‹ [Œuvres]Chapitre 333 sur 402 · JOIE LE 12 FÉVRIER 1S35 A LA COMÉDIE-FRANÇAISE · texte numérisé non relu

JOIE LE 12 FÉVRIER 1S35 A LA COMÉDIE-FRANÇAISE

Ce n'est pas à moi qu'il appartient de parler du succès de ce drame; il a été au delà des espérances les plus exagérées de ceux qui voulaient bien le souhaiter. Malgré la conscience qu'on ne peut s'empêcher d'avoir de ce qu'il v a de passager dans l'éclat du théâtre, il y a aussi quelque chose de grand, de grave et presque religieux dans cette alliance contractée avec l'assemblée dout ou est entendu, et c'est une solennelle récompense des fatigues de l'esprit. — Aussi serait-il injuste de ne pas nommer les interprètes à qui l'on a confié ses idées dans un livre qui sera plus durable que les représentations du drame qu'il renferme. Pour moi, j'ai toujours pensé que l'on ne saurait rendre trop hautement justice aux acteurs, eux dont l'art difficile s'unit à celui du poète dramatique , et complète sou œuvre. — Ils parlent, ils combattent pour lui , et offrent leur poitrine aux coups qu'il va recevoir, peut-être; ils vont à la conquête de la gloire solide qu'il conserve, et n'ont pour eux que celle d'un moment. Séparés du monde, qui leur est bien sévère, leurs travaux sont perpétuels, et leur triomphe va peu au delà de leur existence. Comment ne pas constater le souveuir des efforts qu'ils fout tous , et ne pas écrire ce que signerait chacun de ces spectateurs qui les applaudissent avec ivresse ?

Jamais aucune pièce de théâtre ne fut mieux jouée, je crois, que ne l'a été celle-ci, et le mérite en est grand; car, derrière le drame écrit , il y a comme un second drame que l'écriture n'atteint pas, et que n'expriment pas les paroles. Ce drame repose dans le mystérieux amour de Chatterton et de Kitty Bell; cet

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amour qui se devine toujours et ne se dit jamais; cet amour de deux êtres si purs qu'ils n'oseront jamais se parler, ni rester seuls qu'au moment de la mort; amour qui n'a pour expression que de timides regards, pour message qu'une Bible, pour messagers que deux enfants, pour caresses que la trace des lèvres et des larmes que ces fronts innocents portent de la jeune mère au jeune poète; amour que le Quaker repousse toujours d'une maiu tremblante et gronde d'une voix attendrie. Ces rigueurs paternelles , ces tendresses voilées ont été exprimées et nuancées avec une perfection rare et un goût exquis. Assez d'autres se chargeront de juger et de critiquer les acteurs; moi je me plais à dire ce qu'ils avaient à vaincre, et en quoi ils ont réussi.

L'onction et la sérénité d'une vie sainte et courageuse, la douce gravité du Quaker, la profondeur de sa prudence, la chaleur passionnée de ses sympathies et de ses prières, tout ce qu'il y a de sacré et de puissant dans son intervention paternelle, a été parfaitement exprimé par le talent savant et expérimenté de M. Joanny. Ses cheveux blancs, son aspect vénérable et bon , ajoutaient à son habileté consommée la naïveté d'une réalisation complète.

Un homme très-jeune encore , M. Geffroy, a accepté et hardiment abordé les difficultés sans nombre d'un rôle qui, à lui seul , est la pièce entière. Il a dignement porté ce fardeau, regardé comme pesant par les plus savants acteurs. Avec une haute intelligence il a fait comprendre la fierté de Chatterton dans sa lutte perpétuelle, opposée à la candeur juvénile de son caractère; la profondeur de ses douleurs et de ses travaux , en contraste avec la douceur paisible de ses penchants; son accablement, chaque fois que le rocher qu'il roule retombe sur lut pour l'écraser; sa dernière indignation et sa résolution subite de mourir, et par-dessus tous ces traits , exprimés avec un lalent souple, fort et plein d'avenir, l'élévation de sa joie lorsqu'enfin il a délivré son âme et la sent libre de retourner dans sa véritable patrie.

