Cette liste, composée de deux cents membres choisis par
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n’est pas abandonné sans défense à une inculpation aussi grave. Car il trouve un défenseur qui observe que les choix de M. de Rœderer étaient publiés avant mon ouvrage. Cela est vrai; mais je ne crois pas que, même aujourd’hui, M. le Procureur général se repente au fond de son cœur de m’avoir compris dans cette honorable liste. Quoi qu’il en soit, j’oserai dire que la Patrie n’aura pas à se plaindre, si, comme je l'espère, tous ceux qui seront jamais inscrits parmi les jurés portent à ces pénibles fonctions un cœur aussi pénétré que le mien de tout ce qu’elles ont de grand et d’auguste , un zèle aussi ardent pour la Constitution et pour la Vérité, un aussi inaltérable amour de l’Humanité et de la Justice, et une aussi scrupuleuse impartialité ; car, au moins en matière de juré, ce mot odieux pourra sans doute trouver grâce.
Je n’aurais pas fait mention de ces extravagances, si elles ne fournissaient pas, à quiconque réfléchit, un nouvel exemple du délire de haine que produit nécessairement cet esprit de corps, que tout gouvernement sage doit détruire, et que beaucoup d’hommes , qui ne savent pas regarder autour d’eux , croient détruit en France.
M. Rœderer, procureur général syndic, pour former le juré du jugement du tribunal criminel , fut présentée au Directoire le 1 !\ février 1 79a, et approuvée par lui dans la même journée.
( Note de l'Éditeur. )
MELANGES
Cette première fois sera aussi la dernière où je relèverai de telles absurdités. Je n’ignorais pas, quand j’ai pris la plume, à quelles inimitiés je m’exposais ; et le petit, nombre de personnes dont je suis conuu attestera qu’il n’y a que la conviction la plus intime du danger dont ces sociétés, que j’ai attaquées, menacent la France qui ait pu me résoudre à interrompre une vie studieuse et retirée, pour me présenter aux regards, et me lancer dans cette carrière polémique , que je savais être semée de dégoûts et d’amertume9. Ainsi, que tous ces écrivains pour qui la calomnie et le patriotisme sont la même chose, emploient, les uns, des réflexions fines et entortillées; accompagnées d’allusions demi-obscures; les autres, des grossièretés sublimes, pour m’accuser d’être complice des ennemis de la Liberté et de l’Égalité; qu’ils me mêlent dans tous leurs cris et de coalition ministérielle , et de château des Tuileries, et de liste civile, et de tous ces sots propos avec lesquels plus d’un homme crédule est dupé par des intrigans, qui affectent de croire que, pour les mépriser, et pour le leur dire, il faut absolument être payé; je ne descendrai pas jusqu’à répondre : ne conservant au fond de mon âme que beaucoup de pitié pour ceux qui croiront ces inepties, parce qu’on les leur dira, et beaucoup de mépris pour ceux qui les diront sans les croire.
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Mais je veux faire savoir à tous les lecteurs qui ne sont pas aveuglés par leurs passions , ou par celles d’autrui, que je n’ai, et que je n’eus jamais aucun rapport politique direct ou indirect avec aucun ministre ; que je n’en connais particulièrement aucun; que je ne vais à aucun club; que je n’appartiens à aucune société, à aucune personne, à aucun parti; et que je défie qui que ce puisse être de prouver que , non seulement depuis la révolution, mais en aucun tems de ma vie, j’aie fait, dit, ou écrit une chose dont un honnête homme libre, un vrai citoyen doive rougir.
Œuvres anciennes.
Ce 16 mars 179a.
J’ai lu dans un supplément du Journal de Paris l’extrait d’un ouvrage imprimé, il y a douze ans, sous le nom du sieur Brissot 1 , et où toutes les turpitudes de l’ancien régime sont encensées avec la lâcheté la plus méprisable et la plus barbare. Je vois aujourd’hui, dans le Patriote français , que le sang de ce Brissot bouillonne , etc. Il défie l’auteur de l’extrait de prouver qu'il ait été au service de l'ancienne police. L’auteur de l’extrait n’a point dit cela. Il a dit que la lecture du livre du sieur Brissot rendait plus vraisemblable ce bruit, vrai ou faux; et il a dit une chose évidente. Et puis, M. Brissot, sans nier qu’il ait écrit cet ouvrage, s’emporte en de belles injures, bien
1. Cet extrait, inséré dans le supplément au Journal de Paris du 6 mars 1792 , est intitulé : De la Doctrine de J. P. Brissot sur tes droits de l’homme. L’auteur a gardé l’anonyme.
Quelques jours plus tard , M. F. de Pange fit une analyse plus détaillée de ce même ouvrage, l’imprima dans le même Journal, et la signa des initiales de son nom, F. D. P. ( Note de l’Éditeur.)
dignes de lui et de ses pareils; et il dit que l’on fait de ses écrits des dissections ministérielles. Que signifie ministérielles? Cela veut -il dire qu’elles sont infidèles et fausses? Voilà ce qu’il faudrait prouver. Et puis il crie à la calomnie, au libelle, etc., etc. Il est vraiment bizarre de voir de tels personnages prendre avec les hommes justes et courageux, qui osent leur dire leurs affreuses vérités, le ton que Socrate ou Phocion dédaignait de se permettre avec les Brissot de leurs tems. Mais, au nom de Dieu, M. Brissot, avezvous , ou n’avez-vous pas écrit les infamies que l’on vous attribue, oui, ou non? Si vous ne les avez pas écrites, alors vous avez raison de vous plaindre; et ceux qui vous attaquent sont en effet des calomniateurs. Si vous les avez écrites, alors vous mentez effrontément quand vous assurez que de tout tems vous écriviez contre les despotes avec la même énergie qu'à présent; et vous seul êtes un calomniateur. De grâce, M. Brissot, un mot de réponse à ce dilemme, et ne faites plus bouillonner votre sang. Cessez de nous importuner de votre éloge, auquel personne ne répond que par le silence du mépris et de l’indignation; et épargnez-vous tout ce plat pathos, qui vous rend aussi ridicule que vous vous êtes déjà rendu odieux.
