VINGT-QUATRIÈME
€\)ant ^'amoul^
Naples, 182a.
Si tu pouvais jamais égaler, ô ma lyre ! r^e doux frémissement des ailes du zépliire
A travers les rameaux, Ou l'onde qui murmure en caressant ces rives,
iG4 MEDITATIONS
Ou ie roucoulement des colombes plaintives Jouant aux bords des eaux;
Si, comme ce roseau qu'un souffle heureux anime, Tes cordes exhalaient ce langage sublime,
Divin secret des cieux, Que, dans le pur séjour où l'esprit seul s'envole, Les anges amoureux se parlent sans parole,
Comme les yeux aux yeux;
Si de ta douce voix la flexible harmonie, Caressant doucement une anie épanouie
Au souffle de l'amour, Là berçait mollement sur de vagues images, Comme le vent du ciel qui berce les nuages
Dans la pourpre du jour :
Tandis que sur les fleurs mon amante sommeille, Ma voix murmurerait tout bas à son oreille
Des soupirs , des accords Aussi purs que l'extase où son regard me plonge, Aussi doux que le son que nous apporte un songe
Des ineffables bords.
Ouvre les yeux, dirais-jc, ô ma seule lumière!
POÉTIQUES. j65
Laisse-moi , laisse-moi lire dans ta paupière
Ma vie et ton amour :
Ton regard languissant est plus cher à mon ame Que le premier rayon de la céleste flamme ^
Aux yeux privés du jour.
Un de ses bras fléchit sous son cou qui le presse, L'autre sur son beau front retombe avec mollesse
Et le couvre à demi :
Telle, pour sommeiller, la blanche tourterelle Courbe son cou d'albdtre et ramène son aile
Sur son œil endormi.
Le doux gémissement de son sein qui respire Se mêle au bruit plaintif de l'onde qui soupire
. A flots harmonieux ; Et l'ombre. de ses cils, que le zéphyr soulève, Flotte légèrement comme l'ombre d'un rêve Qui passe sous ses yeux.
,6fi MÉDITATIONS
Laisse-moi respirer sur ces lèvres vermeilles Ce souffle parfumé... Qu'ai-je fait? Tu t'éveilles.
L'azur voilé des cieux Vient chercher doucement ta timide paupière; Mais toi... ton doux regard, en voyant la lumière.
N'a cherché que mes veux.
Ah ! que nos longs regards se suivent , se prolongent , Comme deux purs rayons l'un dans l'autre se plongent,
Et portent tour à tour Dans le cœur l'un de l'autre une tremblante flamme, Çje jour intérieur que donne seul à l'ame
Le regard de l'amour !
Jusqu'à ce qu'une larme aux bords de ta paupière, De sou nuage errant te cachant la lumière ,
Vienne baigner tes yeux, Comme on voit au réveil d'une charmante aurore Les larmes du matin qu'elle attire et colore,
Ij'ombrager dans les cieux.
Parle-moi ; que ta voix me touche '
Chaque parole sur ta bouche
Est un écho mélodieux.
Quand ta voix meurt dans mon oreille,
Mon ame résonne et s'éveille,
Comme un temple à la voix des dieux.
Un sou'fïle, un mot, puis un silence, C'est assez : mon ame devance Le sens interrompu des mots; Et comprend ta voix fugitive , Comme le gazon de la rive Comprend le murmure des flots.
Un son qui sur ta bouche expire, Une plainte, un demi-sourire, Mon cœur entend tout sans effort :
Tel, en passant par une lyre, Le souffle même du zéphire Devient un ravissant accord !
Pourquoi sous tes cheveux me cacher ton visage:^ Laisse mes doigts jaloux écarter ce nuage :
i68 MEDITATIONS
Rougis-tu d'être belle, ô charme de mes veux? L'aurore , ainsi que toi , de ses roses s'ombrage. Pudeur, honte céleste , instinct mystérieux , Ce qui brille le plus se voile davantage; Comme si la beauté, cette divine image, N'était faite que pour les cieux!
Tes yeux sont deux sources vives Où vient se peindre un ciel pur.
Quand les rameaux de leurs rives Leur découvrent son azur.
Dans ce miroir retracées, Chacune de tes pensées Jette en passant son éclair ; Comme on voit sur l'eau limpide Flotter l'image rapide Des cvgnes qui fendent l'air.
Ton front, que ton voile ombrage
Et découvre tour à tour,
Est une nuit sans nuage
Prête à recevoir le jour;
Ta bouche, qui va sourire,
Est l'onde qui se retire
.\u souffle errant du zéphvr,
Et sur ses bords qu'elle quitte Laisse au regard qu'elle invite, Compter les perles d'Ophir.
Tes deux mains sont deux corbeilles Qui laissent passer le jour; Tes doigts de roses vermeilles En couronnent le contour.
Sur le gazon qui l'embrasse Ton pied se pose , et la grâce , Comme un divin instrument, Aux sons égaux d'une lyre Semble accorder et conduire Ton plus léger mouvement.
