PUISSANCES, ET LA CONVENTION SUPPLÉMENTAIRE
AVEC l'aNGLETERRE POUR UN EMPRUNT.
Séance de la Chambre des députés du i(y janvier 1855.
Messieurs,
La guerre d'Orient, en mettant en conflit sur le champ de la politique des intérêts nouveaux, a rendu indispensables des alliances nouvelles.
Le cours des anciennes traditions diplomati([ues a été
tout d'un coup interrompu ; en présence de circonstances inattendues, en présence d'un avenir dont une prudence suprême peut seule écarter les dangers, chaque gouvernement a dû se sentir obligé de s'attacher à un système qui lui permît de faire face à des éventualités exceptionnelles.
L'Angleterre et la France ont donné les premières le généreux exemple du plus complet oubli de leurs rivalités séculaires; elles sont descendues ensemble dans la lice pour la défense de la justice et du droit commun des nations.
Les autres gouvernements, tous attentifs à la marche rapide des événements, se disposent à y prendre part selon les nécessités ou les convenances de leur politique.
Dans un état de choses si grave, et au milieu des préparatifs universels, le gouvernement du Roi aurait manqué à son devoir s'il n'eût pas examiné, lui aussi, quel était le meilleur parti à prendre pour le bien du Roi et de l'État, et si, une fois son plan arrêté, il ne l'eût pas résolument mis à exécution.
Il y avait l'un de ces deux partis à preridre :
La neutralité, c'est-à-dire l'isolement;
L'alliance avec les puissances occidentales.
La neutralité, quelquefois possible aux puissances de premier ordre, l'est bien rarement aux puissances secondaires, à moins qu'elles ne soient placées dans des conditions politiques et géographiques toutes spéciales. L'histoire rappelle peu de neutralités heureuses. Le résultat le moins fâcheux en est de faire de l'État neutre le point de mire des défiances et des ressentiments
des parties belligérantes. Le Piémont , que le grand cœur de ses rois a accoutumé à une politique résolue, a eu souvent à se louer de ses alliances , jamais de la neutralité.
Si le Piémont est arrivé à compter en Europe beaucoup plus que ne semblerait le comporter son étendue limitée, c'est qu'aux jours du péril commun il a su toujours affronter la destinée commune; c'est aussi que, dans les temps de tranquillité, les princes de Savoie ont eu la rare sagesse de mettre par degrés les lois civiles et politiques en rapport avec les nouvelles aspirations et les besoins nouveaux, conséquences naturelles des conquêtes incessantes de la civilisation.
Le Piémont a pu, il est vrai, être momentanément en proie à la fureur des événements, mais quand il est tombé, il s'est relevé; jamais il n'a été dédaigné ou laissé à l'écart, jamais le lien qui l'unissait à ses rois ne s'est rompu, et il a toujours trouvé son salut dans la confiance et l'estime qu'il avait su inspirer.
C'est un nouveau témoignage de cette confiance et de cette estime que la proposition d'alliance faite au gouvernement de Sa Majesté par ceux de la reine Yictoria et de l'empereur des Français.
Les exemples historiques, la prévision de l'avenir, les nobles traditions de la maison de Savoie, tout contribuait à dissuader le ministère d'une politique timide, paresseuse; tout nous poussait vers les chemins suivis jadis par nos pères, qui savaient bien que la sagesse véritable consiste à rechercher l'honneur des sacrifices et des dangers encourus pour la justice, afin de partager ensuite
23i OEUVRE PAP.LEMENT AIRE
la renommée el les bénéfices que donne la victoire.
Sur l'ordre du Roi, nous avons formellement accédé au traité du 10 avril 185i, et nous avons formé deux conventions pour régler le concours que la Sardaigne prêtera dans la guerre d'Orient.
Fruit de cette vraie prudence qui s'inspire de sentiments de hardiesse et de générosité, ce traité, nous en avons la confiance, sera bien mieux reçu de vous que si une prudence timorée et à courte vue en eût dicté les dispositions. Représentants d'un peuple dont le cœur n'a fait qu'un avec celui de ses princes toutes les fois qu'il s'est agi de les suivre sur le chemin des sacrifices et de l'honneur, vous ne pouvez pas avoir une pensée autre que celle de ce peuple.
La croix de Savoie, comme celle de (ienes, connaît le chemin de l'Orient. Toutes deux ont brillé victorieuses sur ces rivages qu'elles vont revoir ensemble aujourd'hui. Notre drapeau national, mêlé aux glorieux étendards de l'Angleterre et de la France, saura se montrer digne d'une si haute compagnie , et sera béni de ce Dieu qui depuis huit siècles protège la dynastie de Savoie.
Séance de la Chambre des députés du G février 1855.
Messieurs,
Mon dessein était d'attendre que la liste des orateurs inscrits contre le traité fût près de s'épuiser, avant de
• demander la parole, afin de n'être pas forcé d'abuser de votre bienveillance en parlant deux fois; cependant, les attaques contre le traité ont été telles , les insinuations contre la politique ministérielle d'une telle nature, les interpellations el les demandes si nombreuses, que je croirais manquer à mes devoirs si je tardais davantage à défendre la politique du ministère et à repousser les accusalions dont elle a été l'objet.
Pour que la Chambre puisse porter sur cette politique un jugement fondé , je ferai d'abord une brève et succincte relation des négociations , je vous exposerai ensuite les motifs qui ont engagé le ministère à accéder au traité , enfin j'examinerai les objections des opposants.
Peu après qu'il eut été conclu, le traité du 10 avril fut officiellement communiqué, par les représentants des puissances qui l'avaient signé, au gouvernement du Roi ; la communication n'en fut accompagnée d'aucune invitation à adhérer à cet acte-, ce ne fut qu'un procédé de courtoisie tel qu'on en use entre cours amies, et qui entretiennent de bonnes relations. Dans cette circonstance, le gouvernement manifesta son entière sympatbie pour la cause que les puissances occidentales entreprenaient de soutenir ; il exprima les vœux qu'il formait pour le triomphe de leurs armes, mais il s'abstint de prononcer une seule parole qui pût être interprétée comme un désir d'entrer dans l'alliance; il garda une attitude réservée et digne, comme il convient à une puissance telle que la nôtre , quand elle a affaire aux premières puissances du monde. Après cette communication officielle, plu-
sieurs mois s'écoulèrent sans que notre gouvernement reçût aucune ouverture de la part des puissances occidentales : il a été parlé, il est vrai, dans diverses occasions de la possibilité de notre entrée dans l'alliance , mais il ne s'est produit aucun acte officiel, ni officieux, qui y eut trait.
