorfi ou de Burlamaqui ; à la morale, à la politique, à l'histoire , au genre judiciaire, délibératif? Tantôt à l'un, tantôt à l'autre ; l'auteur lui-même semble n'en avoir pas une certitude bien complète. ( Introduction aux principes de morale et de législation par Bentham . pag. ^27.)

idées sur toutes les questions qui se lient à la théorie de la législation ; il aurait dû se rappeler plus souvent les sentiments philosophiques de Cicéron à ce sujet : Non à prœtoris edicto , neque à duodecim Tabulis , sed peniths ex intima philosophie , hauriendam juris disciplinam.

Il est vrai qu'il n'a pas poussé cet amour pour la loi romaine aussi loin que quelques-uns de ses commentateurs, qui ont été jusqu'à dire que le droit romain n'était rien autre que le droit naturel ; mais il n'en est pas moins vrai que sa partialité, pour l'objet de ses études légales , lui a souvent fait perdre de vue l'immense différence qui existe entre l'état de société de l'Europe ancienne et de l'Europe moderne. On doit dire aussi , à son éloge , qu'aucun écrivain ne semble avoir mieux senti en théorie la distinction réelle qui existe entre les lois naturelles et municipales. Dans un des paragraphes de ses Prolégomènes , il annonce comme une partie de son plan l'intention de développer le code romain, et de réduire en un corps de doctrine les parties puisées dans la loi naturelle. « Plusieurs écrivains , dit-il , ont essayé de les coordonner , mais personne ne l'a fait jusqu'ici ; il était en effet impossible de le faire dans un temps où on faisait si peu d'attention à la distinction entre les institutions naturelles et positives ; les institutions naturelles , étant partout les mêmes , peuvent aisément se ramener à quelques principes généraux , tandis que les institutions positives, se montrant sous desappa-

renées différentes , suivant les temps et lés lieux, sont aussi peu susceptibles d'arrangement méthodique que les objets isolés qui agissent sur nos sens, h

(.«•passage de Grotius a beaucoup déplu à deux de ses plus distingués commentateurs , Henri et Samuel de Cocceius, qui ont fait tous leurs efforts pour justifier les législateurs romains de la censure indirecte renfermée dans ces paroles de Grotius. « Mon premier objet , dit le dernier de ces écrivains , a été de faire remonter l'origine de la loi romaine à la nature des choses , afin de concilier la jurisprudence naturelle et le code civil. J'ai voulu en même temps montrer l'erreur contenue dans la supposition de Grotius , cireur qui est en effet l'une des plus frappantes que l'on trouve dans son ouvrage. Le lecteur trouvera méthodiquement arrangées , dans ma douzième dissertation préliminaire , les remarques semées sans ordre dans le commentaire suivant. Mon dessein a été de réduire en système la loi romaine tout entière , et de démontrer combien elle coïncide admirablement avec la loi naturelle. » Cocceius nous a en effet laissé un supplément très-utile aux travaux de Grotius. Sa dissertation se distingue éminemment par cette méthode lumineuse qui manque au De jure, belli ac pacis , et qui en rend la lecture si fatigante el si inutile.

On sera moins frappé de voir le respect superstitieux d'écrivains tels que Cocceius pour le code romain . si considère l'influence du même préjugé sur

l'esprit libéral et philosophique de Leibnitz. Cet éerivain a été jusqu'à comparer , comme monument du génie , la loi civile à ce qui nous restait de la géométrie grecque, et a formellement déclaré sa conviction de l'erreur de ceux qui prétendaient que le droit romain était fréquemment en opposition avec le droit naturel. Voici comme il s'exprime à ce sujet : «J'ai souvent dit, qu'après les écrits des géomètres , il n'existait rien qui pût être comparé , pour la force , la subtilité et la profondeur , aux travaux des légistes romains. De même qu'il serait presque impossible de distinguer , d'après l'évidence intrinsèque , une démonstration d'Euclide d'une démonstration d'Archimède ou d'Apollonius , le style de tous deux n'étant pas moins uniforme que si la raison parlait par leur voix ; de même les légistes romains se ressemblent tous comme des frères jumeaux , et de telle manière , qu'au style seul d'une opinion ou d'un argument il serait fort difficile d'en présumer l'auteur. Nulle part les restes d'un système fini et profondément médité de droit naturel ne sont plus visibles ni plus abondants. Même dans les cas où, soit par égard pour le langage technique consacré , soit par suite de nouveaux statuts ou d'anciennes traditions , cette législation s'éloigne des principes , même alors les conséquences que la nouvelle hypothèse force d'incorporer aux décrets de la droite raison se déduisent toujours avec la plus saine logique et avec un talent digne d'admiration. Ct •<■

DE l-A PHILOSOPHIE. 281

déviations de la loi naturelle ne sont pas d'ailleurs aussijréquentes qu'on le pense communément* »

Dans cette dernière phrase, Leibnitz voulait sans doute fairç allusion aux ouvrages de Grotius et de ses sectateurs ; car , quelque étroites et timides que paraissent aujourd'hui leurs vues , les hommes de loi les accusèrent long-temps d'innovation et d'hérésie politique.