Entre ces deux personnages s'est montrée, dans toute la pureté idéale de sa forme, Kitty Bell, l'une des rêveries de Stello. On savait quelle tragédienne on allait revoir dans madame Dorval ; mais avait-on prévu cette grâce poétique avec laquelle elle a dessiné la femme nouvelle qu'elle a voulu devenir? Je ne le crois pas. Sans cesse elle fait naître le souvenir des vierges maternelles de Raphaël et des pins beaux tableaux de la Charité; sans effort elle est posée comme elles ; comme elles aussi, elle porte, elle emmène, elle assied ses enfants , qui ne semblent jamais pouvoir être séparés de leur gracieuse mère ; offrant ainsi aux peintres des groupes dignes de leur étude, et qui ne sem-

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Lient pas clud es. I. i ta rois est Leodre jusque dans la douleur ci le désespoir; >a parole leulc el mélancolique est celle de l'abandoo et de la pitié; ses gestes, ceux de la dévotion bienfai-

sante ; ses regards ne cessent de demander grâce an ciel pour l'infortune; ses mains sont toujours piétés à se croiser pour la prière; on sent que les élans de son cœur, contenus par le devoir, lui vont être mortels aussitôt que l'amour et la terreur l'auront vaincue. Rien n'e>t innocent et doux comme ses ruses et ses coquetteries naïves pour obtenir que le Quaker lui parle de Chatterton. Elle est bonne et modeste jusqu'à ce qu'elle soit surprenante d'énergie, de tragique grandeur et d'inspirations imprévues , quand l'effroi fait enfin sortir au dehors tout le cœur d'une femme et d'une amante. Elle est poétique dans tous les détails de ce rôle qu'elle caresse avec amour, et dans son ensemble qu'elle parait avoir composé avec prédilection, montrant enfin sur la scène française le talent le plus accompli dont le théâtre se puisse enorgueillir.

Ainsi ont été représentés les trois grands caractères sur lesquels repose le drame. Trois autres personnages, dont les premiers sont les victimes, ont été rendus, avec une rare vérité. John bell est bien l'égoïste, le calculateur bourru ; 1 as avec les grands, insolent avec les petits. Le lord-maire est bien le protecteur empesé, sot, confiant en lui-même, et ces deux rôles sont largement joués. Lord Talbot , bruvant, insupportable et obligeant sans bonté, a été représenté avec élégance ainsi que ses amis importuns.

J'avais désiré el j'ai obtenu que cet ensemble offrit l'aspect sévère et simple d'un tableau flamand, et j'ai pu ainsi faire sortir quelques vérités morales du sein d'une famille grave et honnête ; agiter une question sociale, et en faire découler les idées de ces lèvres qui doivent les trouver sans effort, les faisant naître du sentiment profond de leur position dans la vie.

Cette porte est ouverte à présent, et le peuple le plus impatient a écoulé les plus longs développements philosophiques et lyriques.

us à l'avenir de tirer la scène du dédain où sa futilité l'ensevelirait infailliblement en pen de temps. Les hommes sérieux et les familles honorables qui s'en éloignent pourront revenir à cette tribune et à cette chaire , si l'on y trouve des pensées et des sentiments dignes de graves réflexions.

Je ne peux me résoudre à quitter une idée sans l'avor épuisée. J'aurais des remords involontaires d'abandonner ce nom de Chatterton dont je me suis fait une arme, sans dire hautement tout ce qui sert à l'honorer cl tout ce qui atteste la puissance de ce jeune et profond esprit.

La société ne veut jamais avoir tort. Sitôt qu'elle a fait une victime , elle l'accuse cl cherche à la déshonorer pour n'avoir plus de remords, Cela est plus facile que de s'amender. Il y a tant de cœurs qui se sentent soulagés en se persuadant qu'un malheureux était un infâme ; cela dit. on pense à autre chose.

Chatterton venait dexpucr depuis peu de jours lorsque parurent à la f is nu p ème burlesque et un pamphlet sur sa mort. — Chose plaisante apparemment, comme chacun sait. — Les bouffons et les diffamateurs sont de tous les temps, mais d'ordinaire ils ne suivent un homme que jusqu'à son cimetière et ne vont pas plus loin. .Chatterton a conservé les siens au delà. On ne sait plus leurs noms, même en Angleterre, il est vrai; c'est une justice qui se fait partout : mais leurs libelles se sont conservés, et quand on a voulu écrire sur Chatterton, on s trop souvent copié le pamphlet au lieu de l'histoire.

Il m'avait semble qu'on pouvait avor plus de pitié de la gloire d'un enfant. Après i<>ut, sa vie n'a de criminel que sa mort, crime commis contre lui-même , et je ne vois d'incontestable, d'authentique et de prouve que le prodige de ses travaux.

Laissons à l'Angleterre le regret de son malheur, et le regret, plus grand peut-être, de la persécution de ses cendres. Ne partageons pas avec elle ce te faute dont elle s'est déjà repentie ' et mesurons le poète a son œuvre.

t. Wurton, parlant de Chatterton, rappelle predigy nfgenius, il récemment un pocie, un homme de bien, \\oid>\\ortli, a dit :

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