MELANGES
Le i7 mars 179a.
L’amnistie, absolument nécessaire à la suite (les troubles d’une révolution, où toutes les passions agitées ne peuvent guère se contenir dans les bornes du devoir, et font une foule de coupables qui ne sont pas tous des criminels, vient de rendre la liberté aux soldats suisses du régiment de Châteauvieux ; et, par une conséquence admirable, la ville de Paris les reçoit dans son sein avec une pompe triomphale 1 .
Les Romains gravaient sur l’airain les exploits des généraux à qui l’on accordait le triomphe, et leurs titres à ces grands honneurs qui faisaient de la gloire la récompense de la vertu , et échauffaient le cœur des citoyens d’une émulation toute au profit de la chose publique. J’imagine que la ville de Paris suivra cet exemple, et que ceux qui seront témoins de cette superbe entrée liront sur le char de la Victoire :
1. Cette amnistie fut décrétée par l’Assemblée nationale, dans la séance du 8 février 179a. Voyez, dans le Moniteur du a8 mars 179a, la pétition adressée au citoyen Pétion, maire de Paris , an sujet de cette fête , et signée par M. J. Chénier, Dni'id , etc. [Note de l’Editeur.)
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«Pour s’ètre révoltés à main armée, et avoir « répondu à la lecture des décrets de l’Assemblée « nationale, qui les rappelaient à leur devoir, « qu'ils persistaient dans leur révolte;
« Pour avoir été déclarés criminels de lèse-na- « tion au premier chef par un décret de l’Assem- « Liée nationale du lundi iC août 1790;
« Pour avoir pillé la caisse du régiment ;
« Pour avoir dit ces mémorables paroles : flous « ne sommes pas Français: nous sommes Suisses ; « il nous faut de l’argent;
v Pour avoir fait feu sur les gardes nationales « de Metz et autres lieux, qui marchaient vers « Nancy, d’après les décrets de l’Assemblée na- « tionale. »
Le général Bouillé avait trompé toute la France et ses Représentans. Très-peu croyaient à son amour pour l’Égalité et pour les nouvelles lois; mais tous lui croyaient assez de courage pour se refuser à un serment qu’il ne voulait pas tenir. Il n’y eut que ces soldats suisses qui pénétrèrent ses mauvais desseins: ils jugèrent qu’il ne tarderait pas à devenir traître et parjure. En conséquence, ils s’armèrent contre lui, lorsqu’il exécutait la loi, et ils s’emparèrent de la caisse du régiment, de peur que cet argent, tombé dans ses mains moins patriotiques, ne servit à la contre^ révolution.
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Puisque le général Bouillé s’est montré un lâche et perfide ennemi de la patrie, il est clair que ceux qui ont fait feu sur lui et sur les citoyens français qui marchaient sous ses ordres, en vertu d’un décret de l’Assemblée nationale , ne peuvent être que d’excellens patriotes.
Dans tout procès, dans tout délit, il ne peut y avoir qu’une des parties de condamnable. Par exemple , quand un homme assassiné se trouve avoir été un scélérat, il est évident que son assassin ne peut plus être qu’un honnête homme.
Ces soldats ont été remis en liberté par un décret qui les comprend dans l’amnistie. Or amnistie signifie oubli ; or, il est palpable que, lorsqu’on déclare oublier les fautes d’un homme, on entend
par là que cet homme n’a point commis de faute , et qu’il mérite récompense.
Quand les esprits plus calmes jugeront de loin les événemens passés, ce triomphe des Suisses de Châteauvieux ne peut manquer d’acquérir une véritable gloire à la ville et à la municipalité de Paris 1 , et d’expier les honneurs funèbres rendus dans cette même ville à la mémoire du jeune De-
i. L’ironie qui distingue ce paragraphe et le suivaut est trop sensible pour qu’il soit nécessaire de la faire remarquer.
Voyez au surplus, dans le tome des OEuvres posthumes d’André Chénier, l’iambe composé à l’occasion de cette fête: la même figure est employée d’un bout à l’autre de la pièce.
[Note de l'Éditeur.)
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silles et des gardes nationaux tués par ces triomphateurs patriotes.
Ce jour sera vraiment un jour de fête pour tous les citoyens qui croient que, s’il doit y avoir une proportion entre les délits et les peines , il doit y en avoir une entre le mérite et la récompense , et que les honneurs éclatans sont le juste prix des éclatantes vertus civiques. Ils attendront aussi de ces honneurs prodigués à des soldats qui n’ont été convaincus que de rébellion armée une merveilleuse facilité à rétablir la discipline dans les troupes.
