‹ Œuvre parlementaire du comte de CavourChapitre 62 sur 69 · SUR LA QUESTION DE ROME · texte numérisé non relu

SUR LA QUESTION DE ROME

L'empire et la papauté, ces deux idées dont Home a été kberceau^ étaient des institutions trop grandes pour tenir dans le moule d'une nationalité. Victime de la grandeur do son rôle historique, l'Italie expia par la servitude de sc»s citovms et le démembrement de ses provinces ses rêves de suzeraineté universelle. Avant la découverte de l'Amérique, le maîlrde l'Italie était le maître du monde. La réforme d'abord, h Révolution française ensuite, celle-ci suivie de la résurreclii^v passagère, dans une tête puissante, de l'idée toute roniaint d'un empire européen, brisèrent la charpente de l'Europe i\ i moyen âge. Embryons des nationalités naissantes, les fitiiîmodernes furent disposés à Vienne en un équilibre factipar la diplomatie : celle-ci chercha la balance des fore européennes dans des combinaisons artificielles de mosiin territoriales et de chiffres de populations, comme si cettbalance pouvait être ailleurs que dans l'harmonie qui s'établira d'elle-même entre les nations, lorsqu'elles seront cnr, stituécs dans des conditions normales et telles que les . formées la nature. L'essai d'organisation întt^rnationàle fond^ sur la sainte alliance ne réussit pas mieux que rancien ant • gonisme de l'empire et de la papauté à assurer la paix « l'indépendance des nations de l'Europe.

Des deux conceptions idéales qui ont tenté de ramener une forme systématique et unitaire la variété perpétuelle iU rapports politiques et sociaux, l'une, la plus ancienne, a cîi5

tftJ COMTE 0E CAVdUR.

paru à jamais. Cen est fait de l'empire; aucun César, aucune puissance ne peut aspirer désormais à régner exclusivement sur le monde. Le czar Nicolas, qui se crut un jour assez fort pour trancher à lui seul les plus grandes questions du siècle, apprit à ses dépens que l'Europe, quelque divisée qu'elle paraisse, sait être unanime quand il s'agit de sauvegarder sa liberté.

L'autre institution cosmopolite, la papauté, est encore debout. Quoiqu'elle ait beaucoup perdu de son prestige, elle vit, elle s'agite, elle lutte encore. Le monde des intelligences ne gravite plus autour de Home, mais de Rome partent des paroles qui émeuvent bien des consciences, l-^ papauté a été pendant des siècles, elle («st encore le plus grand obstacle à la régénération de l'Italie. Fallait-il la prendre corps à corps, s'eiïorcer de la terrasser, ou reculer avec effroi devant elle et lui sacrifier notre unité?

On sait quelle solution le comte de Cavour a donnée à ce problème, et les détails qu'on a trouvés dans les premières pages de ce livre nous dispensent de revenir sur ce sujet. A la Rome de l'antiquité, qui a conquis le monde par des légions de soldats, à la Home du moyen âge, qui Ta conquis par des légions de moines, le comte de Cavour opposait, dans sa pensée, la Rome de l'avenir, où la liberté politique et religieuse trouverait sa formule souveraine. De celle terre que nul n'a jamais regardée sans amour ou sans haine, de ce centre puissant d'où tant de lumière a jailli et doù aussi le double despotisme militaire et sacerdotal s'est étendu sur le monde, la liberté rayonnerait d'un éclat nouveau. Le pouvoir politique, institué pour faire respecter les droits de chacun et de tous, et le pouvoir spirituel, exercé sans obstacle sur les âmes catholiques, concourraient tous deux, en se mouvant chacun dans sa sphère propre, aux progrès de la civilisation. Une alliance se formerait, dans un intérêt réciproque, entre le princi|)e d'autorité religieuse, agissant de toute sa puissance sur les esprits, et le principe de liberté.

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maintenu par l'État dans tous les rapports de la socîét*^ rhil Ainsi se développerait, sur un terrain d'où serait exclm* \^ oppression soit morale, soit matérielle, cette lutte p^ciôq entre les traditions et les aspirations qui transform agrandit sans cesse les bases de la société humaine. iJ.- 1 Dans l'opinion du comte de Cavour, rabolitîon du poa. ' ■ temporel devait avoir pour effet pur et sinnple de déwn»^ • l'autorité ecclésiastique de tout moyen de coaciion mvrielle. Établir à Rome même la liberté de conscience ei • pensée était à son avis le seul moyen de garantir à Jam> tous les peuples la paisible jouissance de cette précieusT noble conquête du xix' siècle. Le saint-siége, disposant i quement de ces forces morales qui seules constituent l'es.*':: de son pouvoir, trouverait dans le consentement spontaD^ fidèles la sanction, la seule qui puisse être légitime, de st^iî torité. Placée dans un milieu salutaire, où régnerait l'échr^:: • libre des idées et le respect de la pensée d'autrui, la p3| i , pourrait déployer toutes les forces morales, toutes le> \ sances, divines ou humaines, qui seraient réellement en • il dépendrait d'elle de prouver, à sa gloire, que le glai\e ^ ; lier n'est pas nécessaire au salut du catholicisme. Peu à t* sous l'influence du mouvement général des idées , et par retour probable de cet esprit profondément politique »: montré la cour de Rome à d'autres époques, la papauté lèverait au-dessus des antagonismes de partfs, des întrî- de prétendants; elle mettrait, parjoruattijude, le gou\t : ment en état de renoncer sans danger aux armes féodalt*^ * gées au moyen àgt^ par les juristes pour la défense de la si^ ! civile contre les empiétements du clergé. De leur cûiê. populations, cessant de voir en elle un ennemi de tout qu'elles ont de cher et de sacré, lui accorderaient la véor' tion à laquelle elle a droit par le rôle bienfaisant quW joué pendant plusieurs siècles; et l'État, dans tous les' se bornerait à garantir à toutes les opinions JejlEûilcomni . Cette conception de l'Église libre dans l'État libre nVr