On pourrait encore reprocher à ces écrivains un défaut plus important et plus radical , dans des systèmes de jurisprudence naturelle, considérés comme modèle de législation universelle; c'est que leurs auteurs raisonnent d'une manière trop abstraite sur les lois , et ne considèrent jamais les circonstances particulières où se trouve la société à laquelle ils voudraient les appliquer. Bentham remarque avec beaucoup de raison que « s'il existe aucun ouvrage de jurisprudence universelle , il ne peut être vrai que pour peu de temps. » Il pousse toutefois cette idée trop loin quand il dit que , « pour être susceptible d'une application universelle , un tel ouvrage ne doit traiter que de la valeur des mots , et se borner à définir exactement les expressions qui se lient au droit : telles que pouvoir, droit, obligation , liberté, qui ont des synonymes dans toutes les langues (i). » Ses expressions sont aussi un peu hasardées quand il appelle la loi naturelle « un obscur fantôme qui ,

(1) Introduction aux principes de morale et de législation ,

dans l'imagination de ceux qui le poursuivent montre tantôt les coutumes, tantôt les lois ; tantôt ce que la loi est , tantôt ce qu'elle devrait être (i). » Rien n'est plus exact et plus judicieux que cette description , si on l'applique au droit naturel tel que l'ont traité les écrivains de jurisprudence ; mais on ne peut l'appliquer au droit tel que l'ont entendu les écrivains de morale , sans abandonner tous les principes sur lesquels repose en définitive la science de la morale. En la limitant ainsi , nous sommes parfaitement de l'avis de Bentham , qu'un code de lois abstraites est aussi peu philosophique à entreprendre, qu'inutile à exécuter.

Nous ne prétendons pas par-là contester l'utilité d'une comparaison entre les institutions municipales des différentes nations. Nous doutons seulement qu'on retire aucun avantage de rapporter ces diverses institutions à la théorie abstraite , connue sous le nom de droit naturel , comme à un titre commun. tl suffirait de prendre pour base le code d'une nation quelconque , et d'en étudier les lois , non pas comme des conséquences d'aucun principe abstrait de justice, mais par leur liaison avec des circonstances particulières où se trouve le peuple chez qui elles ont pris naissance. La comparaison de ces lois avec les lois correspondantes chez d'autres peuples, eu égard aussi aux circonstances dans lesquelles ce

(1) Introd. aux principes de morale et de législation, pag. 327.

ni: LÀ PHILOSOPHIE. 283

peuple s "est trouré, serait une Huile également intéressante el utile, non-seulement à ceux qui font leur profession des lois , mais même à ceux qui prétendent à une éducation libérale. Si l'on veut choisir un type, il faut certainement donner la préférence à la loi romaine , quand ce ne serait que parce que son langage technique est plus ou moins incorporé à tous nos règlements municipaux. L'étude de cette technologie , ainsi que celle des autres parties techniques de la jurisprudence , si fastidieuses quand on ne les considère que comme le jargon arbitraire d'une théorie philosophique , pourrait alors se faire supporter , si on ne la considérait que comme un moyen d'arriver à la connaissance du système qui a si long-temps déterminé les droits de la plus grande et de la plus célèbre des nations.

m La grammaire générale, dit le docteur Lowth, ne peut s'enseigner d'une manière abstraite. Il faut l'appliquer à une langue connue afin d'en expliquer les termes et d'en faire comprendre les règles. » Par des raisons analogues, on peut appliquer la même observation à la science de la jurisprudence naturelle et universelle.

Bacon semble avoir bien compris cette vérité , et c'est sans doute la même conviction qui engagea Montesquieu dans ses recherches historiques sur l'origine des lois , et sur les rapports qu'elles peuvent avoir en différents lieux avec les circonstances morales el physiques dans lesquelles se trouvaient

les nations au moment où elles prirent naissanee. Il serait difficile de nommer , durant le long intervalle de temps qui sépara Bacon de Montesquieu , aucun écrivain qui ait attaché l'importance nécessaire aux diverses considérations que nous venons de présenter.

