A celui qui la d'.^feiidit le visage découvert
le désespoir seul avait pu conduire à faire cause commune avec M. Mazzini, se séparèrent de lui sans fausse honte et sans embarras; l'exemple de Manin, que le comte de Cavour avait vu à Paris, fut suivi par la généralité des patriotes. Ainsi se préparait avec rapidité cette révolution qui excita à juste titre l'étonnement de l'Europe, et qui ne parut précipitée et hâtive qu'à ceux qui n'en avaient pas suivi le développement naturel et régulier à travers quarante années de sanglantes épreuves.
Quelque entraînant que fût ce mouveiTient, parti des régions supérieures de la société italienne, il restait une partie de la gauche parlementaire qui affectait de ne voir dans l'attitude du cabinet de Turin que de la présomption et de l'impuissance. M. Brofferio surtout avait pris à tâche de mettre au défi le président du Conseil dans des interpellations répétées sur notre politique étrangère, qui, à vrai dire, était à ce moment un peu embarrassée. Dans la séance du 15 janvier, il demanda de nouveau au comte de Cavour quels résultats avait prockiits sa politique extérieure. « Les promesses, disait-il, ont toujours été magnifiques; les faits nuls et sans valeur. L'alliance des faibles avec les forts tourne toujours au désavantage des premiers. Les huit mois écoulés depuis le congrès de Paris démontraient que ses prévisions étaient plus justes que celles du ministère. Quelle conduite celui-ci avait-il (enue dans les affaires de Naples? Pourquoi n'avait-il pas appuyé l'expédition de Bentivegna? Pourquoi n'avait-il pas envoyé une frégate dans les eaux de la Sicile du moment où un mouvement insurrectionnel y avait éclaté? » La situation extérieure, à ce moment, il faut l'avouer, n'était pas de celles dont la netteté délie toutes les critiques.
La France et l'Angleterre avaient rompu leurs relations diplomatiques avec Naples, en octobre 1806 : le Piémont, ne voulant pas prêter le flanc à des accusations d'ambition ((iie déjà l'on commençait à lui lancer, ne s'était pas associé dans
cette circonstance aux deux grandes puissances occidentales. De même, convaincu que des coups de main désordonnés ne pouvaient que rendre la situation plus mauvaise, le gouvernement sarde s'était abstenu d'appuyer le mouvement insurrectionnel suscité en Sicile par le malheureux baron Bentivegna au mois de novembre 1856.
Cette réserve, l'opposition la représentait comme une preuve d'indifférence et de déplorable inertie. Comme pour ajouter à nos embarras, le cabinet de Londres s'éloignait de nous et se rapprochait de l'Autriche, parce qu'il voyait de mauvais œil que la Sardaigne, fidèle au principe de nationalité, eût appuyé vivement l'union de la Moldavie et de la Valachie dans les conférences relatives à l'organisation des Principautés. Ainsi le système d'alliances sur lequel le comte de Cavour avait assis sa politique paraissait faire défaut du côté de l'Angleterre, en même temps que nous semblions, dans les affaires de Naples, répudier le rôle où notre destinée nous conviait.
Disons tout de suite que l'affaire de Bolgrad offrit au ministère italien l'occasion de reprendre une bonne position dans l'alliance occidentale. 11 sut trouver une transaction entre les prétentions opposées de la Russie, soutenues cette fois par la France, et celles de la Turquie, appuyées par l'Angleterre. La délimitation de frontières qu'il proposa fut agréée par tout le monde, et ce succès diplomatique accrut, comme il arrive toujours, l'influence du ministère à l'intérieur.
Les interpellations de M. Brofferio n'eurent pour résultat qu'une lutte oratoire, où l'éloquence de M. Mamiani brilla de nouveau. Le marquis Pallavicini ïrivulzio appuya le chef de la gauche. Cependant la Chambre des députés adopta à la presque unanimité l'ordre du jour pur et simple.
Peu de temps après son arrivée de Paris, M. de Cavour soumit à la signature royale un décret portant que la place d'Alexandrie serait munie de fortifications nouvelles destinées à en compléter le système de défense. Daniele Manin prit à
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Paris l'initiative d'une souscription pour l'achat de cent canons à placer sur les nouveaux remparts. Après quelque délai, l'Empereur autorisa la souscription. Un comité fut également institué à Londres, ainsi que dans les villes principales de l'Italie. Le parti mazzinien, voyant que la direction du mouvement lui échappait de plus en plus, tenta d'opposer à la souscription pour les cent canons d'Alexandrie une autre sousjcription pour l'achat de dix raille fusils destinés à l'armement de l'insurrection en Italie ; il échoua. Au contraire, lorsque la question des fortifications d'Alexandrie fut mise à l'ordre du jour de la Chamhre, l'argent pour les cent canons était déjà presque entièrement recueilli.