Vers la fin du mois de novembre, l'ordre fut expédié de Londres au ministre d'Angleterre d'interpeller le gouvernement en voie officieuse, je dirai presque amicale, — car les lettres émanaient non-seulement des ministres, mais de personnes qui se déclaraient et qui étaient des amis de notre pays, et, qu'il "me soit permis de le dire, des amis des ministres de la reine, — le ministre d'Angleterre, dis-je, reçut l'ordre d'interpeller notre gouvernement sur les disposilions qu'il pourrait avoir à entrer dans l'alliance, ou à fournir un corps de troupes au gouvernement anglais. Une circonstance que je ne sais pas bien m'expliquer, fit que les lettres qui contenaient ces invitations se perdirent en route, et, au lieu d'arriver directement, allèrent à Marseille, de là dans le sud de l'Italie, et n'arrivèrent à Turin que vers le 10 ou 12 décembre. En même temps les ministres de France et d'Angleterre recevaient des dépêches officielles, écrites longtemps après ces premières lettres officituises, et qui leur ordonnaient de demander formellement au gouvernement du Roi son accession au traité d'alliance.
A ces invitations, officieuses et officielles, reçues presque au même instant, le gouvernement répondit qu'il n'accepterait jamais aucune proposition qui eût pour objet de faire mettre h la disposition du gouvernement
anglais un corps quelconque de troupes, mais qu'il était disposé à traiter d'une accession à l'acte du 10 avril.
Sur ces déclarations, des négociations furent ouvertes pour un acte d'adhésion au traité; cet acte entraînait naturellement deux conventions, l'une militaire et l'autre financière, déterminant le mode et les conséquences de notre accession.
Me bornant maintenant au rôle de narrateur, je ne parlerai pas de la partie militaire ni de la partie financière de nos accords ; je dirai seulement que , dans les premières ouvertures qui m'ont été faites et dans tout le cours des négociations, il n'a pas été dit une phrase, un mot, une syllabe qui aient pu donner à croire que les puissances se soient déterminées d'après les motifs indiqués hier par le comte de Revel dans son discours ^ ; je puis assurer la Chambre que, loin de paraître vouloir exercer sur nous une pression, les puissances n'ont pas cessé de nous adresser les protestations les plus affectueuses et les plus amicales. L'honorable comte de Revel a supposé que l'acte par lequel le ministère dont il faisait partie vers la fin de 1851 s'est séparé de lui et de ses amis politiques, que cet acte, dis-je, a été l'occasion de suspicions et de défiances de la part des cabinets européens, et spécialement des puissances occidentales : mais j'ai eu, depuis cette rupture, beaucoup de relations of-
1. M. de Revel avait dit quo , dans son opinion, l'Angleterre et la France, voyant la Sardaigne persévérer dans une politique qui avait deux fois allumé une guerre contre l'Autriche, n'avaient pas voulu, en portant leurs forces sur l'Orient, laisser cette cause de complications en arrière, et avaient exigé en quelque sorte que la Sardaigne entrât dans l'alliance.
•238 OEUVni', PARLEMENTAIRE
ficielles el particulières avec les personnages politiques les plus éminents des pays dont on parle, et je n'ai jamais rien aperçu qui pût me faire imaginer rien de semblable. La Chambre peut être assurée que tels ne sont point les motifs qui ont engagé les puissances occidentales à nous inviter à entrer dans la ligue. Je pourrais citer, pour l'en convaincre, les paroles prononcées* par le ministre de France et par celui d'Angleterre; mais on m'objecterait que ce sont là des phrases diplomatiques et officielles sans grande autorité à ce point de vue. En voici, en tout cas, une preuve incontestable : c'est une lettre que lord Clarendon , ministre des affaires étrangères, écrivait le 31 janvier dernier au ministre d'Angleterre à Turin, dans le moment même où lord Derby ayant été appelé au pouvoir par la reine , il se préparait à rentrer dans la vie privée ; l'illustre homme d'État que j'ai nommé écrivait aloi's à sir Iludson une lettre dont je suis autorisé à lire le passage suivant :
« Mon cher monsieur, je me rappellerai toujours avec plaisir que le dernier acte de mon ministère a été d'apposer ma signature aux ratifications de notre traité avec la Sardaigne, traité que je crois essentiellement avantageux aux deux pays : au nôfi'e, dont un beau corps de troupes accroîtra les forces ; à la Sardaigne , en la plaçant plus haut dans l'échelle des nations et en l'élevant à la position à laquelle le souverain, le Parlement et le peuple de ce pays ont acquis un juste droit.
u Vous pouvez assurer le comte de Cavour » — je suis fâché d'entrer en scène, mais cela est indispensable (hilarité) — « que le traité est populaire ici dans toutes les
grandes villes, je dirai prescjiie dans les villages mômes; populaire, à un point dont il pourrait à peine se faire une idée chez ce peuple qui, en général, ne s'intéresse guère aux affaires des pays étrangers. Il existe en effet, dans toute l'Angleterre » — je lis ces paroles de lord Clarendon en surmontant le sentiment que j'éprouve, mais il s'agit de kl nation — (( tant d'admiration pour la sagesse et le courage dont la Sardaigne a fait preuve dans des circonstances difficiles, tant de sympattiie pour les heureux elforts faits pour établir une liberté raisonnable, que toute mesure qui tend à lier plus étroitement les deux pays est accueillie ici avec un sentiment voisin de l'enthousiasme. » (Sensation.)
Ce document suffit, je crois, pour éloigner absolument ■ l'idée que l'Angleterre et la France aient prétendu exercer sur nous une pression et nous forcer à accéder au traité d'alliance. Yoilà tout ce que j'ai à dire sur les négociations. Je vais maintenant vous faire connaître. Messieurs, les motifs qui ont engagé le gouvernement à formuler son accession.