Dans ce que nous avons déjà dit en passant , des idées de Bacon sur la philosophie des lois, nous avons montré combien de fois dans ses divers écrits, il devance , par les plans qu'il propose , l'essor commun de la raison humaine , et s'associe ainsi plutôt aux génies du dix-huitième siècle qu'à la gloire de ses contemporains. Cesprésages hardis, et bien d'autres hasardés par son imagination prophétique , sont comme autant de pierres d'attente qui invitent à ajouter à un ancien bâtiment l'aile que l'architecte aurait laissée incomplète ; on dirait des projections tracées sur une carte d'Amérique, au milieu de lieux aujourd'hui déserts , pour indiquer les enchaînements futurs des routes et des canaux. Séduits par un tel exemple , nous nous permettrons à notre tour de passer tout-à-coup , en dépit de l'ordre chronologique, du Fontes juris à V Esprit des lois. Pour se former uue idée juste des vues étroites de Grotius , il est nécessaire de considérer le plan qu'avait tracé son prédécesseur , et qu'exécuta , ou plutôt commença à exécuter , long- temps après , un de ses successeurs.

L'objet principal de Y Esprit des lois est de mon-

DE LA PHILOSOPHIE. 4oô

tfei non pas comme on l'a souvenl supposé , ce que devrait être la loi, mais bien comment les variétés physiques ejÊ morales qui se rencontrent dans l'histoire de la race humaine ont contribué aux établissements politiques et aux règlements municipaux (i). On peut là-dessus s'en rapporter a l'auteur lui-même : « Je n'écris pas, dit-il , dans le dessein de censurer les établissements d'aucune nation en particulier. Chaque nation trouvera dans mon livre les raisons sur lesquelles ses maximes de jurisprudence sont fondées. » Ce plan, quand il est renfermé dans de justes limites , est très-philosophique , et tire la jurisprudence de l'état d'inutilité dans lequel Grotius et Puffendorff l'avaient plongée, pour la placer au rang des plus intéressantes et des plus agréables branches des connaissances utiles. Mais quoique Montesquieu y consacre la majeure partie de son ouvrage, ses faits à ce sujet sont si peu liés, que nous serions presque tentés de croire qu'il y a été conduit à son insu , et plutôt par une curiosité fortuite que par aucun dessein conçu d'avance , et en s'occupant de recueillir des matériaux pour ce célèbre ouvrage. C'est du moins l'aveu qu'il semble

(1) Telle a été du moins l'opinion de d'Alembert , à en juger par cette phrase : u Dans cet ouvrage M. de Montesquieu s'occupe moins des lois qu'on a faites , que de celles qu'on aurait dû faire. » ( D'Alembert , Eloge de Montesquieu. ) Ce qui , si nous comprenons bien sa pensée, est précisément le contraire de ce <|ii'a fait Montesquieu.

faire dans le passage suivant de sa préface: u .1 ai souvent commencé et autant de fois abandonné cette entreprise. J'ai souvent continué mes observations sans aucun but fixe , et sans penser aux règles et aux exceptions ; je n'ai trouvé la vérité que pour la reperdre ensuite. »

Mais , quelle que soit d'ailleurs notre opinion sur ce sujet, Montesquieu a des droits incontestables à la gloire d'avoir lié la jurisprudence à l'histoire et à la philosophie , de manière à ce qu'elles s'éclairent l'une par l'autre. On pourrait bien , il est vrai , découvrir dans des auteurs précédents , et en particulier dans Bodin , quelques traces de semblables recherches ; mais elles sont en trop petit nombre et de trop peu d'importance pour rien enlever au mérite de Montesquieu. Quand on compare les recherches de ce dernier sur la jurisprudence , avec les systèmes reçus avant lui dans les écoles, l'impulsion qu'il donna à la science paraît telle, qu'elle justifierait presque l'épigraphe ambitieuse qu'il a adoptée , prolem sine matre creatam. Au lieu de se borner, comme l'avaient fait ses prédécesseurs , à interpréter l'une par l'autre les différentes parties du code romain , il étudia X esprit de ces lois dans les vues politiques de leurs auteurs , et dans les circonstances particulières dans lesquelles se trouva placée cette nation extraordinaire. Il combina la science de la législation avec l'histoire des sociétés politiques , et expliqua par cette dernière le but du législateur dans ces diverses

