A LA FRANCE
Soance de la (;luiml)re des députés du 2(j mai ISiJO.
3Iessieurs les députés,
Pi'esque tous les orateurs qui ont pris part à cette discussion ont commencé par exprimer à la Chambre des sentiments de grave douleur, de profonde amertume à l'occasion de ce traité. Si les honorables préopinants ont fait ainsi, jI doit m'être d'autant plus permis de manifester mon émotion, à moi qui, non moins jaloux de l'honneur et des intérêts de la patrie, ai dû agir en première ligne dans cette affaire, et assumer sur ma tète la responsabilité presque entière de cet acte en face de vous, en face du pays, en face de l'histoire.
Si quelques-uns d'entre eux eussent pu lire dans mon cœur, s'ils eussent pu apprécier quel chagrin le remplit, ils auraient adouci peut-être leur langage; ils n'auraient pas jeté sur moi à pleiues mains le sarcasme, l'ironie, la raillerie, dans cette péuible discussion.
Mais je ne m'attacherai pas à répondre à ces personnalités, ([ue l'honorable Rattazzi, je me plais à le reconnaîtr(î, a entièi'ement évitées. Seulement, puisque le (lé[tuté (i.uerrazzi, pour mettre le comble à son triomphe, a cru devoir me mettre en présence de Thistoire, et me
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représenter le sort que mérite un ministre aussi coupable que moi, je veux ajouter un complément à cette leçon historique.
L'honorable Guerrazzi a rappelé lord Clarendou , qui , après avoir suivi son souverain dans l'exil , après lui avoir donné des preuves d'une fidélité trop rare alors en Angleterre, après avoir exercé le pouvoir pendant plus de dix ans, fut accusé par les communes, envoyé en exil par le souverain et condamné à y mourir, pour avoir cédé Dunkerque à la France. (Avec chaleur.) Que l'honorable Guerrazzi me permette de lui faire observer que si le comte de Clarendon, pour défendre sa conduite si violemment accusée, eût pu montrer plusieurs millions d'Anglais délivrés par lui de la domination étrangère , plusieurs comtés ajoutés aux possessions de son maître, peut-être le parlement n'ei^it pas été si impitoyable, peut-être Charles II n'eût pas été si ingrat envers le plus fidèle de ses serviteurs.
Mais, Messieurs, puisque le député Guerrazzi me faisait une leçon d'histoire, il devait la faire complète. Après avoir dit ce qu'a fait lord Clarendon, il aurait du dire quels ont été ses adversaires, ses accusateurs, ceux qui se sont partagé ses dépouilles et qui ont hérité de lui le pouvoir. (Avec grande animation.) 11 aurait du dire que ses adversaires formaient cette coterie fameuse d'hommes politiques que ne reliait aucun antécédent, aucune communauté de principes , aucune idée , et sur lesquels agissait seul le plus impudent égoïsme ; de ces hommes sortis de tous les partis, professant toutes les opinions, puritains, presbytériens, épiscopaux et papistes
tour à tour; républicains un jour, royalistes exaltés le lendemain; démagogues dans la rue, courtisans au palais; tribuns devant le Parlement, fauteurs de réactions et de mesures extrêmes dans les conseils du prince ; de ces hommes enfin dont la réunion forma le ministère que l'histoire a stigmatisé du nom de cabale.
Le député Guerrazzi aurait dû dire aussi cela , et alors je lui aurais répondu que les Anglais regardent comme une gloire nationale le comte de Clarendon, en le comparant à ses ennemis, à Clifford, à Arlington, à Buckingham, à Ashley et à Lauderdale.
Cela dit, je laisse à la Chambre, au pays, le soin d'apprécier ce qu'il convient d'en conclure pour le cas présent.
Répondant maintenant au député Rattazzi *, je ne le
1. Le discours important que venait de prononcer M. Rattazzi avait réuni les principaux griefs de l'opposition. Il convient donc d'en donner le résumé :
Malgré les difficultés de notre situation, avait-il dit, malgré l'impossibilité de revenir sur le fait si singulièrement accompli de l'annexion , malgré la reconnaissance que nous sentons tous pour la France, on ne saurait approuver le traité. Notre politique n'a réussi que parce qu'elle est fondée sur des principes, ceux de la nationalité et de l'unité; la cession met à la place de ces principes le simple intérêt de l'agrandissement du royaume. Les arrêts sont permis, mais non les reculs: or le ministère recule en cédant Nice, dont la nationalité italienne n"a pas besoin d'être démontrée.