Avant tout. Messieurs, le gouvernement a dû considérer en quel sens la guerre d'Orient pouvait inlluer réellement sur l'état de nos affaires, et si vraiment nos intérêts matériels et politiques nous conseillaient d'y prendre part. Une chose est incontestable : si cette guerre a une issue heureuse pour la Russie, si le résultat en doit être l'entrée des armées du czar à Constantinople, la Russie acquerra une prédominance absolue dans la Méditerranée, une prépondérance irrésistible en Europe. Eh bien, Messieurs, l'une et l'autre de ces conséquences ne
'240 OELVHE PAKLEMEMAI U E
pourraient qu'être fatales aux intérêts du Piémont, de l'Italie.
La Russie, maîtresse de Constantinople, le serait aussi de la Méditerranée^ La mer Noire deviendrait un lac russe ; tombée au pouvoir d'une nation qui compte 70 millions d'habitants, elle deviendrait sous peu le plus grand arsenal maritime du monde et constituerait à la Russie une position si forte, que toutes les autres puissances réunies ne pourraient peut-être la tenir en échec. La mer Noire devenue russe par la fermeture du Rosphore, dont les clefs seraient dans les mains du czar, deviendrait, pour ainsi dire , une rade de Sébastopol agrandie dans de gigantesques proportions.
On dira : peu nous importe que la Russie ou telle autre puissance règne sur la Méditerranée : celle-ci n'appartient pas à l'Italie, à la Sardaigne, elle est au pouvoir de l'Angleterre et de la France ; au lieu de deux maîtres, la Méditerranée en aura trois. De tels sentiments ne sauraient être accueillis par la Chambre ; ils équivaudraient à, l'abandon de nos aspirations vers l'avenir, et ce serait nous résigner aux malheurs dont l'Italie a été affligée par les guerres continentales, malheurs éloquemment rappelés par notre grand lyrique moderne-, qui a dit.
1. Le comte de Cavour disait à ce sujet au Sénat : « Dans le nombre des bâtiments qui abordent chaque année à Constantinople ou dans les ports de la mer Noire, les bâtiments sardes tiennent le troisième rang parmi ceux de toutes les nations de l'Europe. Nous avons beaucoup plus d'intérêts engagés dans la navigation de la mer Noire que n'en a toute autre puissance; nous en avons certainement plus que l'Angleterre, et immensément plus que la France. »
2, Manzoni.
en parlant des étrangers qui se disputaient l'Italie indifférente au triomphe de ses nouveaux conquérants :
11 nuovo signore s'aggiunge ail' antico, L'un popolo e l'altro sul collo ci sta.
Si la Russie devenait maîtresse de la mer Noire, ces vers pourraient certainement s'appliquer à nous. Mais nos intérêts moraux plus encore que nos intérêts matériels seraient compromis si la Russie acquérait la prépondérance dans les conseils européens. Mon opinion est que noire pays, nos institutions, notre nationalité courraient alors le plus grand danger. L'histoire des quarante dernières années nous montre la Russie employant toute son influence pour l'anéantissement des tendances libérales, pour la répression de toute tentative libératrice" d'un peuple. Yous savez quelle a été son action dans les congrès européens, depuis celui d'Aix-la-Chapelle jusqu'à celui de Vérone; vous savez quelle funeste influence elle a exercée sur la monarchie populaire de Louis-Philippe, et combien elle a mis d'obstacles à l'émancipation de la Relgique. Je ne crois pas me tromper en disant que si plusieurs princes allemands n'ont pas tenu la parole qu'ils avaient donnée eu 1815, si les vues libérales de l»lusieurs autres ont été contrariées, si les tendances du grand peuple germanique à faire prévaloir le principe de nationalité n'ont pu aboutir, c'est à cause de l'action que la liussie a toujours exercée sur l'Allemagne.
Kt notez. Messieurs, une chose très-remarquable : cette action ne provient pas du caractère personnel des souverains qu'a eus la Russie ; peu de princes ont mon-
tré des sentiments plus nobles, plus généreux que le dernier empereur et celui qui règne aujourd'hui. Tout le monde sait qu'Alexandre était animé de sentiments délicats et élevés, qu'il s'était fait le défenseur des principes de liberté. C'est grâce en grande partie à Alexandre que Louis XVllI n'a pas suivi les conseils des quelques émigrés qui voulaient ramener la France au despotisme; c'est à Alexandre que la Suisse a du d'être constituée; c'est Alexandre qui lit en sorte que certains princes allemands accordassent à leurs sujets des institutions libérales. Cependant, de retour en Russie, Alexandre, convaincu de l'impossibilité absolue d'appliquer les principes de liberté à son propre peuple, fut amené en peu de temps à combattre au dehors ces mêmes principes dont il s'était fait jusque-là le propagateur. Comme Alexandre, Nicolas reçut de la nature une âme bien douée, et c'est avec justice que tous ceux qui ont récemment visité la Russie dans un esprit d'observation impartiale, ont dit qu'ils n'y avaient rien trouvé qui fût plus digne d'éloges que l'empereur lui-même. Malgré ses heureuses dispositions, Nicolas a été fatalement amené à faire une guerre terrible à la liberté, non-seulement chez lui, mais dans toute l'Europe ; cette nécessité funeste a conduit ce prince, d'un cœur si haut pourtant, à refuser un témoignage de sympathie, une parole de consolation au prince magnanime dont il avait été l'hôte et l'ami, et qui finissait héroïquement ses jours sur le lointain rivage d'Oporto ; cette même nécessité l'a conduit à oublier l'amitié qu'il avait contractée avec le loyal et généreux fils de Charles- Albert, et cela uniquement parce que notre souverain.
fidèle à des engagements sacrés, a sauvegardé nos libertés publiques.