elle qu'une chimère? L'esprit solide et pratique du comte de Gavour s'était-il égaré tout à coup dans le domaine de l'utopie? Arrivée prématurément au terme de ses travaux, cette intelligence si nette et si sûre d'elle-même s*était-€lle abandonnée à des rt^ves de paix et d'harmonie suprême inspirés par l'approche du tombeau?... On serait tenté de le penser en considérant l'opiniâtreté avec laquelle la cour de Rome répète le non possnmus traditionnel. Peut-être le comte de Cavour se laissait-il aller à une illusion lorsqu'il croyait qu'un acte aussi solennel, aussi prodigieux qu'un accord entre les principes de liberté et d'autorité pourrait être l'objet d'une convention écrite, d'un contrat bilatéral. Cependant, la destinée à venir des sociétés humaines est dans cet accord, sous quelque forme et dans quelque éventualité qu'il puisse se réaliser; et c'est par ce côté surtout que la résurrection de l'Italie tournera au profit de la civilisation. Dans les derniers mois de sa vie, le comte de Cavour, sans cesser d'avoir une confiance absolue dans les principes qu'il avait formulés, s'était attaché à éliminer, du grand débat entre l'Italie et la papauté, tous les éléments étrangers à l'Italie. La querelle, comme il arrive dans toute querelle de famille, avait été évidemment aigrie et envenimée par l'intervention de partis et d'intérêts étrangers. 11 fallait, selon le comte de Cavour, mettre enfin la papauté en face de cette Italie qu'elle avait pris l'habitude de trop méconnaître, de trop négliger. La papauté a toujours cherché à faire de l'Italie un instrument pour ses projets de théocratie universelle; l'Italie a été pour elle un serviteur habile, mais sacrifié, auquel jamais elle n'a accordé ce qu'elle accordait aux autres peuples, plus rebelles et plus redoutables à sa domination. Les gouvernements italiens n'ont jamais obtenu d'elle qu'une irès-faibîe partie des concessions qu'elle se laissait arracher par des États plus lointains et moins soumis; c'est ainsi, pour prendre un exemple entre cent, que, dans le temps même où M. Rios Rosas stipulait avec elle un concordat assez

MiféTf^ »ur k^ ^j^n$ du cf/ç^é espagnol , Iç gouvememem S9r<^, fl^oios Ijb^reMx, p*essMyait que refus à ses moindres reqi^tes. Le teipps est venu où la papauté doit à la On s'apercevoir que le serviteur dédaigné reprend ses droits; elle doir comprendre que Tappui, le respect qu'il lui offre librement et dans des conditions qu'aucun autre État ne saurait iiii faire, valent mieux que le tribut forcé d'une servitude désormais impossible. Pour l'amener à reconnaître cette vériié, ii n'était besoin, selon le comte de Cavour, que d'écarter ks influences extérieures qui se sont interposées entre le pontife et nous, et qui l'ont isolé de l'Italie.

Ainsi s'explique un fait que nous avons déjà signalé : ia modération extrême, l'insuffisance peut-être des mcsui-e? prises par le gouvernement sarde dans tout ce qui louchait aux matières ecclésiastiques. Les njénagements gardés par le ministère sous la présidence du comte de Cavour, en toute matière touchant aux privilèges du clergé, pt^uveni en effet passer pour excessifs auprès de ce qu'ont fait dans ce genre toutes les autres nations catholiques, sans exception. C'est que le président du conseil était profondément couvaincu que l'Italie, rendue à elle-même, ne serait point un terrain propice aux agitations révolutionnaires. Peu de na- J tiens sont aussi homogènes que l'Italie par le côté religieux. Les dissidents y sont une minorité peu considérable, et le scepticisme un peu matérialiste des classes supérieures en fait de religion n'empêche pas que les masses populaires conservent l'habitude et le respect des légendes et ,des formes du culte catliolique. Il est donc à présumer que si riialie et la papauté pouvaient être laissées seules l'une en face de raiUre, elles ne tarderaient pas à s'entendre. Quand même, ce <]ni n'est point à désirer, la papauté viendrait à s'exiler ell*^ même de Rome pour quelque temps, comme il advint à l'époque de la translation du saint-siége à Avignon, il n'est pas douteux que le pape et les cardinaux finiraient par reconnaître que nulle part dans le monde ils ne sauraient être