DE LA PHILOSOPHIB. '^7

ordonnances , tandis qu'à son toui*, la première lui serrait à expliquer la nature du gouvernement et les mœurs du peuple. Il ne borna pas ses recherches à la loi et à l'histoire romaine ; mais, convaincu que les principes généraux de la nature humaine sont partout les mêmes , il puisa de nouvelles lumières dans l'examen qu'il fit des hommes , dans tous les pays et sous tous les gouvernements ; et en ouvrant ainsi une mine inépuisable et inconnue de ressources à ceux qui étudiaient la jurisprudence , il traça indirectement au législateur la limite de ses pouvoirs , et engagea le philosophe à laisser de côté les théories abstraites et inutiles , pour s'occuper entièrement des monuments authentiques qu'offrait l'histoire des hommes (i).

Cette manière de considérer la jurisprudence , dans ses relations avec l'histoire et la philosophie , a été traitée avec le plus heureux succès par plusieurs auteurs , depuis Montesquieu. Long-temps encore après la publication de l'Esprit des lois, cette étude fut tellement en vogue , en Angleterre en particu-

(1) On peut en voir des exemples dans ses Observations sur f origine et les révolutions du droit romain sur les successions ; dans son Histoire du droit civil en France , et surtout dans sa Théorie des lois féodales chez les Francs , considérées dans leurs rapports avec tes révolutions de leur monarchie. On a depuis contesté les conséquences qu'il a tirées de la plupart de ces faits , mais tous ses BUCCe leur guide et leur maître.

Jier, que quelques auteurs semblent l'a voir coùside rée moins comme un moyen d'arriver plus haut , que comme le point où l'on devait s'arrêter pour embrasser de là la science entière de la jurisprudence. On sera sans doute autorisé à s'en former cette idée, tant qu'on bornera son attention aux époques de l'enfance des sociétés , lorsque le gouvernement et les lois ne sont encore que le fruit du temps , de l'expérience , des circonstances et du hasard. Cependant , quand on se reporte à des siècles plus éclairés , on ne peut douter que la sagesse politique n'ait aussi sa part dans l'administration des affaires humaines. Et il y a tout lieu d'espérer que son influence ira en croissant , à mesure que les principes de la législation seront plus généralement étudiés et compris ; vouloir supposer le contraire , ce serait nous réduire à contempler indifféremment les progrès et le déclin des sociétés , et mettre un terme à tous nos efforts en faveur de nos semblables.

Le but de Montesquieu , dans ses recherches historiques , était évidemment plus vaste et plus important. Souvent on dirait qu'il était convaincu avec lord Coke , que c'est réfuter une erreur que de la ramener à son origine. Bentham a justement remarqué que cette espèce de réfutation était en effet la seule qui eût quelque influence sur une foule d'individus (i).

(i) u Si nos ancêtres sont tombés dans l'erreur , comment y sont-ils tombés ? Voilà la question qui se présente naturellement. Le fait est que , surtout en matière de loi , telle est la force de-

L'existence seule d'un principe légal ou d'une .ont mue établie , est un grand argument en faveur de sa nécessité , aux yeux d'une multitude de personne imbues d'un respect aveugle pour la sagesse des anciens , et convaincues que tout ce qu'elles voient est le résultat des savantes méditations de leurs ancêtres. La seule réplique que l'on puisse faire à un tel argument , est donc de le faire remonter à quelques préjugés reconnus et à une constitution sociale si différente de celle qui existe aujourd'hui , que les mêmes raisons qui rendent compte de son premier établissement démontrent indirectement aussi la nécessité de l'accommoder aux formes sociales présentes.

Suivant cette manière d'envisager les choses , les recherches de Montesquieu conduisaient aux mêmes conséquences que les propositions prophétiques de Bacon , et sa marche , pour être plus détournée , n'en était peut-être que plus certaine. Quelques-uns des écrivains récents sur l'économie politique , ont de-

Tautorité sur nos esprits, et telle est la puissance des préjugés qu'elle protège, que, lorsque nous ne pouvons trouver aucune raison plausible en faveur d'une institution , nous ne pouvons cependant nous empêcher de la faire remonter à quelque cause indéfinissable qui nous échappe. Mais , si au contraire nous pouvons la faire remonter à une cause connue dont la fausseté nous e9t démontrée , nons l'abandonnons sur-le-champ j et ce n'est qu'alors que notre esprit est pleinement convaincu. » [Défense de l'usure, p. g4 et 95. )

Dugald Stewart.— Tome III. 1 9

puis combiné tes plans de ces deux auteurs avec une sagacité admirable (i) ; mais nous ne nous occuperons pas dans ce moment de leur système ; nous nous contenterons d'ajouter que ces recherches sur l'histoire des lois sont particulièrement utiles pour réprimer la folie des innovations violentes et soudaines , en montrant le rapport que les lois doivent avoir avec les circonstances présentes , et la tendance constante des causes naturelles sur l'amélioration progressive de l'espèce humaine , sous tous les gouvernements qui permettent de jouir de la paix et de la liberté.

