M. CHARLES NODIER
Pendant qu'on agite dans les journaux, dans les brochures , dans les écoles , dans les académies , la prééminence de deux littératures rivales, l'expression de la société actuelle achève de se manifester, et l'on discutera encore, que ce renouvellement terminé marquera une nouvelle ère dans l'histoire de l'imagi-
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nation et du génie. La critique d'une littérature usée agit sur les dernières périodes de son existence , comme la médecine clinique sur l'agonie de l'homme mourant. Elle dit par quelle admirable combinaison de facultés son organisation , jeune encore , a lutté contre la destruction , et, ressuscitant par la pensée l'exercice des sens fatigués et le jeu des organes vieillis, elle leur demande de la sensibilité , de la force et de la vie, comme au temps de leur énergique adolescence. Est-il si difficile de concevoir que tout périt à son tour dans le monde matériel , même la forme des pensées de l'homme, et qu'il est aussi loin maintenant de la poésie positive des anciens que de leurs mytliologies allégoriques et de leurs croyances de convention ? Chez les anciens, ce sont les poètes qui ont fait les religions ; chez les modernes , c'est la religion qui crée enfin des poètes ; et , comme aucun langage nv, s'adresse avec plus de pouvoir à Tintelligence, il serait peut-être permis de dire que, tant que la poésie n'a pas été chrétienne, le grand ouvrage de cette nouvelle loi qui a révélé à l'univers un ordre entier de pensées et de st;ntimens, n'a pas été complet.
Voyez cependant avec (|uelle itifaillil)le certitude
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s'accomplissent les destinées annoncées au christianisme! Tantôt proscrit, tantôt abandonné parle pouvoir , tantôt combattu avec les armes de la dialectique, tantôt livré aux sarcasmes du mépris par ceux qui s'appellent les sages j il semble n'exister depuis long - temps que par la tolérance , et à la faveur de son indispensable nécessité. On dirait qu'il va périr sous les épigrammes des beaux esprits et les arguties des sophistes, quand tout à coup s'élève une école inspirée des plus belles idées de l'homme, et favorisée des dons les plus précieux du génie; une école qui exprime la pensée la plus élevée , qui représente le perfectionnement le plus accompli de la société, dans un âge où le cercle entier de la civilisation a été parcouru ; et cette école est chrétienne, et ne pouvait pas être autre chose.
On le demande : quelle impression ferait maintenant sur l'esprit des peuples désabusés le chœur fastidieux de ces divinités païennes sur lesquelles la nature physique elle-même a, pour ainsi dire, l'avantage de la nouveauté? Le ciel, tout désert que les athées l'ont fait, disait plus de choses à la pensée que Saturne et Jupiter. Il n'y a pas une vague qui ne porte
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au rivage sur lequel elle vient se briser plus d'inspirations poétiques que la fable surannée de Neptune et de son cortège éternel. ï^es muses du Parnasse classique , froides images de quelques divisions des sciences, des arts et de la poésie , ont perdu toute leur séduction, même au collège. Le christianisme est arrivé, accompagné de trois muses immortelles, qui régneront sur toutes les générations poétiques de l'avenir , la religion , l'amour et la liberté. Ce sont là les véritables conquêtes d'une société parvenue au point le plus élevé de ses perfectionnemens , et qui n'a plus rien à gagner en améliorations morales et littéraires ; car il n'y a rien au-dessus de Dieu, de la liberté et de l'amour. Si quelques grands poètes ont relevé la gloire des muses mythologiques, vers la fin des âges classiques de l'antiquité, c'est qu'ils devinaient ces muses nouvelles, et qu'ils leur accordaient , sans les connaître encore distinctement , un empire involontaire sur leurs compositions. Le Pollion de Virgile était peut-être digne de prêter une autorité de plus aux prophéties; et le poète qui inventait dans l'admirable épisode de Didon la mélancolie des amours chrétiennes, n'était pas loin dcî s'élever, comme le So-
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crate de M. de Lamartine , aux secrets les plus su- ])limes de la révélation.
Le succès des Méditations poétiques est dû sans doute en grande partie au talent prodigieux de l'auteur; mais M. de Lamartine a trop d'esprit pour ne pas reconnaître qu'il doit beaucoup lui-même aux circonstances, a l'âge de création littéraire dans lequel il a paru. La révolution avait produit une de ces grandes secousses qui ont l'avantage au moins d'aboutir pour quelque temps à un état d'équilibre et de repos , où l'on croirait la société arrêtée pour son bonheur et pour sa gloire. Cette situation rare dans l'histoire produit le retour et le développement des seules vérités sociales. C'est alors que le christianisme se releva des ruines sanglantes sous lesquelles il avait paru enseveli , et manifesta, par la voix d'un de ses plus éloquens interprètes, qu'il était la religion immortelle. Alors reprirent leur ascendant ces sublimes théories religieuses auxquelles se rattachent toutes les hautes pensées, toutes les affections généreuses de l'homme, et sans lesquelles il n'y a point de poésie. Dès ce moment, la poésie fut retrouvée; ou, pour se servir d'une expression plus juste, qui n'a d'extraordinaire que
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l'apparence , la poésie nationale fut trouvée. Quand les Méaitations poétiques furent publiées pour la première fois, les vers étaient tombés clans un tel discrédit que les libraires n'en voulaient plus, et l'on semblait convenir généralement qu'une prose cadencée, nombreuse et noble , était le seul langage qui pût s'approprier avec succès aux conceptions de la nouvelle école. L'effet des Méditations résulta donc d'une opération soudaine qui se fît dans l'esprit des lecteurs, €t qui devait nécessairement produire l'iiarmonie de €es senti mens que tout le monde avait éprouvés, avec cette belle langue dont tout le monde avait senti le besoin. A la place d'une frivole recbercbe de traits précieux, d'un pénible encbaînement d'antitbèses affectées , de la triste monotonie des fables grecques, de l'insipide ennui du polythéisme, on y trouve des pensées, des sentimens, des passions qui font rêver le cœur; d'énergiques vérités qui agrandissent Famé et la rapprochent de sa céleste origine. La poésie reprit une partie de l'empire qu'elle avait exercé dans les temps primitifs, et à l'époque où nous vivons, c'est le plus beau de ses triom plies.
Ce serait mal remplir le devoir d'une religieuse
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amitié que de ne pas mêler quelques observations à ce que nous venons de dire des Méditations poétiques ; M. de Lamartine, préoccupé sans doute par la grandeur imposante de ses pensées^ en a quelquefois négligé Texpression. On croirait que, jaloux d'un repos que l'envie et la haine laissent rarement au talent , il a jeté, comme une expiation de son génie, dans ses ouvrages les plus parfaits, des imperfections volontaires, ou qu'il a pensé vivre encore dans cet âge de goût et de raison où le plus judicieux des critiques écrivait :
Ubi plura nitent in carminé, non ego panels
OfFendar maculis.
M. de Lamartine a trouvé des juges plus sévères , et il devait s'y attendre. 11 est si agréable de faire preuve du facile talent de peser des syllabes , de disséquer des mots , de souligner une épitliète hasardée ou une rime défectueuse ! et il est si avantageux d'ailleurs pour la cause dont le poète n'a pas cru devoir embrasser les intérêts, de le prendre en défaut sur une rime ou sur une épithète! joies puériles de la
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médiocrité, qui rappellent \es insulteurs publics que les Romains plaçaient sur le chemin des triomphateurs, et qui ne les empêchaient pas de s'élever, entourés d'acclamations et couronnés de lauriers , aux pompes du Capitole !
Charles NODIER.