Oui, la prépondérance du czar dans les conseils de l'Europe serait fatale à nos institutions , à notre nationalité. Qu'on ne m'oppose pas le souvenir des relations amicales de la maison de Savoie avec la maison des Romanof, les services rendus à nos princes par l'empereur Paul vers la fin du xvm'' siècle, et par l'empereur Alexandre dans les congrès de Paris et de Vienne. Les idées par lesquelles notre cour était alors dominée n'étaient point contraires à celles de la cour de Russie, bien que, grâce au ciel, elles ne fussent pas identiques. C'était le temps où nous étions représentés à Pétersbourg par le fameux Joseph de Maistre, l'auteur du livre du Pape et l'apologiste de l'inquisition ; il était bien naturel qu'il existât entre les deux cours une vive sympathie. Mais aujourd'hui. Messieurs, qu'une glorieuse transformation a fait de la maison de Savoie un ferme appui de la liberté, cette sympathie n'est plus, et, j'en suis convaincu, le triomphe de la Russie mettrait en péril nos institutions, notre nationalité- et notre dynastie peutêtre.
D'après ces considérations. Messieurs, il est évident que nous avons d'immenses intérêts engagés dans la guerre d'Orient. Voyons maintenant comment la question de notre participation à la guerre doit être envisagée au point de vue pratique.
Nous n'avions que l'un de ces deux partis à prendre : accéder au traité ou restcu^ neutres. Pour apprécier s'il convenait d'accéder, il |»arut naturel d'envisager les
244 OEUVRE PARLEMEiNTAlRE
conséquences d'un refus d'accession. En recourant donc à ce procédé qu'en mathématiques on ai)pelle démonstration par l'absurde, nous vîmes bientôt que le système de la neutralité ne valait rien, et que l'accession au traité du 10 avril serait au contraire fort avantageuse. Pour qu'une nation de second ordre puisse rester neutre sans danger, quand les puissances de premier ordre s'engagent dans une grande guerre, il faut absolument, à mon avis, que cette neutralité ne tourne au désavantage ni à l'avantage d'aucune des parties belligérantes. Quand la neutralité n'exerce aucune influence sur la marche d'une guerre, elle peut n'avoir pas de suites fâcheuses; ainsi dans une guerre entre des puissances européennes, les États d'Amérique, si leur neutralité ne cause aucun dommage à l'un ni à l'autre des belligérants, peuvent sans inconvénient rester neutres ; en Europe même, quelques pays, grâce à leur situation topographique ou politique, la Belgique, la Hollande, le Portugal, par exemple, peuvent, à mon avis, garder une stricte neutralité dans la guerre actuelle sans qu'il en résulte aucune difficulté. Mais nous n'étions pas. Messieurs, dans des conditions analogues à celles-là; nous ne pouvions rester neutres sans entraver indirectement, et d'une manière tout à fait indépendante de notre volonté, les opérations des puissances occidentales, et sans faire les afîaires de la Russie. Cela est si vrai, que tous les députés qui ont parlé ici en faveur de la neuli'alité ont montré des sentiments favorables à la Russie. Ils ont dit : « Restez neutres, mais armés ; restez neutres, non pas pour ne pas faire la guerre, mais pour la faire
au moment opportun, pour profiter de telle éventualité qui peut se présenter de la bien faire non pas contre l'empereur de Russie, mais contre ses ennemis. )> Ce raisonnement est parfaitement logique. Si, en effet, nous n'acceptons pas l'alliance des puissances occidentales, nous devons rester neutres et armés en attendant les événements; cette attitude, gênante pour les opérations de la France et de l'Angleterre, et par conséquent avantageuse pour la Russie, nous fera perdre nécessairement la sympathie des puissances occidentales.
On a beau dire : « Qu'importe que les puissances occidentales soient indisposées contre nous, si nous sommes dans notre droit, si rien dans notre conduite, aux termes du droit des gens, ne peut nous être reproché? » — Tout cela. Messieurs, serait fort bon si les questions politiques, si les destins des peuples étaient toujours décidés conformément au droit ; mais que ce eoit un bien ou un mal, les choses ne vont point ainsi, et nous savons trop bien que la diplomatie, dans la conduite des affaires internationales grandes et petites, ne se règle pas toujours sur la stricte justice ^
La république de Venise avait certes le droit de rester
1. « Pourquoi, disait dans une séance du Sénat le maréchal de Latour, sommes- nous la seule puissance de second ordre qui ait accédé au traité? » — Le comte de Cavour répondait : » Parce <[ue nulle autre n'est aussi réellement engagée dans la question, sauf peut-être la Suède, qui, exposée aux premiers coups du colosse, juge apparemment prudent de s'abstenir. D'ailleurs notre initiative, extrêmement avantageuse aux alliés, est le principal mérite de notre accession; et je déclare, au risque d'être taxé de légèreté, que si Naples, la Bavière, la Hollande nous eussent prévenus, je n'aurais accédé au traité qu'à contre-cœur. »
neutre entre la France et rAutriche à la fin du siècle passé; elle ne violait aucun principe à l'égard de l'une ni (le l'autre puissance ; sa neutralité pourtant finit par les indisposer toutes deux, et elles prononcèrent contre cette malheureuse république la fatale, l'inique condamnation de Campo-Formio, dont la répai'ation n'a jamais été obtenue. (Très-bien.)
Je viens de vous parler des conséquences de la neutralité à l'égard des gouvernements d'Occident; elle aurait de plus, à mes yeux, l'inconvénient de nous faire perdre les sympathies du grand parti libéral européen, qui s'est résolument déclaré en faveur de la guerre en Allemagne, en Angleterre et en France.
Les sentiments de l'Allemagne se montrent assez dans tous les journaux qui ont conservé la liberté de la parole , dans les discussions mémorables du Parlement prussien, où les hommes restés fidèles aux idées de 1848 et de 18Zi9 ont chaudement soutenu le parti de la guerre.
11 en est de même en France, où tous les journaux libéraux appuient le gouvernement dans cette question, et où toutes les classes de la société se sont empressées de lui apporter les fonds nécessaires pour la guerre : fait significatif, car un déboursé d'argent est un indice plus concluant qu'une simple dépense de paroles.