Quelle était l'intention du comte de Cavour lorsqu'il poussait avec tant de vigueur l'affaire des fortifications? Avait-il en vue une guerre offensive ou défensive ? A notre avis, il voulait prévoir les deux cas. Nos relations avec l'Autriche étaient chaque jour plus tendues. A la mort de la reine Marie- Adélaïde, qui était, on le sait, de la maison .d'Autriche, l'empereur François-Joseph n'avait pas même répondu à la notification que le roi lui avait faite du malheur qui le frappait. Ce procédé, dans un tel moment, fut vivement ressenti. Le cabinet de Turin y répondit par une détermination qui du moins n'affectait que le cérémonial : il s'abstint d'envoyer complimenter l'empereur d'Autriche à son voyage à Venise et à Milan. En môme temps tous les égards étaient prodigués à l'impératrice-mère de Russie, qui était venue passer l'hiver à Nice. Les grands-ducs Michel et Constantin vinrent rendre visite à leur mère : ils s'arrêtèrent à Turin, oi!i ils furent fêtés et accueillis par la population avec une cordialité intelligente; mais ils firent un détour pour éviter de passer soit à Vienne, soit à Milan, oi^i se trouvait l'empereur d'Autrirlic. IMcssé dans son amoin'-propre, le cabinet impi'rial laissa ])ercer son niécontenlcment dans une note très-vive a(lr('SS('e le 10 février au comte de Cavour par l'inlcrmédiaire du comte Paar, et contenant des plaintes
sur les excès de la presse piémontaise. Dans sa réponse, le comte de Cavour maintint avec fermeté les droits du gouvernement italien. Une rupture était à prévoir : elle éclata en effet peu de jours après le vote de la Chambre sur la loi des fortifications d'Alexandrie. Le 16 mars, le comte de Paar annonça au comte de Cavour qu'il avait ordre de se retirer, si le gouvernement autrichien ne recevait aucune satisfaction des griefs qu'il avait exprimés. Le comte de Cavour répliqua en rappelant de Vienne le marquis Cantono, chargé d'affaires de Sai'daigne.
Cette situation justifiait notre empressement à fortifier Alexandrie. Cependant l'opposition cléricale ne se trompait pas entièrement lorsqu'elle disait que cette mesure n'avait pas une portée exclusivement défensive. Il était évident en effet, surtout après la guerre de Crimée, que la France et l'Angleterre ne permettraient pas à l'Autriche d'envahir le Piémont; lord Palmerston l'avait formellement déclaré au Parlement anglais dans la séance du Ih juillet 1856 : « Si le Piémont était menacé, ce serait le devoir de la France et de l'Angleterre de l'aider de tout leur pouvoir. » Toutefois le Piémont, quelque petit qu'il fût, devait à sa dignité de ne pas se reposer du soin de sa défense sur l'aide de ses alliés. Le comte de Cavour savait qu'il n'est rien de permanent ni de systématique en politique. Des occasions pouvaient se présenter où le Piémont n'eût eu à compter ^que sur lui-même. En tout cas , il fallait pouvoir tenir un certain temps pour donner aux secours des puissances alliées le temps d'arriver : l'armée autrichienne avait si peu d'espace à franchir pour arriver au cœur du Piémont, qu'un coup de main pouvait trancher la question contre l'Italie si nos frontières restaient mal couvertes. Dans l'éventualité même d'une guerre offensive, un système de forteresses liées entre elles par des fleuves était indispensable pour fournir une base d'opérations à l'armée quand celle-ci franchirait le Tessin. Ces considérations furent justifiées par les événements de 1859, Sans
l'appui que prêtèrent à la petite armée sarde les forteresses d'Alexandrie et de Casale, complétées par la tête de pont fortifiée de Valenza et reliées entre elles par un chemin de fer, nos troupes auraient pu être écrasées parle nombre avant que l'armée française eût eu le temps de franchir le mont Cenis ou de faire la traversée de Marseille à Gênes, la grande manœuvre qui précéda la bataille de Magenta n'aurait pas été possible, et l'Autriche n'aurait eu qu'à lancer toutes ses forces en avant avec rapidité pour aller dicter sa loi à Turin , ne fût-ce qu'un jour.
On peut saisir d'après ces indications sommaires la portée qu'avait la discussion du projet de fortifications. La loi qui allouait des fonds nécessaires fut combattue surtout par la droite et au point de vue du droit constitutionnel. On blâma le ministère d'avoir commencé avec vigueur l'exécution des travaux avant d'en avoir reçu l'autorisation du Parlement. Telle fut l'opinion émise par le comte de Revel, qui vota cependant en faveur du projet. M. Solaro délia Margarita seul désapprouva la mesure dans son côté politique : il voulut y voir une provocation contre l'Autriche. Le comte de Cavour avait beau jeu pour lui répondre : puisque l'Autriche fortifiait Plaisance qui ne lui appartenait pas, le Piémont pouvait bien fortifier Alexandrie qui était à lui. Le général Lamarmora ajouta que le roi Charles-Albert avait conçu depuis longtemps le projet de relever les fortifications d'Alexandrie abattues par l'Autriche en 1815 ; mais que ce projet n'avait jamais été exécuté, par la faute de ses ministres. La loi fut enfin votée; quatorze voix seulement furent contraires; elles appartenaient à l'extrême droite.