La popularité méritée de l'Esprit des lois , porta le dernier coup à l'étude du droit naturel , en partie par les preuves que cet ouvrage présentait à chaque page de l'absurdité d'un système de législation universelle , et en partie par le goût et l'éloquence avec lesquels il était écrit , et qui contrastaient d'une manière si marquée avec les systèmes reçus alors dans

(1) Adam Smith , surtout , dans ses Causes de la richesse des nations } a judicieusement et habilement combiné , avec l'investigation des principes généraux, les essais les plus lumineux de son Histoire théorique de la forme des sociétés politiques qui ont produit un si grand nombre des institutions et des coutumes particulières à l'Europe moderne. Les rayons éclatants de cette lumière philosophique qui , suivant Gibbon , ont paru depuis peu en Ecosse , n'étaient qu'une réflexion plus brillante et plus sûre cependant des étincelles allumées par le génie de Montesquieu. Nous aurons ensuite occasion de parler de l'influence que ses écrits ont eue sur l'histoire delà littérature écossaise.

les écoles. Un fait asset curieux , c'est que Montesquieu n'ait pas cité une seule fois le nom de Grotius *, il croyait , sans doute , qu'en ce cas , comme en bien d'autres , il valait mieux miner peu à peu les erreurs inconnues sur lesquelles reposaient les préjugés établis, que d'attaquer ces préjugés en face.

Ces détails pourront peut-être ennuyer quelques lecteurs , mais nous les prions de se rappeler qu'ils se rapportent à une science qui , pendant plus de cent ans , forma toute la philosophie morale et politique cultivée dans la plus grande partie de l'Europe. A l'égard de l'Allemagne, en particulier, il paraîtrait, d'après le comte de Hertzberg , que cette science continua à se maintenir jusqu'à ce qu'elle fût remplacée par le goût de la statistique , qui , depuis peu a donné une direction si différente , et à quelques égards si opposée , aux études de ses compatriotes (i).

Si d'Allemagne nous passons au midi de l'Europe tout devient de plus en plus stérile et affligeant. Nous ne connaissons la littérature espagnole que par des traductions ; avec cela il serait difficile sans doute de prononcer un jugement exact sur des ouvrages

(1) (< La connaissance des états qu'on se plaît aujourd'hui d'appeler statistique , est une des sciences qui sont devenues à la mode , et qui ont pris une vogue générale depuis quelques années • elle a presque dépossédé celle du droit public qui régnait au commencement et jusque vers le milieu du siècle précédent. » ( Réfle.ziojis sur la force dss états, par M. le comte de Hertzberg , Berlin, 1782. )

qui s'adressent à l'esprit et au cœur; niais les traductions du moins nous mettent suffisamment en état de juger des ouvrages qui traitent de la science et de la philosophie. On peut assurer , sans crainte de se tromper , que tout ouvrage qui ne peut supporter l'épreuve d'une version littérale ne vaut pas la peine qu'on se donnerait pour le lire dans l'original. Nous pouvons donc dire sans crainte , que , pendant le dix-septième siècle , les progrès de l'esprit humain , en Espagne , ont été , sinon suspendus , du moins trop faibles pour mériter l'attention.

<c Le seul vraiment bon livre , dit Montesquieu , dont les Espagnols puissent se vanter , est celui qui fait connaître les absurdités de tous les autres. » Il nous semble peu douteux que Montesquieu n'ait sacrifié ici l'intérêt de la vérité au plaisir de faire une antithèse ; elle est toutefois digne d'attention , parce qu'elle indique fortement le mépris de ce grand homme pour la pauvreté générale des écrivains espagnols.