En Angleterre, les discussions du Parlement, les polémiques de la presse témoignent que les partis y sont à peu près unanimes en faveur de la guerre. L'honorable Brofferio m'a opposé les paroles prononcées dans un meeting de Mancbester par un liommo dont je m'honore
d'être l'ami, et que je reconnais comme un maître en matière économique ; mais l'exemple de Richard Cobden est une exception qui ne détruit pas la règle. Ce qui s'est passé à cette occasion est la meilleure preuve que la guerre est extrêmement populaire en Angleterre, même dans les grands centres industriels qui en doivent souffrir le plus. Dans cette réunion, convoquée par M. Cobden lui-même pour défendre les opinions pacifiques qu'il avait émises au Parlement, opinions qu'il savait contraires à celles de ses électeurs, M. Cobden ne put d'abord se faire écouter, tant était grande l'irritation populaire contre lui; et s'il obtint à la fin quelque attention, ce fut grâce aux efforts de quelques-uns des partisans de la guerre , ceux-ci ayant représenté aux assistants qu'ils devaient écouter un homme qui avait rendu tant de services à la cause de la liberté, et qui était l'un des citoyens les plus distingués de la ville même de Manchester. La proposition de M. Cobden finit par être repoussée à une immense majorité.
Puisque je suis sur ce sujet, je citerai encore un fait qui concerne un autre de mes amis. Il y a quelques semaines, Mary-le-Bone, le quartier peut-être le plus peuplé de Londres, resté jusqu'ici comme une sorte de citadelle du radicalisme, eut à envoyer à la Chambre un nouveau représentant. Deux candidats s'offraient aux électeurs : l'un appartient au radicalisme extrême, l'autre, loi'd Evelington, dont je m'honore d'être l'ami, est un libéral modéré. Le radical n'était pas contraire à la guerre, il n'était que tiède; lord Evelington au contraire la patronait avec chaleur. Ce dernier, (juoiquc lord ,
quoique non radical, fut élu à une majorité extraordinaire. 11 m'écrivait, il y a peu de jours, que dans son rail, c'est-à-dire dans cette visite que font en Angleterre les candidats à leurs électeurs, il avait trouvé que la question de la guerre absorbait toutes les questions politiques, et que toutes y étaient subordonnées.
Ainsi, dans toute l'Europe le parti libéral approuve vivement la guerre. Si, contre tous nos intérêts, nous avions refusé d'y prendre part, après y avoir été invités, nous aurions vu baisser aussitôt la considération que les hommes éclairés ont pour le Piémont; ce serait un grand malheur, car si le Piémont occupe en Europe plus de place qu'il ne lui en appartiendrait en raison de son territoire si étroit, il le doit à l'opinion publique qui lui est favorable, et la perte de cet appui de l'opinion pourrait être pour nous , dans l'avenir, la cause de tristes événements.
Je ne pense pas, Messieurs, que celte puissance de l'opinion publique puisse être contestée, surtout parles orateurs qui siègent à gauche dans cette Chambre : car ce serait méconnaître l'un des progrès les plus signalés de notre siècle , l'une des plus grandes conquêtes de la civilisation, et ce serait d'ailleurs nier un fait évident. Qui donc pourrait contester l'influence de l'opinion sur les alTaires politiques, en voyant que non-seulement les gouvernements qui proclament et qui laissent pratiquer la liberté, tiennent compte de cette souveraine du monde, mais que les souverains qui affectaient de dédaigner la publicité, en appellent eux-mêmes à ce tribunal, comme
il est arrivé naguère à renipei'eur de Russie dans ses proclamations, dans ses notifications, comme il est arlivé au souverain pontife lorsqu'il a exposé à l'Europe ses dissidences avec la cour de Sardaigne. (Hilarité. — Marques d'approbation.)
Puisque la neutralité doit avoir de si fâcheuses conséquences, l'alliance est inévitable. Dès lors, je pourrais me dispenser de considérer les inconvénients qui peuvent en naîlre; car un fait nécessaire étant donné, la raison veut que les hommes d'État ne s'occupent de ses inconvénients que pour les atténuer. Je traiterai cependant ce côté de la question; j'examinerai les conséquences financières, économiques, militaires et politiques du traité, et j'espère vous démontrer que si notre détermination n'est exempte ni de dangers, ni d'incon- \énients, il n'y en a pas autant qu'on l'a voulu faire croire.
La question financière est certainement très-sérieuse; plus qu'un autre je suis obligé de reconnaître que notre situation n'est pas des plus riantes; après vous avoir tant de fois demandé de nouveaux impôts, de nouveaux em- |trunts, je ne viens pas aujourd'hui vous représenter l'étal de nos finances comme magnifique; je ne le juge pourtant pas tel qu'il doive jeter l'effroi dans nos esprits et nous détourner de nouveaux sacrifices pécuniaires, pourvu que ces sacrifices nous soient commandés par l'honneur, par de hauts intérêts et par une bonne politique.
La situation n'est |)oint normale, puisque le budget de 1855 présente un arriéré, — qui toutefois n'excède
pas en réalité deux inillions. Cet arriéré n'existerait pas si de fatales conditions économiques ne nous avaient forcé l'an passé à réduire, à supprimer, pour mieux dire, quelques années avant le moment opportun, l'impôt sur les céréales qui rendait trois millions, et à réduire de quelques cent mille livres les gabelles. Nous avons essuyé une série de cruels désastres, nous avons vu quelques-unes de nos sources de production frappées de la manière la plus terrible, nous avons vu notre commerce, nos entreprises arrêtées par la guerre, par les complications politiques : tout cela a diminué nos ressources ; mais les résultats constatés, loin de m'inspirer des défiances de l'avenir, me donnent au contraire la confiance la plus entière, malgré tant de circonstances défavorables; la perception indirecte, qui, jusqu'à un certain point, indique le progrès de la richesse, n'a pas diminué, et sur plusieurs articles elle présente, pour l'année qui vient de finir, une notable augmentation. Il est évident que, lorsque ces fléaux exceptionnels auront cessé de sévir , nos impôts indirects augmenteront rapidement et rétabliront un parfait équilibre dans le budget, même en tenant compte des fonds destinés à l'extinction de la dette.
