‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 35 sur 60 · ID · texte numérisé non relu

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8 A XEMÉSIS.

Non, je n'ai pas couvert du masque populaire Son front resplendissant des feux du saint parvis, Ni pour fouetter et mordre irritant sa colère Chaniié ma muse en Némesis !

D'implacables serpens je ne l'ai pas coiffée! Je ne l'ai pas menée une verge à la main, Injuriant la gloire avec le luth d'Orphée, Jeter des noms en proie au vulgaire inhumain, Prostituant ses vers aux clariieurs de la rue , Je n'ai pas arraché la prêtresse au saint lieu ! A ses profanateurs je ne l'ai pas vendue Comme Sion vendit son dieu!

Non , non : je l'ai conduite au fond des solitudes Comme un amant jaloux d'une chaste heauté; J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudc^ Dont la terre eût blessé leur tendre nudité ! J'ai couronné son front d'étoiles immortelles, J'ai parfumé mon cœur pour lui faire un séjour. Et je n'ai rien laissé s'abriter sous ses ailes Que la prière ot que l'amour!

A NEMESIS. 229

L'or pui" que sous mes pas semait sa main prospère N'a point payé la vigne ou le champ du potier; Il n'a point engraissé les sillons de mon père Ni les coffi^es jaloux d'un avide héritier : Elle sait où du ciel ce divin denier tombe. Tu peux sans le ternir me reprocher cet or ! D'autres bouches un jour te diront sur ma tombe Oîi fut enfoui mon trésor !

Je n'ai rien demandé que des chants à sa lyre, Des soupirs pour une ombre et des hymnes pour dieu ! Puis quand l'âge est venu m'enlever son délire. J'ai dit à cette autre ame un trop précoce adieu : Quitte un cœur que le poids de la patrie accable ! Fuis nos villes de boue et notre âge de bruit ! Quand l'eau pure des lacs se mêle avec le sable. Le cygne remonte et s'enfuit '

Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle. S'il n'a l'ame et la lyre et les yeux de Néron î Pendant que l'incendie en fleuve ardent circule Des temples aux palais, du cirque au Panthéon !

•>3o A NÉMÉSIS.

Honte à qui peut chanter pendant que chaque femme Sur le front de ses fils voit la mort ondoyer, Que chaque citoyen regarde si la flamme Dévore déjà son foyer!

Honte à qui peut chanter pendant que les sicaires En secouant leur torche aiguisent leurs poignards , Jettent les dieux proscrits aux rires populaires , Ou traînent aux égouts les bustes des Césars ! C'est l'heure de combattre avec l'arme qui reste! C'est l'heure de monter au Rostre ensanglante ' Et de défendre au moins de la voix et du geste Rome, les dieux, la liberté!

La liberté? ce mot dans ma bouche toutrage? Tu crois qu'un sang d'ilote est assez pur pour moi , Et que Dieu de ses dons fit un digne partage, L'esclavage pour nous, la liberté pour toi? Tu crois que de Séjan le dédaigneux sourire Est un prix assez noble aux cœurs tels que le mien Que le ciel m'a jeté la bassesse et la lyre, A toi l'ame du citoyen?

A NEMÉSIS. 23i

Tu crois que ce saint nom qui fait vibrer la terre, Cet éternel soupir des généreux mortels Entre Caton et toi doit rester un mystère , Que la liberté monte à ses premiers autels ? Tu crois qu'elle rougit du chrétien qui l'épouse? Et que nous adorons notre honte et nos fers Si nous n'adorons pas ta liberté jalouse Sur l'autel d'airain que tu sers ?

Détrompe-toi , poète ! et permets-nous d'êti'e hommes ! Nos mères nous ont faits tous du même limon! La terre qui vous porte est la terre où nous sommes , Les fibres de nos cœurs vibrent au même son ! Patrie et liberté, gloire, vertu, courage, Quel pacte de ces biens m'a donc déshérité? Quel jour ai-je vendu ma part de l'héritage, Esaû de la liberté ?

Va ! n'attends pas de moi que je la sacrifie Ni devant vos dédains ni devant le trépas! Ton dieu n'est pas le mien , et je m'en glorifie ; J'en adore un plus grand qui ne te maudit pas !

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