DES
Il est Liii lioimne dans chaque paroisse qui n'a point de famille, mais qui est de la famille de tout le monde; qu'on appelle comme témoin, comme conseil , ou comme agent dans tous les actes les plus solennels de la vie civile; sans lequel on ne peut naître ni mourir, qui prend l'homme au sein de sa mère, et
ne le laisse qu'à la tombe, qui bénil ou consacre le berceau, la coucbe conjugale, le lit de mort et le cercueil ; un homme que les petits enfans s'accoutument à aimer, à vénérer et à craindre ; que les inconnus mêmes appellent mon père; aux pieds duquel les chrétiens vont répandre leurs aveux les plus intimes , leurs larmes les plus secrètes; un homme qui est le consolateur par état de toutes les misères de l'ame et du corps, l'intermédiaire obligé de la richesse et de l'indigence, qui voit le pauvre et le riche frapper tour à tour à sa porte : le riche pour y verser l'aumône secrète, le pauvre pour la recevoir sans rougir; qui, n'étant d'aucun rang social , tient également à toutes les classes : aux classes inférieures, par la vie pauvre, et souvent par l'humilité de la naissance; aux classes élevées, par l'éducation, la science et l'élévation de sentimens qu'une religion philanthropique inspire et commande; un homme enfin qui sait tout, qui a le droit de tout dire, et dont la parole tombe de haut sur les intelligences et sur les cœurs avec l'autorité d'une mission divine et l'empire d'une foi toute faite! — Cet homme, c'est le curé : nul ne peut faire plus de i)ien ou plus de mal aux hommes , selon qu'il remplit ou qu'il méconnaît sa haute mission sociale.
Qu'est-ce qu'un curé? c'est le ministre de la religion du Christ, chargé de conserver ses dogmes, de propager sa morale , et d'administrer ses bienfaits à la partie du troupeau qui lui a été confiée.
De ces trois fonctions du sacerdoce ressortent les trois qualités sous lesquelles nous allons considérer le curé, c'est-à-dire comme prêtre, comme moraliste, et comme administrateur spirituel du christianisme dans la commune. De là aussi découlent les trois espèces de devoirs qu'il a à accomplir pour être complètement digne de la sublimité de ses fonctions sur la terre et de l'estime ou de la vénération des hommes. Comme prêtre ou conservateur du dogme chrétien, les devoirs du curé ne sont point accessibles à notre examen ; le dogme mystérieux et divin de sa nature, imposé par la révélation, accepté par la foi, cette vertu de l'ignorance humaine, se refuse à toute critique;- le prêtre n'en doit compte, comme le fidèle, qu'à sa conscience et à son église, seule autorité dont il relève. Cependant ici même la haute raison du prêtre peut influer utilement dans la pratique sur la religion du peuple qu'il enseigne. Quelques crédulités banales, quelques superstitions populaires se sont confondues dans les âges de ténèbres et d'ignorance avec
33o DES DEVOIRS CIVILS
les hautes,' croyances tlu pur dogme chrétien; la superstition est l'abus de la foi, c'est au ministre éclairé d'une religion qui supporte la lumière, parce que toute la lumière est venue d'elle, à écarter ces ombres qui en ternissent la sainteté, et qui feraient confondre à des yeux prévenus le christianisme, cette civilisation pratique, cette raison suprême, avec les industries pieuses ou les crédulités grossières des cultes d'erreur ou de déception. Le devoir du curé est de laisser tomber ces abus de la foi , et de réduire les croyances trop complaisantes de son peuple à la grave et mystérieuse simplicité du dogme chrétien, à la contemplation de sa morale, au développement progressif de ses œuvres de perfection. La vérité n'a jamais besoin de l'erreur, et les ombres n'ajoutent rien à la lumière.