Les objections économiques élevées contre le traité ne me paraissent pas plus solides. Une pétition de Génois dit que la guerre va compromettre le commerce national et exposer des propriétés d'une valeur immense qui appartiennent à nos nationaux et se trouvent sur le sol russe. Je ne vois pas ce que la guerre avec la Russie peut (Micore faire à notre commerce. La Cbambre sait
que, peu après la déclaration de guerre, la Russie a défendu l'exportation des céréales et anéanti ainsi notre commerce principal avec Içs ports russes; bien plus, les puissances alliées viennent de déclarer en état de blocus tous les ports de la mer Noire et de la mer d'Azof. Je ne comprends plus, par conséquent, quelle espèce de commerce nos négociants peuvent faire avec la Russie, ni comment la déclaration de guerre pourrait entraver leurs opérations.
11 nous est dit que les négociants génois possèdent des quantités considérables de grains dans les ports russes. Je ne veux pas le contester; pourtant, des informations prises auprès de personnes dignes de foi et qui connaissent bien la place de Gênes, ne disent pas précisément que ces enlrepôts de grains soient considérables; quoi qu'il en soit , la guerre ne serait une menace pour ces marchandises que si l'empereur Nicolas pouvait confisquer ou séquestrer les propriétés de nos négociants; mais l'empereur de Russie a déclaré, dès le commencement de la guerre, qu'il respecterait les biens et la personne des sujets des puissances belligérantes, et l'intérêt même de la Russie veut que la guerre soit faite avec les plus grands égards pour la propriété privée, puisque, dans le cas contraire, il ne serait pas difficile aux alliés de bombarder et de brûler Odessa ou toute autre ville de la mer Noire. Je crois donc qu'il faut beaucoup rabattre des craintes qu'on manifeste à l'endroit de cette guerre, et que la pétition des négociants de Gênes les a singulièrement exagérées. Et de fait, je vois que les capitaines de vaisseaux marchands de
Gênes ont depuis longtemps déclaré de leur cliella guerre à la Russie , puisque le plus grand nombre a nolisé ses navires aux puissances d'Occident qui font la guerre, et se trouve depuis plusieurs mois dans les ports de la mer Noire. (Hilarité.)
Je ne m'étendrai pas sur la question militaire, elle sera traitée par mon honorable collègue le ministre de la guerre. Je me restreindrai à repousser une objection fondée sur la mauvaise réussite des commencements de l'expédition à Sébastopol et sur les désastres arrivés à l'armée anglaise. L'expédition de Sébastopol n'a pas eu le succès que s'en promettaient ses auteurs; mais, c'est au moins mon avis , le fait provient d'une erreur de cabinet plus que d'une erreur militaire. Les résultats de la guerre que la Russie a faite pendant plusieurs mois contre les Turcs lui ayant été fort défavorables, le public européen avait conçu une idée très-dédaigneuse des forces de la Russie, et s'était persuadé qu'on la battrait facilement; on avait exagéré sa puissance, une réaction naturelle faisait exagérer sa faiblesse. L'expédition de Sébastopol fut donc commencée avec, des moyens qui n'étaient pas proportionnés à la grandeur de l'entreprise; de là le peu de valeur des premiers résultats.
Quant aux désastres de l'armée anglaise, je crois que ce ne peut pas être un motif de douter de l'issue lînale de l'entreprise , de douter que l'Angleterre puisse et veuille faire des etforts égaux ou supérieurs à ceux de ses alliés. Dans toutes les guerres où l'Angleterre est entrée, elle a eu le dessous dans les commencements ; elle a commencé toujours avec des moyens inférieurs à
DU COMTK. DE CAVOUH. 253
ses ressources réelles; mais les désastres, les défaites, loin d'abattre sa confiance, n'ont jamais manqué de l'encourager à de nouveaux efforts, à des sacrifices nouveaux; et pendant que ses adversaires, après quelques succès, sentaient se lasser leur courage et diminuer leurs forces, elle, à mesure que la guerre se prolongeait, gagnait en vigueur et en moyens d'attaque. Il en a été ainsi. Messieurs, dans la grande guerre de la Révolution française; en 1792 et 1793, les Anglais n'éprouvaient que des revers; leurs forces étaient minimes à côté de celles de leurs alliés, mais ces alliés se lassèrent; eux, au contraire, se fortifièrent en se battant et en vinrent au point que, si je ne me trompe, en 1814 ils avaient quatre cent mille hommes à leur solde.
La même chose leur est plusieurs fois arrivée dans les Indes. Presque toutes les entreprises tentées dans ce pays par les Anglais ont d'abord tourné à mal ; ce n'est jamais qu'après une bonne défaite , un désastre sérieux que la Compagnie des Indes a employé des moyens suflisanls pour réussir. Vous vous rappelez tous l'expédition du Caboul, en 18Ï9, qui eut pour résultat l'entière destruction d'un corps d'armée anglais : de quatorze à quinze mille hommes, il ne resta, je crois, que quelques officiers. Après cette catastrophe sans exemple, beaucoup de gens annonçaient la ruine de la puissance anglaise dans les Indes et croyaient sa dernière heure sonnée. Celte prédiction ne fut point accomplie; l'année suivante, les Anglais retournèrent a Caboul avec des forces doubles et réussirent. Ce qui est arrivé le siècle dernier dans la guerrre de la Révolution, ce (jui est arrivé de
nos jours dans le Caboul, arrivera, j'en suis sûr, en Crimée. Nous trouverons sur le champ de bataille nos alliés plus forts et plus puissants qu'ils n'ont jamais été.
Je crois aussi qu'on a fort exagéré les effets du climat et des conditions que présente le théâtre de la guerre. Les souffrances de l'armée anglaise doivent être attril)uées à certains vices inhérents à son administration et à son organisation. A côté des Anglais, nous voyons en effet l'armée française, qui a certes donné des preuves égales de courage et d'ardeur, subir des pertes infiniment moindres à cause de son organisation meilleure et sa meilleure administration. Nous sommes donc sûrs de trouver en Crimée l'armée française dans un état excellent et de voir avant peu descendre sur ces rivages une armée anglaise plus forte et mieux organisée.