Les piques et les bonnets n’avaient pu rien produire : il a bien fallu essayer une plus grande machine pour attrouper les oisifs, et réchauffer cette ville de Paris, qui, quoi qu’on fasse, manifeste un étrange dégoût pour l’anarchie et une tendance au bon ordre qui est vraiment désespérante.
Quelques personnes demandent à quoi bon écrire si souvent contre des partis puissans et audacieux, qu’on ne leur fait aucun mal , qu’on se fait passer pour Aristocrate , etc. Je réponds qu’en effet une immense multitude d’hommes parlent et décident d’après leurs passions aveugles, et croient juger, mais que ceux qui le savent ne mettent aucun prix à leurs louanges, et ne sont point blessés de leurs injures.
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J’ajoule qu’il est bon , qu’il est honorable , qu'il est doux de se présenter, par des vérités sévères, à la haine des despotes insolens, qui tyrannisent la Liberté au nom de la Liberté même.
Quand des brouillons tout puissans, ivres d’avarice et d’orgueil, tombent détruits par leurs propres excès, alors leurs complices, leurs amis, leurs pareils, les foulent aux pieds; et l’homme de bien, en applaudissant à leur chute, ne se mêle point à la foule qui les outrage. Mais, jusque là , même en supposant que l’exemple d’une courageuse franchise ne soit d’aucune utilité, démasquer sans aucun ménagement des factieux avides et injustes est un plaisir qui n’est pas indigne d’un honnête homme.
MÉLANGES
Ce 2 avril 1792.
Quelques hommes toujours habiles à prouver que qui peut tout a raison, même sans nier tous les faits que l’on allègue contre la fête triomphale des soldats de Châteauvieux, ne l’attribuent qu’à un enthousiasme général auquel, selon eux, l’honneur de la Nation ou de la ville de Paris n’est nullement intéressé
D’abord , j’avoue que cet enthousiasme général ne m’a point frappé : j’ai même été frappé du contraire. J’ai vu un petit nombre d’hommes s’agiter, se démener, et déclamer de pompeuses amplifications. Tout le reste des citoyens m’a semblé regarder ce projet , les uns avec une juste aversion , les autres, et c’est le plus grand nombre, avec la plus froide indifférence. Quant à ce que l’honneur de la ville de Paris est entièrement désintéressé dans cette affaire, -j’ai quelque peine à le concevoir; car il est bien évident que, ou la garde nationale de Metz, ou le régiment de Châteauvieux, ont été des
1. Cette fête fut célébrée le 9 avril 1792; les journaux «lu tems renferment les détails de cette cérémonie. (Noie de l’Éd.)
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meurtriers et des ennemis publics. Si c’est la garde nationale de Metz, alors on ne fait pas assez pour les soldats de Châteauvieux ; mais si , au contraire, la garde nationale de Metz, commandée, au nom de la Loi et en vertu des décrets de l’Assemblée nationale, par un général qui, depuis, s’est avili comme parjure et traître 1 , s’est montrée elle-même aussi patriote que courageuse et intrépide, alors les soldats de Châteauvieux ont été des rebelles et des meurtriers; et je ne comprends guère comment la ville de Paris ne se déshonorerait pas un peu, lorsque ses citoyens, sa municipalité, ses magistrats, se réunissent à fêter des rebelles et des meurtriers.
D’autres profonds politiques vous disent, d’un ton capable, que l’on veut, par le triomphe de ces soldats, humilier et faire rougir ceux qui ( voulurent jadis se servir d’eux pour tenir ou remettre la Nation dans les fers. Certes, l’on n’a jamais entendu rien d’aussi insensé qu’un pareil raisonnement. Pour faire pièce à un mauvais Gou-
i. En cherchant à favoriser la fuite de Louis XVI et de la reine : action qui provoqua son arrestation et sa condamnation par contumace devant la Haute Cour nationale séante à Orléans. Voyez, dans le Moniteur du i er juillet 1791, la lettre menaçante de ce Général à l’Assemblée nationale. Elle fut lue par Alexandre Beauharnais, alors président de l’Assemblée.
( Hôte de l'Éditeur.)
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vernement qui est détruit , inventer des extravagances capables de détruire toute espèce de gouvernement; récompenser l’insurrection contre la tyrannie par des honneurs accordés à la rébellion contre les Lois ; et célébrer le refus que firent des soldats de fusiller des citoyens de Paris , en couronnant ces mêmes soldats qui ont fusillé les citoyens français de Metz ! Je ne crois pas que la folie elle-même puisse atteindre à un plus haut degré de dérai'son , d’absurdité , de délire.
On dit que, dans toutes les places publiques où passera cette pompe , les statues seront voilées. Sans m’arrêter à demander de quel droit des particuliers qui donnent une fête à leurs amis s’avisent de voiler les monumens publics, je dirai que, si, en effet, cette misérable orgie a lieu , ce ne sont point les images des despotes qui doivent être couvertes d’un crêpe funèbre, mais bien le visage de tous les hommes de bien , de tous les Français soumis aux lois , insultés par les succès de soldats qui s’arment contre les décrets, et pillent leur caisse militaire; que c’est à toute la jeunesse du Royaume , à toutes les gardes nationales de prendre les couleurs du deuil, lorsque l’assassinat de leurs frères est parmi lions un titre de gloire pour des étrangers. Ce sont les yeux de l’armée qu’il faut voiler, pour qu’elle ne voie point quel prix obtiennent l’indiscipline et la révolte. C’est à l’As-
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semblée nationale , c’est au Roi , c’est à tous les administrateurs, c’est à la Patrie entière à s’envelopper la tête , pour n’être pas de complaisans ou de silencieux témoins d’un outrage fait à toutes les autorités et à la Patrie entière. C’est le livre de la Loi qu’il faut couvrir, lorsque ceux qui en ont déchiré les pages à coups de fusil reçoivent des honneurs civiques.
