A FÉE
Achevez.
NICETTE
Je n'ose VOUS le dire.
LA FÉE
Parlez-moi libremcnl. II n'y apointicid'honitîie qui nous écoule.
NICETTE
Je suis bien honteuse d'être aussi sotte que je le suis. Vous me feriez grand plaisir de m'ôter ma sim]>licité.
LA FÉE
Quoi! Nicette, vous voulez perdre votre innocence ?
NICETTE
Hé! vraiment ov.i.
D'où vient donc ?
NICETTE
On dit que cela s'appelle bêtise.
LA FÉE
Qui est-ce qui vous dit cela?
NICETTE
C'est Marton, la fille-de- chambre d'une grande madame qui a acheté la seigneurie de notre village.
LA FEE
Cette Marton-là définit l'innocence à la parisienne.
DES FÉES. 2l5
NICETTE
Oh ! c'est une fille qui a bien de l'esprit ! Elle se moque toujours de moi : elle dit comme cela que si les fées ne s'en mêlent , je ne serai jamais qu'une imbécille.
EA FÉE
Elle pourroit vous dégourdir aussi-bien que les fées.
NICETTE
Il faut voir comme elle donne à chacun son quolibet ! Aussi , depuis qu'elle est dans notre village, tous les garçons courent après elle.
EA FÉE
Oui!
NICETTE
Ils ne nous regardent plus, nousautrespaysannes. Ils disent que nous sommes des idiotes et des ridicules 5 et il ne se fait plus de mariages au pays.
LA FÉE
Voyez-vous, la drôlesse !
NICETTE
Il n'y a pas jusqu'à Colin qui m'aimoit tant , et qui m'avoit promis de m'épouscr.... {Elle pleure. )
LA FÉE
Hé bien , ce Colin ? . . . .
NICETTE
Il ne m'aime plus à cette heure. Dès qu'il nie voit d'un cûié , il s'enfuit de l'autre. Il n'a dans la
i2l^ LA FOIRE
lête que la Parisienne. EiiHii, tant y a, qu'on diroit que celte créature-là l'a ensorcelé.
LA FÉE
Rien n'est plus mortifiant ; et vous voudriez vous venger de Colin ?
NICETTE
Assurément ; et je veux pour cela que vous me fassiez devenir coquette; car j'ai ouï dire àMarton que la coquetterie est la plus jolie science qu'une fille puisse apprendre.
Chacun est entêté de son savoir.
NICETTE
Elle dit encore que les coquettes sont adorées à Paris.
LA FÉE
Elles y sont assez courues , du-moins.
NICETTE
Et qu'elles ne manquent jamais d'argent.
LA FÉE
Distinguo. L'argent roule chez les coquelles philosophes , qui s'occupent sérieusement à des sciences solides, comme à l'anatomie, en disséquant pièce à pièce un cochon de la finance ; niais la fortune fuit ces coquettes ignorantes, quis'amusentà la superficie d'un peiit-maîlrc.
NICETTE
Quel dommage ! Cela est pourlanl bien gentil ) up pelil-maîlrc.
DES FÉES. 2l5
LA FÉE
Est-ce qu'on voit de ces animaux-là dans la banlieue d'Amiens.
NICETTE
Marton m'en a montré un , qui passoit en poste par noire village. Je l'examinai dans sa chaise , pendant qu'on lui changeoit de chevaux. Ah! qu'il éloit mignon ! Je le prenois d'abord pour une grande poupée qu'on envoyoit en Flandres. Il avoit du rouge et des mouches.
EA FÉE
Courir la poste avec du rouge et des mouches ! Cela est galant. Vous demandez donc , INicelle , Ig don de la coquetterie ?
NICETTE
Oui, donnez-le-moi, je vous en prie j je m'i- Uîagine qu'après cela je n'aurai plus rien à souhaiter.
EA FÉE
Vous pourriez bientôt l'avoir sans notre assistance, puisque vous le désirez; vous n'auriez qu'à laire le voyage de Paris.
NICETTE
Est-il possible ?
EA FÉE
Et vous loger dans le quartier de l'opéra.
NICETTE
Ce quartier-là est donc bien charmant ?
52 î 6 LAFOISE
LA FÉE
C'est une île de Cythère. Il y a là une colonie de féesbâlardes qui font des métamorphoses aussi promptement que nous. Elles changent la serge en velours , la bergame en haute-lice , et les diamants du temple en diamants fins.
NICETTE
Vous me donnez envie de les voir; me recevrontelles bien ?
LA FÉB.
Les doyennes vous feront un accueil favorable , et se chargeront volontiers de votre éducation.
NICETTE
Que j'ai d'impatience d'être entre leurs mains !
LA FÉE
Ah! pauvre Nicette ! que vous savez mal choisir ! Ces fleurs , qui vous font envie , couvrent im funeste précipice, où vous tomberez, si vous les allez cueillir.
NICETTE, effrayée.
Que dites-vous? Un précipice.
LA FÉE
Vous devez préférer à ces faux biens voire honneur et votre innocence, qui sont de véritables richesses. Croyez-moi, retournez dans votre village, et aimez toujours Colin.
( Elle lui donne un coup de baguette. )
DES fui; s. i2l7
NICETTE
Ah ! quel changement se fait en moi! Que j'ai à-présent d'horreur pour la coquetterie! Marton, dont l'esprit me charmoit, ne me paroît plus qu'une effrontée. Pourquoi faut-il que Colin l'aime?
Colin ne Paime plus. Et sivous voulez connoître ses sentiments, je vais satisfaire votre curiosité. ( £!lle lui donne un second coup de baguette. )
NICETTE
Quevois-je! Marton appelle Colin ; Colin la fuit et me cherche. Adieu, madame la Fée; grand merci. Je m'en retourne au pays; adieu,