Ce sacrifice d'ailleurs affaiblit notre puissance militaire, car si l'État a doublé de population depuis un an, il a perdu ses frontières à l'ouest sans en acquérir à l'est. Il nous aflaiblit h l'intérieur, en séparant de nous des pays où le sentiment dynastique et conservateur est plus enraciné que dans les provinces nouvelles. Il nous aflaiblit à l'étranger, en nous faisant perdre les sympatbies que nous inspirions.
Les formes de la cession ont été blâmables. Nous avons cédé sans
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suivrai pas dans la longue et éloquente digression qu'il a cru devoir faire pour la justification des travaux de son ministère passé. Je n'ai point attaqué son administration , il n'était donc pas besoin de la défendre. Il a paru désapprouver que j'aie donné ma démission après les préliminaires de Yillafranca; c'est pourtant un acte dont je m'honore, et je persiste à croire qu'en protestant ainsi contre ces arrangements autant qu'il était en moi, je n'ai pas peu servi les intérêts de l'Italie. J'ajoute que, comprenant les devoirs d'un homme d'État qui quitte le pouvoir, j'ai fait ce que j'ai pu pour faciliter à l'honorable Rattazzi la formation de son ministère (signes affirmalifs du député Rattazzi ) , et je ne lui ai jamais fait d'opposition; même, pour éviter d'être un embarras
déterniincr en même temps les nouvelles frontières, ce qui nous met à la merci de la France pour la délimitation. Le traité fait voter les populations avant que le Parlement en ait délibéré , ce t[ui est inconstitutionnel.
(Ici l'orateur défend et justitie les actes du ministère précédent, puis il revient : )
La cession n'était pas nécessaire. La France ne pouvait, ne devait, ne voulait pas empêcher la réunion de l'Italie centrale. Mais on a tout accordé sur-le-champ, sans essayer même de garder Nice, sur laquelle peut-être l'empereur n'eut pas insisté. La cession n'a pas de correspectif : le dernier mot dit sur nous par la France désapprouve la réunion de la Toscane.
La Savoie et Nice n'avaient jamais montré comme les provinces affi'ancliies en Italie le désir de changer de gouvernement; elles étaient dévouées au Pioi et heureuses de leur liberté. Repoussées loin de nous par les proclamations des gouverneurs Incaux , leur vote, eût-il été libre matériellement, ne l'était pas moralement.
Mais le fait est irrévocable; le Parlement ne peut plus délibérer sérieusement. Il est de sa dignité de s'abstenir, et d'adresser ainsi Fadieu le plus convenable à nos frères d'outre-monts.
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pour lui, je me suis retiré à la campagne, et j'y étais encore alors que la rigueur de la saison avait fait cesser toute occupation agricole. (On rit.)
Si ce ministère est tombé, ce n'est point par mon t'ait ni par celui de mes amis politiques. 11 a été attaqué vivement; mais par contre ses amis n'ont pas épargné les plus basses calomnies aux hommes qu'ils supposaient ne lui être pas entièrement favorables.
Mais un débat sur ce sujet ne nous mènerait présentement à rien. J'entre tout de suite dans le cœur de la question.
Ayant été au pouvoir pendant dix ans , ayant eu la direction de plusieurs ministères, j'ai pu, Messieurs, apprécier autant que qui que ce soit, plus peut-être que quelques-uns d'entre vous, l'étendue du sacrifice que nous allons faire. Oui, Messieurs, j'ai pu constater combien la perte de la Savoie et de Nice était grande pour nous; j'ai vu quel concours les Savoisiens donnaient à l'armée; je sais combien leur caractère loyal et sévère aidait à la marche régulière des choses ; je sais que la Savoie n'était pas une charge , mais une source d'avantages pour l'État, et je puis témoigner que peu de provinces se sont montrées [)lus dignes des libertés que Charles-Albert nous a données, et ([uo nulle part peut-être dans l'État ces libertés n'ont plus rapidement développé les ressources publiques. De même, je sais combien Nice valait. Je reconnais que c'était un riche joyau à la couronne de nos princes ; j'ai pu me convaincre que les Niçois, malgré leur réputation d'hommes difficiles à contenter, acceptaient volontiers nos institii-
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tions, et que leur pays faisait de grands progrès économiques sous rinduonce de la liberté.
Je n'entreprendrai donc point de chercher à atténuer le sacrifice.