On dit que cette procession ira purifier le Champ-de-Mars , où le sang des patriotes a coulé '. Tl est vrai que le sang des patriotes a coulé au Champ-de-Mars; il est vrai que de braves citoyens, se rendant à leur poste et à leurs drapeaux pour faire triompher la Loi, et défendre la liberté de Paris et de l’Assemblée nationale, furent lâchement assassinés par des scélérats furieux. Si c’est à ce sang qu’on offre des sacrifices expiatoires, je n’y vous de répréhensible que le choix des sacrificateurs; et la mémoire des gardes-nationaux
i. Dans la journée du 17 juillet 1791 , vers les six heures du soir, Bailly, maire de Paris, informé qu’un grand nombre de citoyens mal intentionnéss’étaientréunis au Champ de la Fédération dans le but d’v rédiger une pétition contre le Roi , sortit de la Maison commune avec plusieurs officiers municipaux et une forte escorte de garde nationale, pour dissiper ce rassemblement. A peine furent-ils entrés dans le Champ-de-Mars , qu’on les assaillit à coups de pierres. La garde nationale , commandée par le général Lafavette , riposta par des coups de fusil; et plusieurs personnes furent tuces dans le combat.
( Note de l’Éditeur.)
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parisiens, tués au Champ- de-Mars , sera mal honorée par la présence de ceux qui ont tué les gardes- nationaux de Metz. Mais ce sont ces gardes nationaux parisiens eux-mêmes que l’on nous représente ici comme des ennemis et des meurtriers, pour avoir retardé au moins de quelques mois le règne des fanatiques et des fripons; pour avoir, au nom de la Loi , appelés par leurs chefs et par les magistrats , repoussé les violences d’énergumènes, qui, le matin, s’étaient souillés de deux meurtres 1 , et qui, interprètes des volontés d’un Brissot et d’autres personnages semblables, avaient affiché avec menace le dessein de changer la Constitution et la forme du gouvernement, et de soumettre l’Assemblée nationale et la France à l’empire des clubs et de cinq ou six Démosthènes de halle. Quel est le citoyen assez imbécille pour avoir oublié tout cela?
Si c’était véritablement une juste et louable horreur pour l’effusion du sang humain qui excitât cet enthousiasme, d’autres soldats suisses offraient une occasion de le manifester d’une ma-
1. Dans la matinée du même jour, deux citoyens furent victimes de leur zèle patriotique. Confondus parmi les rebelles rassemblés au Champ de la Fédération , ils voulurent prêcher l’exécution de la Loi : on les pendit sur-le-champ. ( Note rie V Éditeur.)
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nière non équivoque. Les soldats de Châteauvieux, révoltés contre leur chef, rebelles à toutes les lois, ont fait feu sur les citoyens français armés par et pour la Loi. Les soldats de Bouillé ont été observateurs de la discipline et soumis à leurs chefs, jusqu’à déposer leurs armes, dès qu’ils en ont reçu l’ordre, devant des agresseurs armés malgré la Loi. N’eùt-il pas été plus sage et plus utile de consoler ces braves militaires d’un injuste affront, et de récompenser leur civique et douloureuse obéissance par des honneurs qui seraient, à la fois, un hommage à l’humanité, et une leçon à tous les citoyens armés, de savoir quelquefois sacrifier même une sorte de gloire, pour en chercher une plus belle dans la soumission aux Lois?
Citoyens de Paris, qui formez le plus grand nombre; hommes honnêtes, mais faibles; il n’en est pas un de vous qui, interrogeant son âme et sa raison, ne sente la force de ces vérités, ne sente combien la Patrie, combien lui-même, son fils , son frère , sont insultés par ces outrages faits aux lois, à ceux qui les exécutent, et à ceux qui meurent pour elles! Comment donc ne rougissez-vous pas qu’une poignée d’hommes turbulens, qui semblent nombreux parce qu’ils sont unis et qu’ils crient, vous fassent faire leur volonté, en vous disant que c’est la vôtre, et en
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amusant par d’indignes spectacles cette curiosité puérile et vaine qu’on vous reproche justement?
Dans une ville où un patriotisme sage et un véritable esprit public auraient donné aux citoyens le juste sentiment de leur dignité, une pareille fête ne trouverait partout devant elle que silence et que solitude; partout les rues et les places publiques abandonnées, les maisons fermées , les fenêtres désertes ; partout le mépris et la fuite des passans feraient du moins connaître à l’histoire quelle part les hommes de bien auraient prise à cette scandaleuse bacchanale.
En lisant ou écoutant quelques-unes des apologies de cette fête, je n’ai pu m’empêcher de plaindre leurs auteurs , et de me dire à moi-même : Heureux l’homme droit et sage, qui, méprisant tout esprit de corps, repoussant toute association à un parti quelconque, ne connaît d’autre lien parmi les hommes que la Justice et les Lois ! Ne voulant arriver aux emplois et aux honneurs que par l’étude et la vertu, il n’aura jamais à servir l’ambition de personne pour satisfaire la sienne. La reconnaissance ou l’espoir ne lui imposeront jamais le sacrifice de sa conscience, et la nécessité de soutenir des absurdités par des mensonges, et des turpitudes par des sophismes.