Pourquoi de tes regards percer ainsi mon ame? Baisse , oh ! baisse tes yeux pleins d'une chaste flamme :
Baisse-les , ou je meurs.
Viens plutôt , lève-toi ! Mets ta main dans la mienne ; Que mon bras arrondi t'entoure et te soutienne
Sur ces tapis de fleurs.
Aux bords d'un lac d'azur il est une colline Dont le front verdoyant légèrement s'incline
Pour contempler les eaux ; Le regard du soleil tout le jour la caresse, Et l'haleine de l'onde y fait flotter sans cesse
Les ombres des rameaux.
Entourant de ses plis deux chênes qu'elle embrasse , Une vigne sauvage à leurs rameaux s'enlace ,
Et , couronnant leurs fronts , De sa pâle verdure éclaircit leur feuillage , Puis sur des champs coupés de lumière et d'ombrage
Court en rians festons.
Là, dans les flancs creusés d'un rocher qui surplombe , S'ouvre une grotte obscure, un nid où la colombe
A ime à gémir d'amour ; La vigne, le figuier, la voilent, la tapissent; Et les rayons du ciel, qui lentement s'y glissent,
Y mesurent le jour,
La nuit et la fraîcheur de ces ombres discrètes Conservent plus long-temps aux pâles violettes
Leurs timides couleurs; Une source plaintive en habite la voûte,
Et semble sur vos fronts distiller goutte à goutte Des accords et des pleurs.
Le regard , à travers ce rideau de verdure , Ne voit rien que le ciel, et Tonde qu'il azuré;
Et sur le sein des eaux J^es voiles du pêcheur, qui , couvrant sa nacelle , Fendent ce ciel liquide , et battent comme l'aile
Des rapides oiseaux.
L'oreille n'entend rien qu'une vague plaintive Qui , comme un long baiser, murmure sur sa rive ,
Ou la voix des zéphyrs , Ou les sons cadencés que gémit Philomèle, Ou l'écho du rocher dont un soupir se mêle
A nos propres soupirs.
Viens , cherchons cette ombre propice Jusqu'à l'heure où de ce séjour Les fleurs fermeront leur calice Aux regards languissans du jour.
Voilà ton ciel , 6 mon étoile !
Soulève, oh! soulève ce voile,
Eclaire la nuit de ces lieux; Parle, chante, rêve, soupire, Pourvu que mon regard attire Un regard errant de tes yeux.
Laisse-moi parsemer de roses La tendre mousse où tu t'assieds , Et près du lit où tu reposes Laisse-moi m'asseoir à tes pieds.
Heureux le gazon que tu foules, Et le bouton dont tu déroules Sous tes doigts les fraîches couleurs ! Heureuses ces coupes vermeilles Que pî^essent tes lèvres, pareilles A l'abeille , amante des fleurs !
Si l'onde des lis qu'elle cueille
Roule les calices flétris.
Des tiges que sa bouche effeuille
Si le vent m'apporte un débris;
Si la boucle qui se dénoue
Vient, en ondulant sur ma joue,
De ma lèvre effleurer le bord;
Si son souffle léger résonne ,
Je sens sur mon front (|tii frissoniK*
Passer les ailes de la mort.
Souviens-toi de l'heure bénie Où les dieux , d'une tendre main , Te répandirent sur ma vie Comme l'ombre sur le chemin.
Depuis cette heure fortunée , Ma vie à ta vie enchaînée, Qui s'écoule comme un seul jour, Est une coupe toujours pleine.
Où mes lèvres à longue haleine Puisent l'innocence et l'amour.
Un jour, le temps jaloux, d'une haleine glacée. Fanera tes couleurs comme une fleur passée
Sur ces lits de gazon ; Et sa main flétrira sur tes charmantes lèvres Ces rapides baisers, hélas! dont tu me sèvres
Dans leur fraîche saison.
Mais quand tes yeux , voilés d'un nuage de larmes , De ces jours écoulés qui t'ont ravi tes charmes Pleureront la rigueur;
Quand dans ton souvenir, dans l'onde du rivage Tu chercheras en vain ta ravissante image , Regarde dans mon cœur.
Là ta beauté fleurit pour des siècles sans nombre; Là ton doux souvenir veille à jamais à l'ombre
De ma fidélité , Comme une lampe d'or dont une vierge sainte Protège avec la main, en traversant l'enceinte,
La tremblante clarté.
Et quand la mort viendra, d'un autre amour suivie, Eteindre en souriant de notre double vie
L'un et l'autre flambeau , Qu'elle étende ma couche à côté de la tienne, Et que ta main fidèle embrasse encor la mienne
Dans le lit du tombeau.
Ou plutôt puissions-nous passer sur cette terre, Comme on voit en automne un couple solitaire
De cygnes amoureux Partir, en s'embrassant, du nid qui les rassemble, Et vers les doux climats qu'ils vont chercher ensemble
S'envoler deux à deux !