LE » LE SI PERFLU
lioiiniir \ ous m'accordez tout ce que je voua demande; aussi ji- suis loin d'abuser de vog bontés pour moi, et, |usqu'à ce jour, je n'ai rien demandé de superflu. Mail permettez moi une réflexion Si nous m accordez vingt femmes comme chose nécessaire, vous m'accorderez deux eunuques pour chacune. Jl y a des gens <|ui en ont un p'us grand nombre, et quand un homme a vingt femmes, il est nécwsaire qu'elles soient bien gardées. — Tu as bien raison , dit le bon génie ; demain tu recevras les vingt femmes et les quarante eunuques; mais comme ta maison se trouvera considérablement augmentée, je te donnerai deux cents tomans par jour. Bonsoir. »
Le lendemain le génie tint fidèlement sa parole. Cependant les voisins d'Ademdaï venaient tour à tour lui faire leurs adieux, ce qui le chagrinait beaucoup. Il allait être privé d'une société charmante, à laquelle il s'était accoutumé. Ils ne le quittaient pas pour long-temps, il est vrai; mais tous possédaient de jolies maisons de campagne aux enviions de Bagdad. Ils allaient pendant la belle saison s'établir dans ces agréables retraites, et emmenaient avec eux leurs femmes et les esclaves.
Les femmes d'Ademdaï se trouvent donc privées de toute société. Elles sortent bien rarement du harem , et mènent un genre de vie si triste, qu'elles tombent dans une espèce de maladie de langueur. Ademdaï meurt d'ennui comme elles , il ne sait plus comment employer sa journée, et se désole de n'être pas assez riche pour acheter aussi une propriété à quelques lieues de Bagdad. Il en parle au bon génie en ces termes : « Je suis vraiment honteux, mon bon génie, d'avoir encore quelque chose de nouveau à vous demander. Mais c'est votre faute. Vous m'avez promis le nécessaire, et je vous demande s'il n'est pas nécessaire que mes femmes se portent bien. Cependant elles languissent, elles se meurent. Tous les médecins que j'ai consultés s'accordent à dire qu'il leur faut respirer l'air pur 4e la campagne. Yous m'avez comblé de
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biens, mais le premier, le plus nécessaire de tous les trésors, c'est la santé, et la mienne dépérit tous les jours. N'est-il pas nécessaire qu'un homme ait une occupation qui l'intéresse et l'amuse? L'air de la campagne me guérirait; une propriété près de Bagdad occuperait agréablement mon esprit, et me ferait prendre de l'exercice. Or vous savez que l'exercice est nécessaire à l'homme , je ne vous demande donc point de superflu. — Aussi je t'approuve, dit le génie. Les raisons que tu viens de me donner sont excellentes. Oui, une maison de campagne t'est nécessaire.
— Mes amis, reprend Ademdaï, m'ont mandé qu'ils connaissaient une propriété charmante qui me conviendrait fort ; elle n'est qu'à trois petites lieues de Bagdad, sur la route de Bassora. Elle est vaste, ce qui est nécessaire pour loger les femmes , les ennuques et les autres esclaves que vous m'avez donnés. Elle est environnée d'un grand nombre de bonnes métairies dont les revenus sont nécessaires à l'entretien , aux réparations , à l'embellissement du principal manoir. Mais elle coûte un peu cher, on en demande cent mille tomans. — Eh bien ! dit le génie, demain cette belle terre t'appartiendra.
— Oh! grand Mahomet, que je suis heureux! s'écrie Ademdaï. Cependant il me reste encore une bagatelle à vous demander. Si je deviens propriétaire de cette belle maison, il me faudra un plus grand nombre d'esclaves, des jardiniers, des terrassiers, des laboureurs, etc. Il me faudra des bestiaux pour l'exploitation de mes terres, une trentaine de chevaux au moins, pour mener à la campagne et ramener mes femmes, mes eunuques, mes meubles et tous les objets dont je puis avoir besoin. Tout ce que je demande làest d'une nécessité absolue. — Oui, dit le génie , et dès demain tu auras les trente chevaux, les bestiaux et les esclaves qui te sont nécessaires. »
Dès le lendemain Ademdaï va s'installer dans la belle terre dont il est possesseur. Son harem et tous ses esclaves Vont suivi. Il a le plaisir de retrouver dans sou voisinage
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s os bons .-unis de Bagdad, qui lui donnent d'excellents c onseils pour 1^ embellissements de sa maison et pour l'amélioration de Bea terres,
\u bout de huit jours, il fait un petil vu\ âge i Bagdad,
jour avoir une entrevue avec son bon génie qui lui avait donne rendez-vous. « Eh bien ! lui dit le génie, possèdestu enfin le nécessaire? — Presque, répond Ademdaï; mais pas encore tout à fait. La terre que je viens d'acheter est une terre excellente , mais elle est susceptible de valoir le double. Les ignorants qui l'ont possédée avant moi semaient du riz où le froment rendrait vingt-cinq pour un. 11 y a de vastes étangs qui feraient les plus belles prairies du monde , des terres incultes qui seraient susceptibles d'un grand produit si elles étaient défrichées. Or, vous m'avouerez que lorsqu'on est assez heureuxpour posséder une terre comme celle-là, il est nécessaire, indispensable même, de chercher à l'améliorer. Il faudrait être un sot pour ne pas augmenter son bien quand on le peut. Mon jardin, continue Ademdaï, est vaste, mais il a besoin de grands changements. Le terrain en est stérile, et je le rendrais excellent, si je pouvais y faire passer une petite rivière qui coule à un demi-quart de lieue de ma maison. Quand on a un jardin, vous avouerez qu'il est nécessaire de le rendre fertile. — Eh bien ! dit le génie, qui t'empêche d'exécuter tous ces projets? — Je n'ai pas tout l'argent qui me serait nécessaire, et ces diverses opérations me coûteraient vingt mille tomans. »
Le génie lui donne encore un billet de vingt mille tomans à prendre sur le trésorier du calife. Ademdaï, après Tavoir remercié, retourne à sa maison de campagne. En arrivant, il apprend une nouvelle qui le met fort en colère. Un de ses voisins, pauvre propriétaire d'une pelite bicoque, veut lui intenter un procès. Les troupeaux d'Ademdaï ont été surpris dévastant les pâturages de ce pauvre voisin , et ce dernier a déjà porté sa plainte au ritunal du cadi. Le juge, après avoir entendu les deux
parties, condamne le pauvre homme, qui, dans cette
affaire, avait un grand tort, celui d'être pauvre.