La translation de la luarine militaire de Gênes au golfe de la Spezia a une signification analogue à celle des foi'tifications d'Alexandrie. Si la circonscription actuelle du royaume eût été regai'dée comme (hTinilive, l'imprudence aui'ait été grande d'établir l'arsenal de la marine à l'exln'mih'^ la plus éloignée du cenirc di' l'Ltat, sur un point exposé du côté de
la terre aux attaques de l'Autriche ; car ce n'était pas un mystère que l'Autriche, grâce à son entente avec les duchés de Parme et de Modène, avait par terre un libre accès de l'une à l'autre mer, et la ligne par laquelle il lui était facile de couper l'isthme péninsulaire rencontrait justement la Spezia à son extrémité. 11 était donc évident que le comte de Cavour, tout en évitant de donner une forme trop accusée à sa politique, avait, dès son retour du congrès de Paris, des vues assez arrêtées sur l'avenir plus ou moins prochain de l'Italie centrale.
Le débat sur ce projet, à la Chambre, ne fit cependant qu'effleurer la politique étrangère; les intérêts divers de l'intérieur en firent surtout les frais. Les députés génois prétendaient que l'éloignement de la marine militaire serait la ruine de Gênes. Quelques incidents regrettables avaient causé un mécontentement passager dans cette ville : le Conseil communal avait refusé de se charger de sa part de l'impôt appelé canoue, gabeUario ( sorte de taxe sur le débit du vin, des viandes, des boissons, etc.) ; la dissolution du Conseil communal avait été prononcée, et un commissaire royal était chargé provisoirement de l'administration. Les deux organes des partis extrêmes, le Catt,olico d'un côté, la Maga de l'autre, avaient mis à profit ces embarras pour semer l'agitation. Le projet concernant la Spezia était surtout représenté comme une perfidie d'un parli turinais qui voulait se débarrasser une bonne fois de la rivalité génoise et anéantir l'importance de la cité ligurienne.
C'était, néanmoins, dans l'intérêt même de Gênes que le gouvernement s'était occupé, dès 1850, de transférer ailleurs le centre de la marine militaire. Le nouvel essor pris par les États sardes après 18/i9 faisait qu'un seul port ne pouvait plus être en même temps le siège principal des forces navales, et le grand débouché commercial du royaume. D'un côté, il était indispensable de mettre la marine sarde en état de lutter sans désavantage avec la marine autrichienne;
et il fallait, en cons'qnence, procéder à la transformation des bâtiments à voiles en bateaux à vapeur, créer des dépôts de charbon, des ateliers pour les machines, des bassins pour les radoubemenls, etc. D'un autre côté, l'achèvement des voies ferrées les plus nécessaires à l'intérieur, les communications qu'on projetait d'ouvrir à travers les Alpes, et qui mettront un jour Gênes en rapport direct avec la Suisse et l'Allemagne, exigeaient que ce port fût agrandi, amélioré, pourvu de docks, de magasins et de tout ce qui peut rendre les opérations commerciales rapides , aisées et peu coûteuses. Il était impossible que cette double transformation, dans deux ordres de choses si différents, pût avoir le même port pour théâtre, sans que la marine marchande comme la marine militaire en souffrissent également; tandis que, séparées, l'une et l'autre pouvaient se développer à l'aise et répondre à ce que la nation attendait. Ces raisons, exposées par le ministre dans Kun des discours les plus habiles qu'il ait faits, l'emportèrent sur l'opposition des députés génois, toutefois après une discussion qui dura plusieurs jours.
Ici se place naturellement une observation que le comte de Cavour aimait à faire. Le mouvement d'expansion qui se manifestait en Piémont, dans ce coin de terre où s'était réfugiée la force vitale de l'Italie, était si peu le résultat de conspirations factices ou d'ambitions délibérées, qu'on le voyait se traduire dans l'ordre des faits les plus matériels. La puissante initiative d'un grand ministre ne sufTit pas, à elle seule, à expliquer ce mouvement ; ce qu'on peut dire, c'est qu'il dirigea merveilleusement des forces qui voulaient agir. Knfermé d'un côté par les Alpes, de l'autre par l'Autriche ((ni )-égn;ut en suzeraine sur les Jltals italiens limili'ophes, com]irim(5 de la sorte entre les barrières naturelles les plus haulcs et les barrières p()Iitif|ues les |)lus i-igoiu'euses qui fusscnl en Lui'ope, le l'iénioiit eiil reprend de briseï- l'un el l'autre obstacle. Le percement des Alpes est étudié et counnencéau
nord et à l'ouest; sur quatre points le réseau des chemins de fer sardes est poussé, comme par un éloquent défi de la civilisation, jusqu'aux frontières de l'Autriche qui n'ose les continuer chez elle; et, comme Pierre le Grand portant sa capitale à l'extrémité la plus menacée de son empire, la petite Sardaigne jefte à la Spezia, sur le point le plus avancé qu'elle possède dans la péninsule, les fondements d'un ouvrage maritime sans égal au monde, rêvé par Napoléon P"". Nulle part peut-être la génération présente n'a vu des efforts plus démesurés tentés avec des ressources proportionnellement aussi faibles.