SCÈNE PREMIÈRE
M. DESBROUTILLES , MADEMOISELLE PIAULARD.
MADEMOISELLE PIAULARD.
JJiTES-MOi, monsieur Desbroutilles, yous qui vous êtes mis à la tête des acteurs subalternes du théâtre François, dites-moi un peu quel beau projet vous oblige d'amener de Paris notre compagnie sur les côtes de Provence, dans une isle qui n'est fréquentée que par des pirates.
M. DESBROUTILLES.
Mademoiselle Piaulard, si je vous avois révélé le motif de notre voyage, je vous connois, vous n'auriez jamais voulu l'entreprendre.
MADEMOISELLE PIAULARD.
Hé ! d^oii -vient?
M. DESBROUTILLES.
C'est que vous pensez d'une certaine façon
MADEMOISELLE PIAULARD.
Ho ! je pense, je pense que vous avez tort de me l'avoir caché.
Air : On n'aime point dans nosj'orêts. n." Sa. C'est manquer à ce qui m'est dû.
Je prime dans la compagnie j Je devrois avoir entendu Le secret de la comédie.
On veut donc toujours m'outrager?
Mais je saurai bien m'en venger.
A mon retour à Paris, je ne jouerai de six mois.
M. DESBROUTILLES.
Voilà de vos venj^eances ordinaiies.
MADEMOISELLE PIAULARD.
Je vous promets que je serai souvent enrhumée. Air : Quand le péril est agréable, n." 2. Que la troupe à cela s'attende.
Dès que nous .«serons arrivés.
M. DESBROUTILLES.
On sait fort l)ien que vous avez Des rhumes de commande.
MADEMOISELLE PIAULARD.
Je vous apprendrai à me mieux ménager que vous ne faites.
M. DESBROUTILLES.
Ma chère , calmez votre courroux.
MADEMOISELLE PIAULARD.
Il faut avouer aussi que j'ai été bien folle , de me laisser équiper comme me voilà , et d'être ve« nue jusqu'ici, sans savoir de quoi il est question.
M. DESBROUTILLES.
Vous êtes bien impatiente.
MADEMOISELLE PIAULARD.
Je vous réponds que vous ne gagnerez guère à me traiter de la sorte. Je rendrai vos receltes bien minces.
M. DESBROUTILLES.
Eh ! mademoiselle , vous n'en ferez rien.
MADEMOISELLE PIAULARD.
C'est une résolution que j'ai prise.
M. DESBROUTILLES.
Air : Amis ^ sans regretter Paris, n." 21. Vous en pâliriez comme nous, Gardez-vous de la suivre.
MADEMOISELLE PIAULARD.
Je n'attends pas, ainsi que vous, Après cela pour vivre.
M. DESBROUTILLES.
Cela est heureux pour vous.
MADEMOISELLE PIAULARD.
"Vous êtes une bande d'étourdis, qui....
M. DESBROUTILLES.
Doucement, mademoiselle Piaulard! ne nou» disons point de sottises. Nous ne sommes pas ici dans la salle de nos assemblées.
Le Sage. Tomt XK. l8
274 liES COMÉDIENS
MADEMOISELLE PIAULARD.
Vous me contrariez sans cesse j vous sur-tout , monsieur Desbroutilles.
M. DESBROUTILLES.
Moi?
MADEMOISELLE PIAULARD.
Oui, c'est vous qui vous opposez le plus à mes sentiments , et qui gâtez l'esprit de notre jeunesse , en lui inspirant votre goût trivial pour la danse et pour la musique.
M. DESBROUTILLES.
Vous êtes furieusement prévenue contre les pièces d'agréments.
MADEMOISELLE PIAULARD.
Ne me parlez point de vos vilains agréments. Quelque jour je veux présenter un placet , pourobtenir qu'il nous soit défendu de chanter et de danser '''.
M. DESBROUTILLES.
Et vous demanderez , apparemment , par le même placet, un sauf-conduit pour la compagnie?
MADEMOISELLE PIAULARD.
Ait da Branle de Metz, n.» 68.
Au mépris de notre gloire , Ces petits esprits follets Ne demandent que des couplets, Que musique. Vraiment, voire!
* A cette époque on ne donnoil à ia Comédie-françoise que de» pièces :\ ballets et à diverlisscment*.
Ils feroient , ces messieurs-là , Si l'on vouloitles en croire, Ils feroient, ces messieurs-là, Danser et Phèdre et Cinna.
M. DESBROUTIIiLES.
Et si l'on s'en 1 apporloil à vous , on donneroit PoUcucte tous les jours , même le mardi gras.
MADEMOISELLE PI AU LARD, déclamant.
Brisons là. Mais enfin daigneriez-vous m'apprendre Ce que dans ces déserts vous venez entreprendre ? Parlez.
M. DEBROUTILLES.
Je ne rends point compte de mes desseins. La troupe ignore encor mes ordres souverains j Et quand il sera temps qu'elle en soit informée. Vous le saurez.
MADEMOISELLE PIAULARD.
Il faille géne'ral d'armée!
Adieu. Votre projet tantôt doit éclater; Je crois que nous verrons la montagne enfanter.