Relativement aux conventions militaires, je sais qu'on blâme non le chiffre de quinze mille hommes assigné au corps d'expédition, mais la stipulation que ce corps sera maintenu à quinze mille hommes. Cependant, si nous voulons que notre présence en Crimée ait quelque signification, si nous entendons que les troupes piémontaises fassent honneur à leur pays, il faut bien les maintein'r à un chiffre convenable. En vérité, je puis le dire à la Chambre, notre ministre de la guerre insistait beaucoup plus vivement que ne faisaient les puissances sur le mot maintenir; il disait qu'aucun général jaloux de sa réputation ne voudrait prendre le commandement du corps d'expédition, s'il n'était certain que les vides causés par la guerre et les maladies seraient remplis à certains in-
turvalles; j'estime que le ministre de la guerre avait grandement raison.
J'arrive à la partie politique du traité, la plus importante peut-être, et certainement la plus délicate à traiter pour moi, d'autant plus que je suis un peu fatigué, ayant déjà longuement abusé de l'attention de la Chambre. (Repos de dix minutes.)
Messieurs, le traité, au dire de quelques orateurs, doit avoir les conséquences politiques les plus fatales, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. L'honorable Brofferio vous a dit que, quant à la politique intérieure, il implique un changement de conduite, une renonciation aux principes qu'a toujours soutenus le ministère et l'inauguration d'un système nouveau ; il a ajouté qu'il ne comprenait pas pourquoi ce malheureux traité, s'il devait être signé, ne l'était pas par l'honorable Revel et ceux de ses amis qui siègent à la droite.
Mais tous les journaux dont la couleur se rapproche des opinions du comte de Revel ont attaqué le traité avec des invectives plus violentes encore que les journaux, le dirai-je, de la démagogie... (Oh! oh!)
Oui, Messieurs, VEcho du Mont-Blanc a été plus violent à cet égard que la Maga.
Laissons la presse. Dans le sein de cette Chambre — et je ne crois pas manquer aux convenances en rappelant ce qui s'est passé dans les bureaux — pres(|ue tous les amis politiques du comte de Revel ont parlé et volé contre le traité, et l'ont fait ouvertement, avec cette loyauté et ce courage qui les distinguent. L'honorable député Riollerio voit donc si son opinion est fondée, si
le traité lait les affaires du parti auquel il a fait allusion.
Et puis, en quoi le traité d'alliance avec la France et l'Angleterre est-il contraire aux principes politiques des hommes qui siègent sur ce banc? En quoi est-il contraire au système suivi par le ministère? Est-ce d'hier que nous avons proclamé nos sympathies pour les puissances occidentales, la France et l'Angleterre? Mais je rappellerai à la Chambre et, en particulier, à l'honorable Brofferio, qui ne peut l'avoir oublié, qu'en toute circonstance, et comme ministre, et comme député, et comme journaliste, je me suis toujours montré l'ami de l'alliance anglaise et française, et surtout chaud partisan des idées anglaises, à ce point qu'on m'a plusieurs fois traité d'anglomane. Lorsque, dans les premiers jours de notre liberté, je luttais contre le député Brotferio dans l'arène de la presse , après avoir battu eh brèche de toute façon mes principes, il eut la belle idée, un matin, d'appeler le journal où j'écrivais Milord lUsorghncnlo. (Hilarité.) Et aujourd'hui, après avoir montré tant de sympathies pour les idées que ces deux nations représentent, ne nous sera-t-il pas permis de vous conseiller de contracter une alliance avec elles? Nous aurions été dans un grand embarras si des circonstances funestes les avaient placées dans deux camps opposés; mais puisque, pour la première fois, nous voyons s'accomplir un fait qui domine toute l'histoire moderne, l'alliance franco -anglaise, notre décision ne peut être douteuse.
On affirme que l'Autriche est aussi l'alliée de ces deux puissances. Et quand cela serait? Si l'Autriche, inaugurant
une politique nouvelle, se tournait, elle aussi, contre le colosse du Nord, devrions-nous rester dans l'inaction et servir ainsi, par un caprice, les intérêts du plus grand ennemi de la civilisation? Non, certainement. S'il arrivait jamais que les événements vinssent à rapprocher notre drapeau de celui de l'Autriche, je dirais que c'est l'Autriche qui a changé de principes et non pas nous.
Mais peut-être ceux qui craignent que ce traité n'amène des modifications dans la marche politique de notre pays pensent-ils qu'à cette occasion il y a eu des sollicitations, des conseils, des exhortations, une pression enfin de la part des puissances étrangères. J'ai répondu déjà à cette supposition; s'il est nécessaire, je répéterai encore et solennellement que nous sommes entrés dans l'alliance avec tous nos principes, avec tous nos sentiments, sans renier aucun de nos actes passés et en tenant notre bannière haute et déployée. (Bravos de la Chambre et des tribunes.) Notre conduite est telle que le système représentatif, que les idées sagement libérales n'ont rien à craindre; nous croyons, au contraire, avoir donné une plus grande force au régime constitutionnel, aux tendances libérales, dont nous sommes et dont nous serons toujours les partisans ; nous croyons les avoir servies en les faisant admettre avec nous dans le concert des premières puissances de l'Europe, en faisant reconnaître leur place dans le système européen. Nous rendons ainsi plus solides les fondements de l'édifice constitutionnel que, depuis sept ans, nous construisons avec lenteur; nous consacrons par un nouveau baptême le drapeau tricolore qui flotte sur cet édifice, et, en le do-
258 OEUVHE PAULEMENTAIRE
tant ainsi d'une gloire de plus, nous lui donnons la force de résister également aux tempêtes révolutionnaires et aux efîorts de la réaction. (Très-bien!)
Je me suis trop étendu peut-être sur le reproche d'inconséquence que m'a adressé le député Brofferio ; mais de tous les reproches que l'on peut faire à un homme politique, il n'en est pas de plus grave à mes yeux que celui d'avoir abandonné les principes qu'il a professés pendant toute sa vie, d'avoir démenti sa carrière tout entière. Rien ne peut nuire à la marche du système constitutionnel plus que la mobilité et l'instabilité des hommes politiques, parce que l'instabilité et la mobilité dans les principes ont pour effet de substituer la politique des intrigues et des intérêts particuliers à la grande politique des droits et des intérêts généraux.