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O 8 avril 179a.
Plusieurs de ces auteurs qui , depuis quatre années, salissent le titre de Patriote en l’associant à leur nom, et qui traitent de mauvais citoyen quiconque les déteste et les méprise, c’està-dire, tout ce qu’il y a sur la terre d’hommes vertueux qui font usage du sens-commun, me prodiguent, depuis quelque tems, le seul suffrage qui puisse me flatter de leur part, je veux dire leurs injures. Ce qui m’a surtout attiré ce débordement de leur bile, c’est la franchise avec laquelle je me suis élevé contre l’odieux triomphe préparé à des soldats qu’une justice sévère avait placés aux galères 1 , et qu’une justice indulgente et miséricordieuse en a retirés. De tous ces auteurs, celui qui signe Collot-d’ Herbois e st l’homme dont le mécontentement s’est exprimé avec le plus de rage et de fiel , et qui a le mieux prouvé que ce n’est pas en vain que l’on appelle vulgai-
i . Voyez, les articles précédens , et notamment l’iambe imprimé dans les poésies de l'auteur, OEuvres posthumes, p. 3o3.
( Note de l’Éditeur .)
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rement les injures des sottises. Je n’essaierai pas d’être son rival dans cette éloquence, qui est la sienne. Mais il me menace de m'attaquer devant les tribunaux , comme un lâche calomniateur : je réponds que je le somme de cette promesse, dont j’attends l’effet avec tranquillité, ou, pour mieux dire, avec impatience. On verra de quelles calomnies il me prouvera coupable; et l’on verra si je serai regardé comme un lâche , pour avoir, seul, et sans soutien , démasqué et dénoncé à la France entière une poignée d’effrontés saltimbanques, qui envahissent l’Empire au nom de la Liberté, et qui osent décorer du nom de vœu du Peuple leurs insolens caprices et leurs fantaisies tyranniques.
Il dit que je suis un hypocrite, qui ne pense pas un mot de ce qu’il dit; que j’appartiens à un parti; que je suis l’agent et l’instrument d’intrigues et de manœuvres, etc. Toutes ces imputatations n’admettent d’autre réponse que celle-ci: M. Collot-d' Herbois a menti. Mais pour cette calomnie, je ne le citerai devant aucun tribunal; car, et lui, et ses pareils, sont jugés depuis longtems au tribunal de tous les hommes dont l’opinion vaut quelque chose.
Au reste, M. Collot-d’Herbois et tous ses admirateurs, et toutes les sociétés qui les applaudissent,
OFuvres anciennes. I 3
i 9 4 mélanges.
auront beau s’irriter de ce que j’écris et crois utile d’écrire; je n’ai à leur répondre que ceci : c’est que, en prenant la plume, je n’ai pas eu dessein d’écrire jamais des choses qui pussent leur plaire.
mmm*
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Ce 9 avril 179a.
Il est sans doute inutile de parler encore des Suisses de Châteauvieux. Tous les hommes qui examinent avant de décider regardent ce procès comme suffisamment instruit par les attaques des citoyens, au nombre desquels je m’honore d’être compté, qui ont combattu cette idée de fête, dès qu’elle a été rendue publique, et par les réponses de ceux qui l’ont défendue de manière à bien faire connaître qu’ils voient là leur propre triomphe beaucoup plus que celui des soldats qu’ils mettent en scène. Cependant, la part que j’ai prise à cette querelle , et surtout l’autorité de M. le Maire de Paris, font que j’ai cru ne pouvoir mieux finir qu’en répondant par quelques réflexions à une lettre qu’il adresse à ses concitoyens 1 , et que, moi non plus, je ne jugerais digne d’aucune attention , si elle portait un autre nom.
Je ne m’arrêterai pas à toutes ces belles phrases :
1. Cette lettre, datée du 6 avril et imprimée dans le Moniteur du tems, est signée Pétion. ( Note de l’Éditeur.)
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qu’on veut changer un jour de fêle en un jour de deuil ; et que les ennemis du bien public s’applaudissent; et qu’on souffle le feu de la discorde, etc. ; car il n’est personne qui ne sache que c’est là le protocole de toutes les chancelleries de club, et que ceux qui répondent à des raisons par ces insignifians bavardages n’y attachent eux- mêmes que fort peu de sens.
Voici comment M. le Maire expose le sujet de la dispute: « De quoi s’agit-il? Des soldats qui, « les premiers avec les gardes-françaises, ont « brisé nos fers, et qui, ensuite, en ont été suret chargés , arrivent dans nos murs , etc. » D’abord un magistrat, estimé pour sa probité et son patriotisme , a nié absolument que les soldats dont il est question fussent du nombre de ceux qui aidèrent les Parisiens à briser leurs fers 1 ; mais, quand même le fait serait vrai, les deux époques désignées par cette phrase sont-elles consécutives dans l’histoire comme dans la lettre de M. le Maire? Ne sont-elles pas, au contraire, séparées par un intervalle qui renferme précisément l’objet de la discussion? Il est bien de rappeler en faveur de ces soldats une gloire qu’on leur conteste; mais fallait-il passer sous silence d’autres actions qu’on ne leur conteste pas, et sur lesquelles
i. M. Rœderer. [Note de l’Éditeur.)