Je reconnais bien aussi que la perte de la Savoie et de Nice n'est pas sans inconvénient pour la défense du royaume. Nice et la Savoie rendaient nos frontières du côté de la France plus sures, plus faciles à défendre; pourtant il ne faut pas exagérer cette considération. La Savoie n'a jamais été d'une grande utilité pour la défense de l'État. Sans remonter plus haut, je puis rappeler les guerres trop nombreuses de la France contre le Piémont depuis Louis XIV jusqu'à la Révolution française. Jamais, pendant tout ce temps, nous n'avons essayé d'empêcher l'occupation de la Savoie.
Yous savez que, pendant les dernières de ces guerres, celles de la Révolution, la Savoie fut entièrement envahie en quelques semaines par les troupes françaises. On ne peut attribuer ce fait au peu de valeur des troupes royales ni à l'insuffisance de nos moyens de défense, puisque nous avons ensuite résisté pendant plusieurs années sur les Alpes aux armées républicaines. Notre véritable ligne de défense. Messieurs, est sur les Alpes.
Or les Alpes nous sont conservées. Nous avons perdu un ouvrage avancé, mais la place nous reste, et il ne nous serait pas difficile, je crois, de la défendre.
Les changements qui se sont opérés dans les conditions de la guerre ont rendu bien moins difficile la défense des Alpes et des vallées qui en dépendent. Depuis la Révolution, la manière de faire la guerre n'est plus la
môme qu'autrefois. Les armées se sont extraordinairement accrues. Le général Bonaparte a pu conquérir une première fois l'Italie avec moins de quarante mille hommes, et une seconde fois, peu d'années après, avec une armée qui n'était guère pins nombreuse; il a gagné la bataille de Marengo avec vingt-huit ou trente mille hommes au plus. Aujourd'hui, Messieurs, on ne pourrait plus même essayer d'en faire autant avec une armée double ou peut-être triple.
La guerre dans les plaines d'Italie n'est plus possible sans une armée qui dépasse cent mille hommes; je dis qu'une telle armée ne pourrait être conduite malgré nous en Italie par les vallées des Alpes. Réussit-elle à les franchir, nous pourrions, au moyen des chemins de fer qui convergent de toutes les parties de l'État vers les débouchés ou jusqu'au fond même de ces vallées, y réunir des forces bien supérieures à celles que l'ennemi pourrait y porter.
L'année dernière, quand il n'existait aucun obstacle sur les montagnes, quand le pays mettait toutes ses ressources à la disposition de l'armée française, nous avons vu combien il est difficile de faire passer le Mont-Cenis à une armée régulière. Je n'entre pas dans les détails, mais j'affirme que la France, quand même elle concentrerait cent mille hommes en Maurienne, ne pourrait pas en faire passer par le Mont-Cenis plus de quatre ou cinq mille par jour, tandis que nous pourrions, dans le môme temps, transporter à Suse trois et quatre fois autant de soldats.
Je répète que la manière dont la guerre so fait aujour-
d'hui rend la défense des Alpes beaucoup plus facile pour qui en a les clefs. Le député Guerrazzi a donc eu tort de dire que, par suite d'un traité qui découvre, selon lui, nos frontières, le Parlement se verrait forcé de changer de résidence, et qu'il faudrait établir la capitale ailleurs. Je ne sais s'il était bien à propos de faire celte remarque, qui n'est propre qu'à réveiller le sentiment le ])lus funeste à l'Italie, celui des rivalités municipales. (Approbation.) Ce que je sais, c'est que le député Guerrazzi se trompe de beaucoup, et que, Turin fùt-il exposé plus qu'auparavant aux dangers d'une guerre, ce ne serait pas une raison pour que le Parlement s'en éloignât. Turin, soiifîiez que je le dise avec un juste orgueil, est un lieu où il fait bon délibérer en temps de guerre ; la population de Turin a su, dans les moments les plus difficiles , conserver un calme , une fermeté bien faits pour nous déterminer, Messieurs, à maintenir ici le siège du Parlement.
