LORD LAUDERDALE
C'est ce que nous lui disons tous les jours, mylord.
M. BECKFORD
Et vous aussi, Lauderdale, et vous, Kingston? toujours avec lui? toujours des nuits passées a chanter, à jouer et à boire? Vous ferez tous une mauvaise fin; mais je ne vous en veux pas, chacun a le droit de dépenser sa fortune comme il l'entend. — John Bell, n'avez-vous pas chez vous un jeune homme nommé Chatterton, pour qui j'ai voulu venir moi-même?
C'est moi, mylord, qui vous ai écrit.
M. BECKFORD
Ah! c'est vous, mon cher! venez donc ici un peu, que je vous voie en face. J'ai connu votre père, un (ligne homme s'il en fût: un pauvre soldat, mais qui avait bravement fait son chemin. Ah! c'est vous qui êtes Thomas Chatterton? vous vous êtes amusé à faire des vers, mon petit ami, c'e4 bon pour une fois, mais il ne faut pas continuer. 11 n'y a personne qui n'ait eu cette fantaisie. Hé ! hé! j'ai fait comme vous dans mon
printemps, et jamais Littleton, Swift et Wilkes n'ont écrit pour les belles dames des vers plus galants et plus badins que les miens.
Je n'en doute pas, mylord.
H. BECKFORD
Mais je ne donnais aux muses que le temps perdu. Je savais bien ce qu'en dit Ben Johnson : que la plus belle muse du monde ne peut suffire à nourrir son homme , et qu'il faut avoir ces demoiselles-là pour maîtresses, mais jamais pour femmes.
Lauderdale, Kingston et les lords rient. LAUDERDALE.
Bravo, mylord ! c'est bien vrai !
LE QUAKER
Il veut le tuer à petit feu.
Rien de plus vrai, je le vois aujourd'hui, mylord.
M. BECKFORD
Votre histoire est .celle de mille jeunes gens; vous n'avez rien pu faire '"que vos maudits vers, et à quoi sont-ils bons, je vous prie? Je* vous parle en père, moi, à quoi sont-ils bons? — Un bon Anglais doit être utile au pays. — Voyons un peu, quelle idée vous faites-vous de nos devoirs à tous, tant que nous sommes?
CHATTERTON, à part.
Pour elle! pour elle! je boirai le calice jusqu'à la lie. — Je crois les comprendre, mylord; — l'Angleterre est un vaisseau. Noire île en a la forme : la proue tournée au nord , elle est comme à l'ancre au milieu des mers, surveillant le continent. Sans cesse elle tire de ses flancs d'autres vaisseaux faits à son image , et qui vont la représenter sur toutes les côtes du monde. Mais c'est à bord du grand navire qu'est notre ouvrage ii tous. Le roi, les lords, les communes sont au pavillon, au gouvernail et à la boussole; nous autres, nous devons tous avoir les mains aux cordages, monter aux mâts; tendre les voiles et charger les canons : nous sommes tous de l'équipage, et nul n'est inutile dans la manœuvre de notre glorieux navire.