ACTE I, SCÈNE I
FIESQUE
Ah ! messieurs, quel dommage qu'elle n'aime aucun
de nous! ce serait bien la plus fidèle maîtresse et la.
plus passionnée du monde. Sa grandeur l'attriste et ne
î'éblouit pas du tout. Elle aime à se retirer pour penser.
borgia. à part.
Plût à Dieu ! plût à Dieu !
FIESQUE
Mais nul de nous ne lui tournera la tète; j'y mettrais en gage tout mon sang et mes os. qui sont encore à moi, et dans cent ans appartiendront a tout le monde. Pour moi, j'y renonce, et laisse la place. En trois tèteà-tète je me suis effrayé de mon néant. On ne plaît pas à ces femmes-là, voyez-vous '. par des sérénades et des promenades, des billets et des ballets, des compliments et des diamants, des cornets et des sonnets; tout cela doucereux, langoureux, amoureux, et rimant deux à deux, selon la ridicule mode des faiseurs de vers, dont elle fait des gorges chaudes. Ce n'est pas non plus par grands coups de hardiesse et de bras, coups de dague et d'estoc et de stylet , coups de tète folle et de cerveau diabolique à se jeter à l'eau pour ramasser un gant, à tuer un cheval de mille ducats parce qu'il ne s'arrête pas en la voyant, à se poignarder ou à peu près si elle boude , à provoquer tous ceux qui la regardent en face... Non, non, non, cent fois non. Elle a autour d'elle tous les galants chevaliers qui savent ce manège.
MONGLAT
Vous allez voir qu'il lui faut un diseur de bonne aventure.
CRÉQUI
Qui cherche avec elle dans le tarot la carte du soleil * et le victorieux valet de cœur.
FIESQUE
Non. Il faut à cette sorte de femme un de ces traits héroïques ou l'une de ces grandes actions de dévoùment qui sont pour elle comme un philtre amoureux . portant en lui plus de substances enivrantes et déli-
* C'est le neuf de cœur clans le tarot.
rantes qu'une longue fidélité n'en peut infuser dans un débile cerveau féminin. Faute de quoi!., messieurs! ne vous déplaise... [il salue en riant, elle aime tout bonnement... son mari.
tous, riant.
Bah! bah! Ah! ah!
borgia, (/ part.
Que le premier venu ait le droit de la regarder en face et de parler d'elle ainsi ! n'est-ce pas de quoi indigner ?
TIlÉMINES.
Trêve de raillerie, messieurs : toujours est-il que nous portons ses couleurs et la servirons à qui mieux mieux, en bons amis, sinon en amants. Mais voyons sainement la situation politique de la .Maréchale d'Ancre. La reine-mere est bien reine, et gouvernée par la Maréchale; mais le roi Louis sera bientôt Louis XIII, il a seize ans passés, sa majorité apprpche. M. de Luynes le presse de s'affranchir de sa mère. Le jeune Louis est doux, mais rusé: il déteste l'insolent Maréchal d'Ancre: au premier jour il le jettera par terre. Le Maréchal a été si loin en affaires, que la guerre civile est allumée par tout le royaume à présent. Le peuple le hait pour cela et il a raison; le peuple aime le prince de Condé. qui est devenu, vous en conviendrez bien, le seul chef des mécontents; il vient hardiment à la cour, et Paris est à lui tout à fait. Je vois donc la Maréchale placée entre le peuple et le jeune roi. Rude position, dont elle aura peine à se tirer. Je dis la Maréchale, car elle est, ma foi! bien la reine de la régente Marie de Médicis.. Or, je ne lui vois qu'un parti a prendre, et le bruit court fort qu'elle le prendra. N'allez pas vous récrier! C'est celui d'arrêter le prince de Condé !