Souvenez-vous de ce qui arriva l'année dernière, quand notre territoire fut envahi à l'improviste par l'ennemi : le Roi et son gouvernement décidèrent qu'il fallait exposer le palais et la capitale pour le salut de cette armée qui était alors la dernière espérance de l'Italie. La ville, attristée mais résolue, attendit l'ennemi avec une contenance digne d'elle. Peu de jours après, les masses autrichiennes ayant été arrêtées par cette grande opération de l'inondation des plaines qui fit tant d'honneur au pays, notre armée put prendre des positions formidables, et l'armée française eut le temps d'arriver tandis que les rangs ennemis s'accumulaient devant nous. Pendant ce
temps, le gouvernement et les chefs militaires avaient jugé nécessaire que la capitale se défendît : cette décision fut annoncée à la population ; il fut convenu que Turin se défendrait jusqu'à la dernière extrémité; personne ne se troubla; la municipalité, le peuple, la garde nationale unanimes déclarèrent que tous étaient prêts. Toutes les classes de la population se montrèrent décidées à suivre l'impulsion venue d'en haut. Les femmes elles-mêmes, je le dis à l'honneur de cette ville, furent inébranlables; pas une, dans ce moment suprême, ne songea à quitter son mari ou ses llls pour aller chercher un refuge dans les provinces écartées. (Approbation.) Une telle cité, Messieurs, est une bonne résidence pour le Parlement dans les heures difficiles, et je crois que les députés de l'Italie centrale se joignent à moi dans cette pensée. (Approbation.)
A l'égard de Nice, je l'avoue, les considérations militaires ont plus d'importance. Si la ville de Nice ne peut être défendue, à moins qu'on ne la transforme en place de guerre de premier ordre, une partie du comté offre de bonnes lignes de défense. Moi aussi, j'aime à me rappeler les glorieux faits d'armes de nos ancêtres sur les sommets de Braus et de Brouis. Mais nous n'avons pas oublié les exigences de la défense de notre territoire; un article exprès a été inséré pour cela au traité-, par cet article, avant même que les commissaires se fussent réunis pour le tracement des limites définitives, il a été établi que tous les passages des Alpes, tels que la haute Roia, la haute Yesubia et une partie de la haute Tinea, sans exception, resteraient en notre pouvoir. h,\ défense est
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ainsi assurée pour les provinces piémontaises et la vallée du Pô.
Quant à la Ligurie, il est bien vrai que, tout en conservant les hautes vallées de la Roia, de la Yesubia et de la Tinea, nous pouvons moins facilement la défendre; le col de Brans était évidemment un premier passage qui pouvait être bien disputé, tandis que la résistance devrait se porter aujourd'hui non plus entre le Paglione et la Pioia, mais entre la Roia et la Nerva ou la Taggia.
Mais ici encore, Messieurs, les nouvelles conditions dans lesquelles se fait la guerre de nos jours changent entièrement la théorie de la résistance. L'attaque comme la défense peuvent tirer un avantage immense de la navigation à vapeur; avec des bateaux à vapeur, on peut transporter en vingt-quatre heures vingt, trente mille hommes à près de quatre-vingts lieues. Notre littoral ne peut donc être bien attaqué ni bien défendu que si des forces maritimes se joignent, dans l'un ou l'antre cas, aux forces de terre.
Supposons en effet que, dans une guerre contre la France, celle-ci (chose très-vraisemblable dans l'état actuel des choses) fût maîtresse absolue de la mer; pensezvous qu'il serait possible, qu'il serait utile de défendre l'une des vallées de la Ligurie et de former nos lignes perpendiculairement à la mer, tandis que l'ennemi pourrait en quelques heures transporter un corps d'armée sur nos derrières? En vérité, je n'en crois rien, h'd général Bonaparte a pu se porter jusqu'à Savone sans être maître de la mer; mais à cette époque la marine anglaise, n'ayant pas le secours de la vapeur, ne pouvait
porter sur un point et à un moment déterminés les forces considérables qu'il est aisé de transporter aujourd'hui là où le besoin s'en fait sentir.
Encore une fois, la question de la défense de la Lignrie a donc perdu beaucoup de son importance.
Que si nous étions les maîtres de la mer, il faudrait faire le même raisonnement pour la France. Les Français commettraient une grande imprudence s'ils s'avançaient le long de la rivière de Gônes pendant que d'une part nous garderions les cimes des Alpes et des Apennins, et que de l'autre nous pourrions porter de Gênes, de la Spezia ou d'un autre port italien un corps d'armée sur les point s laissés par eux en arrière.
Ainsi, je conviens que la perte de Nice diminue nos moyens de défense, non pas pour la vallée du Pô, mais pour la Ligurie; j'ajoute toutefois qu'à mes yeux notre position militaire par rapport à la France n'en est pas essentiellement modifiée.
Vous voyez. Messieurs, que je vous expose sans détour la portée du sacrifice que je viens vous conseiller de faire. Mais alors, me direz-vous avec l'honorable préopinant', pourquoi ce sacrifice? Nous ne voyons aucune compensation pour nous dans le traité, pas même ce ' qu'il eût été si aisé d'obtenir, la garantie de la réunion de l'Italie centrale aux anciennes provinces du royaume '-.