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sont fondées la plupart des réclamations qui déplaisent si fort à M. le Maire? N’était -ce pas la peine de nier ou de justifier les rébellions, les meurtres dont on les accuse? Car c’est pour cela qu’ils ont été chargés, non pas de nos fers, mais de ceux des malfaiteurs. N’est-il pas plaisant d’exprimer tout cela par le mot ensuite? Il est assurément fâcheux pour M. le Maire que sa prudence ait exigé de lui cette lacune chronologique, qui doit avoir coûté beaucoup à sa bonne foi.
« Ce n’est pas l’autorité qui la provoque (cette « fête ). »
Les hommes qui ne connaissent’ aucun parti, et qui méprisent les subterfuges et les sophismes , raisonnent : ainsi ils disent : voilà une fête où les monumens publics, le Champ-de-Mars, l’autel de la Patrie, sont employés à quelques cérémonies; où la gendarmerie, la garde nationale, sont commandées pour marcher dans une procession, etc. Or, dans un pays qui est témoin d’une telle fête , de deux choses l’une : ou c’est l’autorité qui la donne, ou il n’y a point d’autorité dans ce pays-là.
« C’est le vœu des citoyens qui la donne. » De quels citoyens? De combien de citoyens?
« Si personne n’eût vu que ce qui est, tout se « serait passé sans bruit. »
MELANGES
Si tout le monde eût vu ce qui est, une pareille infamie n’eût jamais eu lieu.
n Des esprits sombres ont rêvé des malheurs. »
Dans un tems où la Constitution est chaque jour violée par ceux qui s’en disent les amis; quand les lois sont impuissantes, par l’audace de ceux qui doivent leur être soumis, et par l’ineptie ou la connivence de ceux qui doivent y soumettre tout le monde; lorsque tous les principes de la morale et de l’humanité sont corrompus par des déclamations atroces et homicides; lorsque plusieurs propriétés sont envahies, et que toutes sont menacées; lorsqu’on élève des trophées à l’assassinat et au brigandage , et que le meurtre des magistrats qui meurent pour la Loi excite à peine quelques stériles regrets , et s’ensevelit bientôt dans l’indifférence et dans l’oubli; lorsque tous les hommes qui plaident pour la justice , pour l’humanité , pour les lois , sont traités comme des ennemis publics; que toutes les autorités légitimes sont livrées à la dérision et à l’insulte; que des confréries privées gouvernent la France, et que ces magistrats demeurent les valets des clubs qui les ont faits; alors ce ne sont point des rêveurs ni des esprits sombres, ce sont les esprits justes et les coeurs droits qui appréhendent des malheurs, et qui voudraient les prévenir, en
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apprenant à tous les citoyens qu’il faut s’instruire et examiner, en ôtant le masque à toutes les passions et à tous les vices, en arrachant le sceptre aux usurpateurs qui tyrannisent au nom de l’Égalité, et en rendant les imbécilles à leur nullité, et les méchans à leur fange.
M. le Maire dit ensuite que ceux qui ont parlé du plan de cette fête ont attribué à ses auteurs des projets auxquels ils n’avaient point pensé; et il cite quelques-unes de ces idées qu’on leur impute, en assurant que ce sont autant de mensonges et de perfidies. Quant à moi, je n’ai rien qui me porte à en juger autrement, lorsque je me rappelle dans quels journaux nous avons tous vu publier et approuver ces mêmes idées et d’autres semblables; mais je m’étonne que les rédacteurs de ces journaux ne soient point de bons Patriotes aux yeux de M. le Maire; ou bien je m’étonne que M. le Maire n’ait pas lu ces journaux, au moins après qu’ils ont été imprimés.
« Des libelles , des placards incendiaires , ont « paru. »
Il est vrai qu’il en paraît beaucoup tous les jours, sans compter les lettres qu’on écrit à ses concitoyens , qu’on affiche partout , et qui , ne respirant que les préventions les plus aveugles, le dévouement à un parti, et la haine de quiconque hait les partis, ne sont propres qu’à ir-
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riter et encourager les passions de la multitude contre ceux qui ne veulent ni la servir ni se servir d’elle. Quand ces lettres sont l’ouvrage d’un magistrat public, elles forment assurément le placard le plus incendiaire dont on se puisse faire l’idée.
M. le Maire parle ensuite avec une juste indignation de ceux qui désirent voir la désunion entre la Municipalité et le Département de Paris : il les appelle des hommes qui ne respirent que le trouble. Tous les bons citoyens sont, en cela, de son avis; et c’est ainsi qu’ils ont tous jugé de ces discussions qui furent portées, il n’y a pas long-tems, à l’Assemblée nationale, et qui eurent du moins cet avantage, de faire entendre au public une doctrine saine et vraie , éloquemment développée par le Procureur-général, syndic du département 1 , c’est-à-dire , par un magistrat qui méritera l’estime de ceux même qui ne seraient pas en tout d’accord avec lui ; par l’ardeur , l’intelligence et la ténacité qu’il met à remplir son devoir , et à faire prospérer la portion de la chose publique qui lui a été confiée.
« Si cette fête n’eût rencontré aucun obstacle , « il était impossible qu’il en résultât aucun mal. »
i . M. Rœderer. ( Note de l’Éditeur.)