Comme moraliste, l'œuvre du curé est plus belle encore. Le cliristianisme est une philosophie divine écrite de deux manières : comme histoire, dans la vie et la mort du Christ ; comme préceptes , dans les sublimes enseignemens qu'il a apportés au monde. Ces deux paroles du christianisme, le précepte et l'exemple, sont réunis dans le Nouveau-Testament ou l'Evangile. \^c curé doit l'avoir toujours à la main ,
DU CURÉ. 33i
toujours sous les yeux, toujours dans le cœur. Un bon prêtre est un commentaire vivant de ce livre divin. Chacune des paroles mystérieuses de ce livre répond juste h la pensée qui l'interroge, et renferme un sens pratique et social qui éclaire et vivifie la conduite de l'homme. Il n'y a point de vérité morale ou politique qui ne soit en germe dans un verset de l'Évangile; toutes les philosophies modernes en ont commente un . et l'ont oublié ensuite ; la philanthropie est née de son premier et unique précepte, la charité. La liberté a marché dans le monde sur ses pas , et aucune servitude dégradante n'a pu subsister devant sa lumière; l'égalité politique est née de la reconnaissance qu'il nous a forcés à faire de notre égalité, de notre fraternité devant Dieu ; les lois se sont adoucies , les usages inhumains se sont abolis , les chaînes sont tombées, la femme a reconquis le respect dans le cœur de l'homme. A mesure que sa parole a retenti dans les siècles , elle a fait crouler une erreur ou une tyrannie, et l'on peut dire que le monde actuel tout entier, avec ses lois , ses mœurs ^ ses institutions, ses espérances, n'est que le Verbe évangélique plus ou moins incarné dans la civilisation moderne' Mais son œuvre est loin d'être accomplie; la loi du pro»
,^iu DES DEVOIRS CIVILS
grès ou du perfectionnement, qui est l'idée active et puissante de la raison humaine, est aussi la foi de l'Evangile; il nous défend de nous arrêter dans le bien, il nous sollicite toujours au mieux, il nous interdit de désespérer de l'humanité devant laquelle il ouvre sans cesse des horizons plus éclairés ; et plus nos yeux s'ouvrent à la lumière, plus nous lisons de promesses dans ses mystères, de vérités dans ses préceptes , et d'avenir dans nos destinées !
Le curé a donc toute morale, toute raison, toute civilisation, toute politique dans sa main quand il y tient ce livre. Il n'a qu'à ouvrir, qu'à lire , et qu'à verser autour de lui le trésor de lumière et de perfection dont la Providence lui a remis la clef. Mais , comme celui du Christ, son enseignement doit être double : parla vie et par la parole; sa vie doit être, autant que le comporte l'infirmité humaine, l'explication sensible de sa doctrine, une parole vivante! L'Eglise l'a placé là comme exemple plus que comme oracle; la parole peut lui faillir si la nature lui en a refusé le don; mais la parole qui se fait entendre à tous, c'est la vie : aucune langue humaine n'est aussi éloquente et aussi persuasive qu'une vertu.
Le curé est encore administrateur spirituel des sa-
cremens de son église et des bienfaits de la charité. Ses devoirs en cette qualité se rapprochent de ceux que toute administration impose. Il a affaire aux hommes, il doit connaître les hommes; il touche aux passions humaines , il doit avoir la main délicate et douce, pleine de prudence et de mesure. Il a dans ses attributions les fautes , les repentirs , les misères , les nécessités, les indigences de l'humanité; il doit avoir le cœur riche et débordant de tolérance , de miséricorde, de n'iansuétude, de compassion, de charité et de pardons ! Sa porte doit être ouverte à toute heure à celui qui Téveille, sa lampe toujours allumée, sou bâton toujours sous sa main; il ne doit connaître ni saisons, ni distances, ni contagion, ni soleil, ni neiges, s'il s'agit de porter l'huile au blessé, le pardon au coupable, ou son Dieu au mourant. Il ne doit y avoir devant lui, comme devant Dieu, ni riche, ni pauvre, ni petit, ni grand , mais des hommes, c'est-àdire des frères en misères et en espérances. Mais s'il ne doit refuser son ministère à personne, il ne doit pas l'offrir sans prudence à ceux qui le dédaignent ou le méconnaissent. L'importunité de la charité même aigrit et repousse plus qu'elle n'attire; il doit souvent attendre qu'on vienne à lui ou qu'on l'appelle; il ne doit
pas oublioi- qiu> sous le régime de liberté absolue de tous les cultes, qui est la loi de notre état social, l'bomme ne doit compte de sa religion qu'à Dieu et à sa conscience. Les droits et les devoirs civils du curé ne commencent que là où on lui dit : Je suis chrétien.
