VINGT-DEUXIEME
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Toi que j'ai recueilli sur sa bouche expirjinte Avec son dernier souffle et son dernier adieu , Symbole deux fois saint, d,on d'une main mourante, Image de mon Dieu !
i54 MÉDITATIONS
Que de pleurs ont coulé sur tes pieds que j'adore, Depuis l'heure sacrée où, du sein d'un martyr, Dans mes tremblantes mains tu passas, tiède encore De son dernier soupir!
Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme; Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort, Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme A l'enfant qui s'endort.
De son pieux espoir son front gardait la trace, Et sur ses traits frappés d'une auguste beauté La douleur fugitive avait empreint sa grâce , La mort sa majesté.
Le vent qui caressait sa tête échevelée Me montrait tour à tour ou me voilait ses trdits'. Comme l'on voit flotter sur un blanc mausolée L ombre des noirs cyprès.
Un de ses béas pendait de la funèbre couche ; L autre, languissamment replié sur son cœur, Semblait chercher encore et presser sur sa bouche L'image du Sauveur.
POÉTIQUES. i55
Ses lèvres s'entr'ouvraient pour l'embrasser encore , Mais son ame avait fui dans ce divin baiser, Comme un léger parfum que la flamme dévore , Avant de l'embraser.
Maintenant tout dormait sur sa bouche glacée. Le souffle se taisait dans son sein endormi, Et sur l'œil sans regard la paupière affaissée Retombait à demi.
Et moi, debout, saisi d'une terreur secrète. Je n'osais m'approcher de ce reste adoré , Comme si du trépas la majesté muette L'eût déjà consacré.
Je n'osais!... mais le prêtre entendit mon silence, Et de ses doigts glacés prenant le crucifix : « Voilà le souvenir et voilà l'espérance : « Emportez les , mon fils. »
Oui, tu me resteras, ô funèbre héritage ! Sept fois depuis ce jour l'arbre que j'ai planté Sur sa tombe sans nom a changé son feuillage : Tu ne m'as pas quitté.
i56 MÉDITATIONS
Placé près de ce cœur, hélas! où tout s'efface , Tu l'as contre le temps défendu de l'oubli , Et mes yeux goutte à goutte ont imprimé leur trace Sur l'ivoire amolli.
O dernier confident de l'ame qui s'envole, Viens, reste sur mon cœur! parle encore, et dis-moi Oi qu'elle te disait quand sa faible parole N'arrivait plus qu'à toi ;
A cette heure douteuse, où l'ame recueillie, Se cachant sous le voile épaissi sur nos yeux, Hors de nos sens glacés pas à pas se replie, Sourde aux derniers adieux;
Alors qu'entre la vie et la mort incertaine, Comme un fruit par sou poids détaché du rameau. Notre ame est suspendue et tremble à chaque haleine Sur la nuit du tombeau ;
Quand des chants, des sanglots la confuse harmonie N'éveille déjà plus notre esprit endormi, Aux lèvres du mourant collé dans l'agonie. Comme un dernier anù ;
POÉTIQUES. i57
Pour éclaircir l'horreur de cet étroit passage, Pour relever vers Dieu son regard abattu , Divin consolateur, dont nous baisons l'image, Réponds ! Que lui dis-tu?
Tu sais , tu sais mourir ! et tes larmes divines, Dans cette nuit terrible où tu prias en vain, De l'olivier sacré baignèrent les racines Du soir jusqu'au matin.
De la croix, oii ton œil sonda ce grand mystère, Tu vis ta mère en pleurs et la nature en deuil ; Tu laissas comme nous tes amis sur la terre. Et ton corps au cercueil !
Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienne De rendre sur ton sein ce douloureux soupir : Quand mon heure viendra , souviens-toi de la tienne , O toi qui sais mourir !
Je chercherai la place où sa bouche expirante Exhala sur tes pieds l'irrévocable adieu , Et son ame viendra guider mon ame errante Au sein du même Dieu.
f58 MÉDITATIONS POÉTIQUES.
Ah! puisse, puisse alors sur raa funèbre couche, Triste et calme à la fois , comme un ange éploré , Une figure en deuil recueillir sur ma bouche I. 'héritage sacré!
Soutiens ses derniers pas, charme sa dernière heure, Et, gage consacré d'espérance et d'amour, De celui qui s'éloigne à celui qui demeure Passe ainsi tour à tour !
Jusqu'au jour oii, des morts perçant la voûte sombre. Une voix dans le ciel les appelant sept fois , Ensemble éveillera ceux qui dorment à l'ombre De réternelle croix!