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En effet, laissez-nous faire, ne résistez à aucune de nos volontés, soumettez -vous, taisezvous, et vous verrez que nous serons fort contens, qu’il n’y aura point de bruit. La cour de Rome, ou les lits de justice, auraient-ils un autre langage?
«Il en résulterait, au contraire, un avantage «sensible: c’est que l’esprit public s’élève, et « prend un nouveau degré d’énergie au milieu « des fêtes civiques. »
Je ne pense pas qu’il y ait sur la terre beaucoup d’hommes assez idiots pour méconnaître cette vérité - là. Or ce principe lui - même ne suffit-il pas pour démontrer que de pareils honneurs ne doivent point être prodigués, surtout à des hommes indignes, à des hommes à qui la patrie a dû faire grâce? Est-ce par le triomphe de la rébellion que l’on forme l’esprit public? Est-ce par les récompenses du crime que l’on excite les hommes à la vertu? Voilà certes un admirable raisonnement ! Ainsi , quand les monstres qui ont ensanglanté Avignon viendront recevoir des couronnes à Paris, si quelques hommes de bien, avant d’être assassinés par eux, les dévouent à l’exécration publique, on répondra avec une astuce niaise, et une bénignité captieuse: de quoi s’agit-il? Des patriotes ont tué des aristocrates; on les reçoit avec des fêtes : il n’y a rien là que de
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simple, et que d’innocent ; l’esprit public s'élève
au milieu des fêtes civiques.
M. le Maire termine sa lettre en espérant qu’il ne restera aux ennemis de la Liberté et de l’Ordre que la honte de voir échouer leurs sinistres projets. C’est ce que j’espère aussi un jour, malgré les clubs et leurs créatures.
J’aurais tort d’oublier, en finissant, l’affectation qui règne dans cette lettre, comme dans tous leurs écrits, à désigner quiconque s’est soulevé contre la turpitude de cette fête comme un artisan de manœuvres et un intrigant. M. Pétion, les intrigans sont ceux qui se dévouent aux intérêts d’un parti , pour obtenir des applaudissemens et des dignités; les intrigans sont ceux qui, étant magistrats publics, flattent lâchement les passions de la multitude, qui règne et les fait régner; qui injurient, outragent, et appellent intrigans les citoyens courageux qui ne veulent ni régner, ni obéir à d’autres lois que les lois mêmes. Voilà quels sont les intrigans; et ceux qui, détachés de tous les partis, seuls, éloignés de toute société tumultueuse, s’élèvent sans ménagement contre ' ces hommes avides et injustes , les font connaître, bravent leur haine, et méprisent leur inimitié; ceux-là, M. Pétion, ne sont pas des intrigans : ils sont des hommes probes et libres , estimés et honorés par tous les hommes probes,
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qui sont capables d’être libres. Ils pourront bien , malgré leurs efforts , ne pas réussir à ramener leurs contemporains vers la justice et la vraie liberté; ils pourront bien être livrés à la risée de ces hommes, ou vils, ou sans caractère, qui ne jugent que d’après les succès, et qui ne doutent pas que le plus fort ait raison ; mais ils se consolent avec le sentiment qu’ils font ce qui est bien, comme avec l’espérance que leur nom et leurs travaux attesteront un jour qu’un même joug et qu’un même vertige n’avaient point abattu toutes les âmes et perverti tous les esprits; et ils s’encouragent eux-mêmes, en pensant que, quel que soit leur sort, ils ne feront point rougir leur patrie devant la postérité , qui rend enfin justice à tous. Ceux-là seuls qui ne respectent pas leur propre conscience ne sont pas faits pour savoir craindre les jugemens de la postérité.
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Ce 37 avril 179a.
I^jnsQUE des citoyens, étrangers à tout parti, à toute faction, et méprisant également la haine et l’amitié des méchans, ont appelé la sollicitude générale sur les excès de ces sociétés où des fanatiques obéissent à des fripons, et qui, déchirant leur Patrie de mille manières, ont le front de se nommer patriotiques , une foule de réfutations furent annoncées avec le faste le plus menaçant, et avec ce ton de triomphe qu’il serait sage de ne prendre qu’après la victoire. Cependant, malgré de si hautes promesses, quelques injures bien viles et quelques atrocités bien stupides sont les seules réponses par lesquelles on ait essayé jusqu’ici de détruire les faits imputés à ces corporations tyranniques, et les raisonnemens par lesquels il a été prouvé qu’il est de leur nature de faire tous les maux qu’elles font. En attendant qu’il paraisse quelque réponse plus solide, tous les hommes qui savent lire, ce qui n’est pas à beaucoup près aussi commun qu’on le pense, sont priés de réfléchir sur quelques faits récens, auxquels l’agitation du moment et la foule in-
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nombrable de faits pareils qui arrivent chaque jour empêchent qu’on ne donne toute l’attention qu’ils méritent.
Un membre estimé de l’Assemblée constituante adresse au Maire de Paris une lettre éloquente et vraie, dont tous les bons citoyens lui ont su gré : on propose dans un club de le traduire devant les tribunaux. Cette cent-millième ineptie ne serait pas remarquable, si elle n’était sortie de la bouche d’un homme qui, je ne sais comment, se trouve siéger à l’Assemblée nationale. Or, rappelons-nous, je vous prie, avec quels cris ces mêmes gens-là invoquaient la liberté de la presse, lorsque tous les bons citoyens demandaient qu’une loi réprimât la licence calomniatrice des conseillers de meurtre et de pillage. Sans doute la liberté de la presse consiste, selon eux, à protéger l’audace du crime , et à punir le courage de la probité.
