LA NAISSANCE DU DUC DE BORDEAUX
Versez du sang ; frappez encore !
Plus vous retranchez ses rameaux ^ Plus le tronc sacré voit ëclore Ses rejetons toujours nouveaux!
io6 MÉDITATIONS
Est-ce un dieu qui trompe le crime ?
Toujours d'une auguste victime Le sang est fertile en vengeur!
Toujours, échappe d'Atlialie, Quelque enfant que le fer oublie Grandit à l'ombre du Seigneur !
Il est né l'enfant du miracle!
Héa:-itier du sang d'un martyr, Il est né d'un tardif oracle , Il est né d'un dernier soupir î Aux accens du bronze qui tonne La France s'éveille, et s'étonne Du fruit que la mort a porté !
Jeux du sort! merveilles divines !
Ainsi fleurit sur des ruines Un lis que l'orage a planté.
Il vient, quand les peuples victimes Du sommeil de leurs conducteurs Errent au penchant des abîmes Comme des troupeaux sans pasteur !
Entre un passé qui s'évapore , Vers un avenir qu'il ignore.
L'homme nage dans un. chaos!
Le doute égare sa boussole, Le monde attend une parole, La terre a besoin d'un héros!
Courage! c'est ainsi qu'ils naissent!
C'est ainsi que dans sa bonté
Un dieu les sème! Ile. apparaissent
Sur des jours de stérilité!
Ainsi, dans une sainte attente,
Quand des pasteurs la troupe errante
Parlait d'un Moïse nouveau.
De la nuit déchirant le voile ,
Une mystérieuse étoile
Les conduisit vers un berceau l
Sacré berceau ! frêle espérance Qu'une mère tient dans ses bras !
Déjà tu rassures la France ; Les miracles ne trompent pas !
Confiante dans son délire, A ce berceau déjà ma lyre Ouvre un avenir triomphant, Et, comme ces rois de l'Aurore, Un instinct que mon ame ignore Me fait adorer un enfant î
o8 MEDITATIONS
Comme l'orpliclin de Peigame^ Il verra près de son berceau Un roi, des princes, une femme, Pleurei' aussi sur un tombeau !
Bercé sur le sein de sa mère, S'il vient à demander son père.
Il verra se baisser les yeux !
Et cette veuve inconsolée, En lui cachant le mausolée , Du doigt lui montrera les cieuxî
Jeté sur le déclin des âges ,
Il verra l'empire sans fin.
Sorti de glorieux orages.
Frémir encor de son déclin.
Mais son glaive aux champs de victoire
Nous raj)pellera la mémoire
Des destins promis à Clovis,
Tant que le tronçon d'une épée,
]3'un rayon de gloire frappée.
Brillerait aux mains de ses fils ! ^
Sourd aux lettons efféminées Dont le siècle aime à les nouirir, H saura (pie les destinées
Font roi pour régner on nionrir ; Que des vieux héros de sa rare Le premier titre fut l'audace, Et le premier trône un pavois; Et qu'en vain l'humanité crie :
Le sang versé pour la patrie Est toujours la poin^pre des l'ois !
Tremblant à la voix de l'histoire ,
Ce juge vivant des humains ,
Français , il saura que la gloire
Tient deux flambeaux entre ses mains.
L'un d'une sanglante lumière
Sillonne l'horrible carrière
Des peuples par le crime heureux ;
Semblable aux torches des Furies
Que jadis les fameux impies
Sur leurs pas traînaient après eux!
L'autre du sombre oubli des âges , Tombeau des peuples et des rois, Ne sauve que les siècles sages Et les légitimes exploits :
Ses clartés immenses et pures , Traversant les races futures,
,io MÉDITATIONS
Vont s'unir au jour éternel :
Pareil à ces feux pacifiques , O Yesta ! que des mains pudiques Entretenaient sur ton autel.
Il saura qu'aux jours où nous sommes,
Pour vieillir au trône des rois,
Il faut montrer aux yeux des hommes
Ses vertus auprès de ses droits;
Qu'assis à ce degré suprême,
Il faut s'y défendre soi-même,
Comme les dieux sur leurs autels ;
Rappeler en tout leur image.
Et faire adorer le nuage
Qui les sépare des mortels!
Au pied du trône séculaire Où s'assied un autre Nestor, De la tempête populaire Le flot calmé murmure encor!
Ce juste, que le ciel contemple, Lui montrera par son exemple Comment, sur les écueils jeté, On élève sur le rivage Avec les débris du naufrage,
Un temple à l'immortalité!
Ainsi s'expliquaient sur ma lyre
Les destins prësens à mes yeux;
Et tout secondait mon délire,
Et sur la terre , et dans les cieux !
Le doux regard de l'Espérance
Eclairait le deuil de la France :
Comme, après une longue nuit,
Sortant d'un berceau de ténèbres,
L'aube efface les pas funèbres
De l'ombre obscure qui s'enfuit. •