Le malheureux voisin mourut quelques jours après ce jugement porté contre lui, et, comme il n'avait point d'héritiers, sa petite fortune appartenait de droit au calife. Quand Ademdaï apprend cette bonne nouvelle , il vole à Bagdad, où il était bien sur de trouver son bon génie. « N'est-il pas vrai, mon génie bienfaiteur, lui dit-il, n'estil pas vrai qu'il est nécessaire, pour être heureux, de n'avoir point de procès ? — Très-nécessaire. — Eh bien ! je viens de plaider contre un de mes voisins qui , grâce au ciel, est mort sans héritiers, laissant au calife Haroun-Al- Raschid une petiie chaumière et quelques mauvais pâturages. Le calife, sans doute, fera vendre ce petit domaine, et si je ne l'achète , je serai peut-être encore tourmenté par quelque voisin difficile. Or, vous dites qu'il est nécessaire de ne point avoir de procès , il ne sera donc pas superflu que je possède un objet qui peut les faire naître. — Ta demande me paraît juste , Ademdaï ; j'admire ta logique, et je ne puis rien opposer à de si bonnes raisons. Demain matin tu te présenteras à l'audience du calife. Je suis son intime ami, il ne m'a jamais rien refusé. Quand il te verra, il sera prévenu, et fera sans doute ce que je lui conseillerai de faire pour toi. »
Ademdaï se retire chez lui , et charmé des dernières paroles du génie, il s'endort paisiblement , avec la certitude de voir bientôt la chaumière du pauvre voisin annexée à ses vastes propriétés.
Le lendemain il se lève en grande hâte , et vole à l'audience du calife. Le grand Haroun-Al-Raschid était assis sur son trône tout resplendissant d'or et de pierreries. Tous ses courtisans et les docteurs de sa cour étaient rassemblés autour de lui. Ademdaï tremble en s'approchant du trône où s'assied la personne sacrée du Commandeur des croyants. Mais quelle est sa surprise , quel est son effroi, lorsque dans le calife il reconnaît le bon génie qui
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lui avait promit le m et qui depuis lon.j-temps
De cesse de le combler de biens ! II reste immobile <-t n'ose proférer une parole. Le grand rlaroun-Al-Raschid lui <lit en riant : a Je fois ton étonnement , A.demdaï. Reconnais en moi l'un de* deux marchands arméniens à (lui lu as sauve la vie. Je m'étais bien promis de te récompenser d'une manière digne de moi et d'un aussi grand service. Mais en même temps je voulais cacher ma reconnaissance, et jouir en secret du bonheur que je désirais te procurer. J'ai pris un costume extraordinaire pour frapper ton imagination , et pour te persuader que jetais un de ces êtres doués d'une puissance presque divine, et que nous nommons génies. La première fois que j'ai dirige mes pas vers ton humble demeure, j'ai joui d'avance de la surprise que j'allais te causer. Je t'ai vu seul au coin de ton feu, j'ai prêté une oreille attentive à tes discours, et j'ai vu que tes vœux ne s'étendaient pas au-delà du simple nécessaire. J'ai voulu connaître par expérience ce qu'on entendait par ce mot, quelles limites existaient entre le nécessaire et le superflu. Je rétracte une promesse indiscrète. Je suis le plus puissant des rois, et je ne pourrais te donner le nécessaire , quand bien même je t'abandonnerais mon trône et mes trésors. Et vous, savants docteurs, ajoute le calife, raisonnez maintenant sur le nécessaire et le superflu. Voilà un homme que j'ai tiré de la plus profonde misère. Je lui ai donné successivement plus de deux cent mille tomans ; sa fortune est énorme pour un particulier ; il possède une des plus jolies maisons de Bagdad , une terre superbe à trois lieues de cette ville ; il a vingt femmes charmantes dans son harem , un nombre considérable d'eunuques , cent esclaves pour le servir, cinquante chevaux dans ses écuries. En le comblant de richesses, je ne lui ai cependant pas encore donné le nécessaire. Je vois bien que le superflu n'est qu'un être chimérique ; personne ne le possède. Le nécessaire de l'homme est un gouffre
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où l'univers tout entier s'engloutirait sans le remplir.
» Va donc, Ademdaï ; je te laisse les biens que je t'ai donnés; ils sont le prix du service que tu m'as rendu. Mais je renonce à te donner le nécessaire; et puisqu'il faut que l'homme désire quelque chose , tu n'auras jamais cette humble chaumière qui fait l'objet de ton ambition. »
Ainsi parla le calife. Le pauvre Ademdaï reprend tristement le chemin de sa belle maison de campagne. Souvent couché sur l'édredon , entouré de parfums délicieux qui brûlent autour de lui, il jette un regard distrait sur les meubles somptueux qui décorent son appartement, et dit avec un profond soupir : Oh ! Mahomet ! que n'aije le nécessaire !
FIN DU CARAVANSERAIL,