BU COMTB DE GAVOCJR. M

Hbres comme ait Vaiican ; que nulle part ils ne reacoDUreT raient ptus (i*égards, non-seulement de la part des cattioliques, mais de la part des politiques, des jurisconsultes, et, dans Tordre intellectuel , des libres penseurs eux-mêmes. En admettant- cette hypothèse d'une émigration volontaire et momentanée, il arriverait, selon le mot d*un docteur allemand beaucoup cilé naguère, que la papauté, dans sa visite aux autres nations, môme les plus catholiques, apprendrait à connaître la marche du monde et l'esprit des temps, et qu'elle subirait bien plus vite la transformation dont elle a besoin. L'action d'un milieu si nouveau pour elle reporterait bientôt ses préférences vers le soi où elle est née, où elle a grandi ; mille faits lui prouveraient qu'en tout autre séjour il lui faudrait se résigner à des transformations bien autrement radicales, et dans son propre intérêt bien entendu, elle reviendrait défmir le dogme du haut du Vatican, tandis que le roi d'Italie régnerait au Quirinal ^

Quoi qu'il en soit, ces idées doivent triompher en Italie dans un temps plus ou moins éloigné par l'inQuence qu'elles sont appelées à exercer sur les rangs inférieurs de la hiérarchie cléricale. Sans être disposé le moins du monde à provoquer l'insurrection du bas clergé contre les grands dignitaires de l'Église, le comte de Cavour était convaincu que des modifications importantes doivent se produire spon-

I 1. Dès 1840 les Italiens ne concevaient pas que la question du pouvoir i temporel pût se résoudre autrement. D<^jà à cette <^poque, des idées tout I à fait analogues à celles exposées par M. de Cavour étaient énoncées I avec une remarquable justesse dans une dép<^che encore inédite adrensée ; le 24 février lKi9 à l'illustre Manin par M. Pasini, qui représentait alors , à Paris le gouvernement vénitien.

, Ajoutons que les savuntes recherches de l'érudition allemande conj firment que Rome est historiquement le couronnement de l'unité ita- I lieiine. M. Mommsen, dans son Histoire romaine, a établi que cv qu*oo a appelé la conquête de l'Italie par les Romains a été plutôt la consolidation dans un État unitaire de toute la race italienne, dont les Romains nViot été que la branche la plus puissante. ( K. Mommsen, Histoire romaine. Introduction.)

lanément dans la forme actuelle du gouvernement dt

l'Église catholique. La papauté, qui se prétend immobile,

a changé et s'est transformée graduellement en mên>

y / temps que la société chrétienne. Sans remonter jusqu'à

\/y^ \c ^i^^'l répoque apostolique, il est permis de rappeler t|ue les œa-

ciles ont fourni à la civilisation naissante de l'Europe le premier modèle du gouvernement parlementaire. Féodal. au moyen âge, la papauté devint peu à peu une monarchif absolue, et ne ût en cela que suivre cette loi générale qu! constitua la royauté comme centre de développement de« États modernes. Cependant la forme définitive du gouvemtment de l'Église, celle qui semble le mieux convenir au\ peuples chrétiens, est une confédération d'évêques réi^lf par un chef électif. Le comte de Cavour était convainu. qu'il suffirait que l'État rendît aux évêques leur pleine libene d'action dans la sphère spirituelle pour qu'ils se seniisseir aussitôt moins dépendants de Rome et plus attachés aux intérêts réels des populations de leurs diocèses. Il attribuai* aux essais de constitution civile du clergé faits par la Révi> lution française la prépondérance acquise par le parti ultra- ) montain sur les prêtres français. Délier JfiSjiïÛQues de touif 1 dépendance spéciale envers l'État, c'était, selon lui, la nieil- \ leure manière de les affranchir, de les rendre plus libres a \ l'égard du saint-siége. Ainsi, pour ce génie épris do Ki [liberté, il n'était besoin que de supprimer les entraves ar- / tificielles qui faussent l'équilibre des forces, pour que tout rentre à sa place et que la vie circule librement dans tous les membres du corps social.

On nous pardonnera ces trop longs commentaires au\ discours qu'on va lire. Ne pouvant porter la lumière sur d'autres faces du débat, nous avons voulu éclaircir auiaii! qu'il était en nous le sens vrai de la formule iihcra chiesa tu libero stalo. 11 est superflu de rappeler d'ailleurs que ces trois discours furent accueillis avec enthousiasme, et que les Chauibres proclamèrent à l'unanimité Rome capitale de l'Italie.

EN RÉPONSE A l'iNTERPELLATION DU DÉPUTÉ AUDINOT

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