Et puisque je suis amené sur ce terrain, je suis obligé de prier la Chambre de me permettre une digression; j'ai à repousser une autre accusation d'inconséquence qui m'a été faite d'une manière bien inattendue par le député Revel. (Marques da vive attention.) Le comte de Revel a jugé opportun, pour faire connaître ses opinions sur le traité, de faire une revue rétrospective des événements, ou, pour mieux dire, de la part qu'il apprise aux événements, depuis 1848 jusqu'à nos jours. .le ne l'imiterai pas; des discussions sur ces faits, qui appartiennent à l'histoire, ne peuvent que soulever des ressentiments et susciter des discordes. Mais l'honorable comte a rappelé un acte auquel j'ai pris la plus grande part, l'acte par lequel le ministère présidé par Massimo d'Azeglio s'est séparé de l'honorable comte de Revel et de quelques-uns
DU COMTE DE CAVOUR. '2b9
de ses amis, pour faire alliance avec une autre partie de la Chambre. L'honorable député donne à entendre que cet acte a eu des suites fatales qui nous ont rendus l'objet de la défiance de toute l'Europe, et qu'il a été la véritable origine de la nécessité où nous nous sommes trouvés aujourd'hui d'entrer dans l'alliance.
En dépouillant ces paroles de tout artifice oratoire, j'y trouve que si le traité est nécessaire, c'est parce que mon honorable ami, le ministre Ratlazzi, siège dans le cabinet. (Revel fait un signe d'assentiment. — Mouvement.) Je le déclare hautement, Messieurs, je le déclare sans vouloir offenser qui que ce soit, sans vouloir le moins du monde diminuer l'estime très-grande qui est due aux membres de la droite de cette Chambre, il n'est pas d'acte de ma vie politique, malheureusement déjà trop longue, que je me rappelle avec plus de satisfaction que celui qui est si vivement blâmé par le député Revel. Je puis. Messieurs, être dans l'illusion, mais j'ai la ferme conviction que cet acte a eu pour effet de maintenir notre gouvernement dans celte voie de liberté progressive et régulière qu'il suit depuis l'avènement au trône du roi Yictor-Emmanuel.
Tant qu'a duré en France le régime républicain, tant que les destinées de ce pays sont restées incertaines, tant qu'on put croire que le spectre de la Révolution surgirait à l'échéance critique de 1852, j'ai été persuadé ([ue le [larti réactionnaire, chez nous, ne (enterait rien contre nos institutions; mais lors(iue, à la suite de l'événement du 2 décembre 1852, l'ordre ne courut plus de danger en France, lorsque tout é|)ouvan(ail eut disparu,
je compris que si d'un côté nous n'avions plus à craindre la faction révolutionnaire, de Tautre, le parti réactionnaire ou, si l'on veut, le parti qui voulait arrêter le développement progressif et régulier des principes du Statut, devenait désormais dangereux ; et je conclus de là, Messieurs, à l'opportunité, à la nécessité indispensable de constituer un grand parti libéral en appelant à en faire partie tous les hommes qui, différant d'opinions sur les questions secondaires, étaient d'accord sur les questions premières de progrès et de liberté. Je pense — je me sens forcé de le dire — avoir ainsi rendu un service au pays, en élevant contre la réaction une barrière qu'elle ne devait plus franchir. (Approbation.) Voilà, Messieurs, la raison de l'acte qu'a censuré avec tant d'amertume l'honorable député llevel.
Revenons au traité pour quelques instants encore.
Notre entrée dans l'alliance est-elle nuisible ou avantageuse à l'Italie? Voilà le point à résoudre, la question à laquelle il faut répondre. Eh bien, je dis que le traité sera très-utile à l'Italie. Nous sommes entrés dans l'alliance en maintenant nos sympathies au dehors comme nous maintenions nos principes à l'intérieur. Nous n'avons donc pas caché notre haut intérêt pour l'avenir de l'Italie et le très-vif désir que nous avons toujours nourri de voir un jour son sort amélioré. Mais comment, me dira-t-on, ce traité pourra-t-il servir la cause de l'Italie? .Je réponds qu'il la servira de la seule manière (jui soit possible dans la situation où se trouve actuellement l'Europe. L'expérience des dernières années, l'expérience des siècles a démontré — à mon avis au
moins — combien peu ont valu à l'Italie les conjurations, les complots, les révolutions, les mouvements désordonnés. Loin d'améliorer sa condition, ils ont été l'un des plus grands maux qui aient affligé cette belle partie de l'Europe; et cela, Messieurs, non-seulement à cause du grand nombre de malheurs individuels qui en sont résultés, mais aussi parce qu'ils ont servi de prétexte à des rigueurs plus grandes, et surtout parce que ces complots continuels , ces insurrections répétées , ces désordres ont eu pour eff"et de diminuer l'estime, la sympathie que les autres peuples d'Europe pouvaient avoir envers l'Italie.
Maintenant, Messieurs, je crois que la condition principale de l'amélioration du sort de l'Italie, celle qui passe avant toutes les autres, est de relever sa renommée, de faire que toutes les nations du monde, que les gouvernements, que les peuples rendent justice à ses qualités. Pour cela, deux choses sont nécessaires : il nous faut d'abord prouver à l'Europe que l'Italie a assez de sagesse civile pour se gouverner librement, qu'elle est en situation de se donner la forme de gouvernement la plus parfaite. Il faut en second lieu établir que la valeur militaire est en Italie ce qu'elle y était du temps de nos aïeux.
Voici sept ans que vous faites beaucoup pour l'Italie ; vous avez montré à l'Europe que les Italiens savent se gouverner avec sagesse, prudence, loyauté; vous devez faire davantage encore : notre pays doit prouver de nouveau que ses enfants savent combattre avec valeur sur les champs de bataille. Croyez, Messieurs, que la gloii'o que nos soldats sauront rapporter des rivages
de l'Orient fera plus pour l'avenir de l'Italie que n'ont fait toutes les déclamations du monde.
J'ai la confiance, Messieurs, de vous avoir convaincus que le cabinet, en concluant ce traité, n'a été animé que d'un sincère amour de la patrie, et que les hommes qui le composent ont été bien inspirés par cette grande cause de la liberté qu'ils ont toujours servie et qu'ils serviront toujours comme ministres et comme citoyens. (Vives marques d'approbation.)