Le curé a des rapports administratifs de plusieurs natures avec le gouvernement , avec l'autorité municipale, avec sa fabrique.
Ses rapports avec le gouvernement sont simples; il lui doit ce que lui doit tout citoyen français , ni plus ni moins : obéissance dans les choses justes. Il ne doit se passionner ni pour ni contre les formes ou les chefs des gouvernemens d'ici-bas; les formes se modifient, les pouvoirs changent de noms et de mains, les hommes se précipitent tour à tour du troue : ce sont choses humaines, passagères, fugitives, instables de leur nature; la religion, gouvernement éternel de Dieu sur la conscience , est au-dessus de cette sphère des vicissitudes, des versatilités politiques; elle se dégrade en y descendant; son ministre doit s'en tenir soigneusement séparé. IjC curé est le seul citoyen qui ait le droit et le devoir de rester neutre dans les causes, dans les haines, dans les luttes des partis (jiii di-
visent les opinions et les hommes, car il est avant tout citoyen du royaume éternel , père commun des vainqueurs et des vaincus, homme d'amour et de paix, ne pouvant prêcher que paix et qu'amour; disciple de celui qui a refusé de verser une goutte de sang pour sa défense, et qui a dit à Pierre : Remettez ce glaive dans le fourreau !
Avec son maire, le curé doit être dans des rapports de noble indépendance en ce qui concerne les choses de Dieu, de douceur et de conciliation dans tout le reste; il ne doit ni briguer l'influence, ni lutter d'autorité dans la commune. Il ne doit oublier jamais que son autorité commence et finit au seuil de son église, au pied de son autel, dans la chaire de vérité, sur la porte de l'indigent et du malade, au chevet du mourant; là il est l'homme de Dieu : partout ailleurs le plus humble, le plus inaperçu des hommes.
Avec sa flibrique , ses devoirs se bornent à l'ordre et à l'économie que la pauvreté de la plupart des paroisses comporte. Plus nous avançons dans la civilisation et dans l'intelligence d'une religion toute immatérielle, moins le luxe extérieur devient nécessaire à nos temples. Simplicité, propreté, décence
clans les objets (jiii servent au culte, c'est tout ce que le curé doit demander à sa fabrique. Souvent même l'indigence de l'autel a quelque chose de vénérable, de touchant et de poétique qui frappe et attendrit le cœur par le contraste, plus que les ornemens de soie et les candélabres d'or. Qu'est-ce que nos dorures et nos grains de sable étincelans, devant celui qui a tendu le ciel et semé les étoiles? Le calice d'étain fait courber autant de fronts que les vases d'argent ou de vermeil. Le luxe du christianisme est dans ses œuvres, et la véritable parure de l'autel, ce sont les cheveux du prêtre blanchis dans la prière et dans la vertu , et la foi et la piété des fidèles agenouillés devant le Dieu de leurs pères.