L'ouvrage inimitable auquel Montesquieu fait allusion , mérite lui-même une place dans cette histoire , non-seulement parce que c'est un des chefsd'œuvre de l'imagination humaine , mais encore parce qu'il présente une force de caractère et une étendue d'esprit vraiment miraculeuses quand on les compare aux préjugés qui enveloppaient son siècle et sa nation. Ce n'es.t pas uniquement contre les livres de chevalerie qu'est dirigée la satire de

I ervantès, il \ verse aussi le ridicule sur des folies <•! «Us absurdités plus générales et plus universelles , et jamais il n'échappe à sa plume une seule expression qui puisse offenser le moraliste le plus délicat. Delà ces contrastes si amusants par lesquels Cervan lès nous attache si fortement à son héros, dont les égarements les plus extraordinaires d'une imagination en délire sont assez compensés par une vertu aussi (orme que douce, et, si l'on en excepte une seule faiblesse , par une supériorité de bon sens et de phi losophie qui , dans les circonstances même les plus plaisantes, ne cesse jamais d'exciter notre vénération et notre sympathie.

Malgré les persécutions que l'on fit souffrir à Galilée, les sciences physiques et l'astronomie continuèrent cependant à être cultivées avec succès en Italie, par Torricelli, Borelli, Gassini et d'autres ; dans la géométrie pure , Viviani s'éleva au premier rang pour avoir restauré , ou plutôt deviné des découvertes anciennes. Mais ce pays , autrefois si fameux , donnait les signes les plus tristes de décrépitude dans toutes les branches des sciences qui réclamaient l'esprit vivifiant de la liberté civile et religieuse. « Rome , dit un historien français , était trop intéressée à soutenir ses principes pour ne pas opposer les barrières les plus fortes à ce qui pouvait les renverser. De-là cet Index des livres prohibés, sur lequel furent inscrits l'histoire du président de Thon . les ouvrages qui traitaient des libertés dé

l'Église gallicane, et, qui pourrait le croire! jusqu'aux traductions des saintes écritures. Cependant , le tribunal, bien que toujours disposé à condamner de respectables auteurs sur de frivoles soupçons d'hérésie , sanctionnait de son approbation les théologiens séditieux et fanatiques dont les écrits tendaient à encourager le régicide et à détruire tout gouvernement. L'histoire de l'approbation et de la censure des livres mérite une place dans l'histoire de l'esprit humain. »

Sans parler des philosophes français , la plus grande gloire du continent , vers la fin du dix-septième siècle, est d'avoir produit Leibnitz. Il naquit en 1646 , et se distingua , encore fort jeune, par des talents avec lesquels il devait résister à Glarke et à Newton réunis. Nous avons déjà parlé de lui parmi les écrivains du droit naturel ; mais à tout autre égard il prend plutôt sa place parmi les contemporains de sa vieillesse que de son jeune âge : nous en développerons les raisons par la suite ; en attendant nous nous contenterons de remarquer que Leibnitz appartient comme juriste à un siècle , et comme philosophe à un autre.

Nous croyons convenable , une fois pour toutes, de dire que pour la manière dont nous avons distribué nos matériaux , et pour l'ordre dans lequel nous avons classé tous les faits particuliers , nous réclamons , non pas un pouvoir arbitraire , mais du moins une faculté discrétionnaire ; les dates qui se-

DE LA PHILOSOFHIB. 295

parent les direw degrés d<-N progrès de la raison humaine ne sont pas susceptible! d'une précision chronologique comme celles qui se présentent dans l'histoire des seiences exactes. En fixant les droits drs prétendants . dans cette région intellectuelle el sombre, l'écrivain ressemble souvent à celui qui voudrait déterminer par des lignes mathématiques les limites des couleurs variées et fondues de la loile d'Arachné.

/// quo diversi niteant cum mille colores Transitas ipse lamcn speclantia lumina Jallunt , Usque adeb quod tangit idem est, tamen ultima dis tant

Mais nous ne chercherons pas à réfuter d'avance la eritique que l'on pourra faire de nous ; nous ne dissimulerons même pas la confiance avec laquelle , malgré nos doutes et nos fausses données , nous nous en reposons sur l'indulgence de ceux qui sauront apprécier les difficultés de notre entreprise. Nous ne dirons certainement pas avec Johnson que « nous abandonnons notre ouvrage avec la plus parfaite indifférence, et qu'un succès ou une chute ne sont pour nous que des mots sans valeur. » Nos sentiments sont plutôt conformes à ceux qu'il exprimait dans la conclusion de son admirable préface de Shakespeare. Une de ses réflexions , en particulier rentre si exactement dans les nôtres , que nous ne pouvons nous empêcher , avant de terminer cette partie de notre travail, de la mettre sous les yeux de nos lecteurs.

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