TREIZIEME
U SoUtuîïf.
Heureux qui, s'écartant des sentiers d'ici-bas, A l'ombre du désert allant cacher ses pas, D'un monde dédaigné secouant la poussière, Efface, encor vivant, ses traces sur la terre,
Et dans la solitude enfin enseveli,
Se nourrit d'espérance et s'abreuve d'oubli '
Tel que ces esprits purs qui planent dans l'espace,
Tranquille spectateur de cette omhi-e qui passe,
Des caprices du sort à jamais défeijdu,
Il suit de l'œil ce char dont il est descendu !...
Il voit les passions , sur yne onde incertaine ,
De leur souffle orageux enfler la voile humaine.
Mais ces vents incoustaus ne troublent plus sa paix;
Il se repose en Dieu , qui ne change jamais ;
Il aime à contempler ses plus hardis ouvrages ,
Ces monts, vainqueurs des vents, de la foudre et des âges,
Où dans leur masse auguste et kur solidité
Ce Dieu grava sa force et son éternité.
A cette heure, oii, frappé d'un rayon de l'aurore.
Leur sommet enflammé que l'orient colore ,
Comme un phare céleste allumé dans la nuit,
Taillit étincelant de l'ombre qui s'enfuit, -,
Il s'élance, il franchit ces riantes collines
Que le mont jette au loin sur ses larges racines,
Et, porté par degrés jusqu'à ses sombres flancs,
Sous ses pins immortels il s'enfonce à pas lents : '
Là des torrens séchés le lit seul est sa route.
Tantôt les rocs minés sur lui pendent en voûte
Et tantôt sur leuis bords tout à coup suspendu ,
Il recule étonné ; son legard éperdu
Jouit avec horreur de cet effroi sublime,
Et sous ses pieds long-temps voit tournoyer l'abîme.
Il monte, et l'horizon grandit à chaque instant;
Il monte, et devant lui l'immensité s'étend
Comme sous le regard d'une nouvelle aurore ;
Un monde à chaque pas pour ses yeux semble éclore;
Jusqu'au sommet suprême où son œil enchanté
S'empare de l'espace» et plane en liberté.
Ainsi lorsque notre ame, à sa source envolée,
Quitte enfin pour toujours la terrestre vallée.
Chaque coup de son aile , en l'élevant aux cieux ,
Élargit l'horizon qui s'étend sous ses yeux;
Des mondes sous son vol le mystère s'abaisse.
En découvrant toujours elle monte sans cesse
Jusqu'aux saintes hauteurs d'où l'œil du séraphin
Sur l'espace infini plonge un regard sans fin.
Salut, brillans sommets, champs de neige et de glace; Vous qui d'aucun mortel n'avez gardé la trace; Vous que le regard même aborde avec effroi , Et qui n'avez souffert que les aigles et moi ! Œuvres du premier jour, augustes pyramides, Que Dieu même affermit siu' vos bases solides ' Confins de l'univers, qui, depuis ce grand jour,
N'avez jamais changé de forme et de contour!
Le nuage en grondant parcourt en vain vos cimes,
Le fleuve en vain grossi sillonne vos abîmes,
La foudre frappe en vain votre front endurci ;
Votre fiont solennel , un moment obscurci.
Sur nous , comme la nuit, versant son ombre obscure ,
Et laissant pendre au loin sa noire chevelure,
Semble, toujours vainqueur du choc qui l'ébranla,
Au Dieu qui l'a fondé dire encor : Me voilà.
Et moi , me voici seul sur ces confins du monde !
Loin d'ici, sous mes pieds la foudre vole et gronde;
Les nuages battus par les ailes des vents
Entrechoquant comme eux leurs tourbillons mouvans.
Tels qu'un autre Océan soulevé par l'orage.
Se déroulent sans fin dans des lits sans rivage.
Et devant ces sommets abaissant leur orgueil.
Brisent incessamment sur cet immense écueil.
Mais, tandis qu'à ses pieds ce noir chaos bouillonne.
D'éternelles splendeurs le soleil le couronne :
Depuis l'heure oii son char s'élance dans les airs,
Jusqu à l'heure où son disque incline vers les mers,
Cet astre, en décrivant son oblique carrière.
D'aucune ombre jamais n'y souille sa lumière.
Et déjà la nuit sombre a descendu des cieux
Qu'à ces sommets encore il dit de longs adieux.
Là, tandis que je nage en des torrens de joie, Ainsi que mon regard, mon ame se déploie, Et croit, en respirant cet air de liberté, Recouvrer sa splendeur et sa sérénité.
Ouij dans cet air du ciel, les soins lourds de la vie, Le mépris des mortels , leur haine ou leur envie , N'accompagnent plus l'homme et ne surnagent pas : Comme un vil plomb, d'eux-même ils retombent en bas. Ainsi , plus l'onde est pure , et moins l'hommey surnage ; A peine de ce monde il emporte une image. Mais ton image , ô Dieu ! dans ces grands traits épars , En s'élevant vers toi grandit à nos regards. Comme au prêtre habitant l'ombre du sanctuaire, Chaque pas te révèle à l'ame solitaire : Le silence et la nuit , et l'ombre des forêts , Lui murmurent tout bas de sublimes secrets ; Et l'esprit, abîmé dans ces rares spectacles. Par la voix des déserts écoute tes oracles. J'ai»vu de l'Océan les flots épouvantés, Pareils aux fiers coursiers dans la plaine? emportés , Déroulant à ta voix leur humide crinière. Franchir en bondissant leur bruyante barrière; •^uis soudain refoulés sous ton frein tout-puissant, Dans l'abîme étonné rentrer en mugissant. J'ai vu le fleuve, épris des gazons du rivage,
Se glisser flots à flots , de bocage en bocage , Et dans son lit votlé d'ombrage et de fraîcheur, Bercer en murmurant la barque du pêcheur. J'ai vu le trait brisé de la foudre qui gronde, Comme un serpent de feu, se dérouler sur l'onde; Le zéphyr embaumé des doux parfums du miel, Balayer doucement l'azur voilé du ciel; La colombe , essuyant son aile encore humide , Sur les bords de son nid poser un pied timide , Puis , d'un vol cadencé , fendant le flot des airs , S'abattre en soupirant sur la rive des mers. J'ai vu ces monts voisins des cieux où tu reposes, Cette neige où l'aurore aime à semer ses roses , Ces trésors des hivers, d'où par mille détours, Dans nos champs desséchés multipliant leurs cours Cent rochers de cristal , que tu fonds à mesure , A^iennent désaltérer la mourante verdure ; Et ces ruisseaux pleuvant de ces rocs suspendus , Et ces torrens grondant dans les granits fendus , • Et ces pics où le temps a perdu sa victoire... Et toute la nature est un hymne à ta gloire.