Pour se nourrir et se vêtir, pour payer et nourrir l'humble femme qui le sert, pour tenir sa porte ouverte à toutes les indigences des allans et des venans, le curé a deux rétributions : l'une de TEtat , 7 5o francs ; l'autre autorisée par l'usage, et qu'on appelle le casuel. Ce casuel , assez élevé dans certaines villes où il sert à payer les vicaires , dans la plupart des villages produit peu ou rien au curé. A peine donc a-t-il l'étroit nécessaiie, le res angusla domi^ et cependant nous lui dirons v^ncore, dans l'intérêt de la re-
liglon comme dans celui de sa considération locale: «Oubliez le casuel; recevez-le du riche qui insiste pour vous faire accepter; refusez-le du pauvre qui rougit de ne pas vous l'offrir, ou chez qui se mêle à la joie du mariage, au bonheur de la paternité, au deuil des funérailles, la pensée importune de chercher au fond de sa bourse quelques rares pièces de monnaie pour payer vos bénédictions, vos larmes ou vos prières ; souvenez-vous que si nous nous devons gratis les uns aux autres le pain de la vie matérielle, à plus forte raison nous devons-nous gratis le pain céleste; et rejetez loin de vous le reproche de faire paver aux enfans les grâces sans prix du père commun, et de mettre un tarif à la prière ! » Mais nous . disons aux fidèles : « Le salaire de l'autel est insuffisant ! »
Comme homme, le curé a encore quelques devoirs purement humains, qui lui sont imposés seulement par le soin de sa bonne renommée, par cette grâce de la vie civile et domestique qui est comme la bonne odeur de la vertu. Retiré dans son humble presbytère, à l'ombre de son église, il doit en sortir rarement. Il lui est permis d'avoir une vigne, un jardin, un verger, quelquefois un petit champ, et de les • cultiver de ses propres mains, d'y nourrir quelques jv. aa
animaux domestiques, de plaisir ou d'utilité, la vache, la chèvre, des brebis, le pigeon, des oiseaux chantans, le chien surtout, ce meuble vivant du foyer, cet ami de ceux qui sont oubliés du monde, et qui pourtant ont besoin d'être aimés par quelqu'un! De cet asile de travad, de silence et de paix, le curé doit peu s'éloigner pour se mêler aux sociétés bruyantes du voisinage; il ne doit que dans quelques occasions solennelles tremper ses lèvres avec les heureux du siècle dans la coupe d'une hospitalité somptueuse; le pauvre est ombrageux et jaloux; il accuse promptement d'adulation ou de sensualité l'homme qu'd voit souvent à la porte du riche à l'heure où la fumée de son toit s'élève et lui annonce une table mieux servie que la sienne. Plus souvent, au retour de ses courses pieuses , ou quand la noce ou le baptême ont réuni les amis du pauvre, le curé peut-il s'asseoir un moment à la table du laboureur et manger le pain noir avec lui; le reste de sa vie doit se passer à l'autel, au milieu des enfans auxquels il apprend à balbutier le catéchisme, ce code vulgaire de la plus haute philosophie, cet alphabet d'une sagesse divine. Dans des études sérieuses parmi les livres, société morte du solitaire; le soir, quand le marguil-
lier a pris les clés de l'église, quand ÏJngelus a tinté dans le clocher du hameau , on peut voir quelquefois le curé, son hréviaire à la main, soit sous les pommiers de son verger, soit dans les sentiers élevés de la montagne, respirer l'air suave et religieux des champs et le repos acheté du jour, tantôt s'arrêter pour lire un verset des poésies sacrées , tantôt regarder le ciel ou l'horizon de sa vallée, et redescendre à pas lents dans la sainte et délicieuse contemplation de la nature et de son auteur.
Voilà sa vie et ses plaisu's; ses cheveux blanchissent, ses mains tremblent en élevant le calice, sa voix cassée ne remplit plus le sanctuaire, mais retentit encore dans le cœur de son troupeau; il meurt, une pierre sans nom marque sa place au cimetière, près de la porte de son église. Voilà une vie écoulée! voilà un homme oublié à jamais ! Mais cet homme est allé se reposeï- dans l'éternité, où son ame vivait d'avance, et il a fait ici-bas ce qu'il y avait de mieux à y faire. Il a continué un dogme immortel; il a servi d'anneau à une chaîne immense de foi et de vertu, et laissé aux générations qui vont naître une croyance, une loi, un Dieu.
REPONSE