Un magistrat est dénoncé par des membres de ces mêmes confréries, pour avoir dîné chez un homme qui ne leur plaît pas. Cette incroyable dénonciation est discutée, vérifiée; elle donne lieu à une espèce de cause judiciaire où ce magistrat, homme recommandable d’ailleurs, descend jusqu’à plaider lui-même, et ne craint pas d’avilir la dignité dont il est revêtu, non par un club, comme il leur permet de le croire , mais par les
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électeurs représentans du peuple du département de Paris, eu employant un discours étudié pour se justifier d’une pareille accusation devant un pareil tribunal. Or, quelle autre raison peut engager à une telle démarche un magistrat de cette capacité , si ce n’est l’idée qu’il se forme du crédit et de l’influence de ces sociétés à qui il parlait? je demande maintenant si ce témoignage ne dépose pas contre ces sociétés; je demande si la liberté peut exister là où les particuliers ont un tel crédit et une telle influence; je demande si l’on ne croit pas lire l’histoire des sénats de Tibère et de Domitien; si l’on ne croit pas entendre Tigellin ou Narcisse dénonçant à Néron qu’un tel a dormi pendant qu’il chantait, ou n’a pas juré par sa voix divine.
On me répondra qu’au fond tous ces discours, toutes ces dénonciations, tous ces plaidoyers, se réduisent à un vain bruit de paroles; que ces clubs, quelque importance qu’ils se donnent, parviennent, après bien des efforts, à produire l’ignominieuse bambochade des soldats de Châteauvieux, ou telle autre comédie semblable, mais qu’ils n’acquièrent aucun pouvoir sur la réputation, sur la vie , sur la liberté des citoyens : c’est ce qu’ont le courage de nous répéter encore aujourd’hui beaucoup de personnes , qui , sans doute, ignorent l’état de la ville d’Arles et de toutes nos pro-
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vinces du Midi. Mais , quand même j’accorderais cette réponse, elle prouverait seulement l’impuissance de ces clubs; et mon observation n’en révélerait pas moins leur esprit, leur but, leurs prétentions; et, si la vengeance et le châtiment ne se mesurent que sur le mal qu’on a fait, la haine et le mépris se mesurent fort bien sur celui qu’on a voulu faire.
La guerre où nous entrons, et que plus de sagesse, de dignité, de prudence, auraient sans doute évitée, mais qui, de quelque prétexte que nos ennemis la colorent, n’est que la continuation de l’antique guerre des Nobles et des Rois contre les hommes , va ouvrir un nouveau champ aux intrigues , à l’activité , aux fureurs , peut-être à l’agrandissement de cette ligue de confréries qui possèdent la France.
Quand de pareilles congrégations existent, les opinions de leurs chefs sont abandonnées comme opinions particulières si elles ne réussissent pas; mais, en cas de réussite, fussent -elles contradictoires, elles passent toutes pour les opinions de la société. Ainsi, ne doutons pas que, quoi qu’il arrive , ils en profiteront pour leurs intérêts. Ils feront en sorte de trouver leurs propres succès dans les succès ou dans les revers communs. Nos biens ou nos maux augmenteront, ou leur
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force , ou leur crédit ; et ils continueront à s’appeler insolemment le Peuple français.
Si la guerre est malheureuse, ils diront: nous l’avions prévu; nous ne voulions pas de guerre; et ils citeront quelque bavardage de quelqu’un de leurs docteurs.
Si elle est heureuse , ils diront : c’est nous qui avons fait la guerre; et ils citeront encore.
Si la guerre est heureuse ; si l’impétuosité française, animée par l’enthousiasme naturel à des hommes qui combattent pour la Liberté de leur pays , nous procure d’abord des succès : alors que de cris! que de soupçons! que de conspirations découvertes! Cette victoire n’aura pas été remportée sur les ennemis, mais sur la Constitution; M. La Fayette sera en chemin contre Paris à la tête de son armée; et César et le Rubicon rempliront les pages de mille éloquens pamphlets.
Si , au contraire , l’indiscipline de nos troupes , la mésintelligence, et d’autres causes, nous attirent d’abord des revers : alors d’autres cris , d’autres craintes; des délations chaque jour: nos soldats auront été trahis; nos généraux seront des perfides, vendus aux ennemis, vendus à la Cour; il faudra s’assurer de ceux-ci, emprisonner ceuxlà, etc.
Observez que , dans ce moment , où la guerre
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n’est pas encore commencée, la plupart de ces choses ont déjà été dites.
Les Carthaginois avaient presque pour usage de mettre en croix leurs généraux malheureux; et les Romains consolaient un de leurs généraux qui, par sa faute, avait mis la république près de sa ruine : c’est que les premiers savaient qu’ils pouvaient devenir esclaves, et que les autres sentaient qu’ils pouvaient être battus, mais non vaincus; et que, tant qu’il existerait quelques Romains, la république vivrait encore.
« De deux factions qui régnaient à Carthage, « dit un grand homme, peu estimé dans les clubs, « l’une voulait toujours la paix, l’autre toujours « la guerre, de façon qu'il était impossible d’y « jouir de l’une , et d’y bien faire l’autre *. »
Un parleur, connu par sa féroce démence et par une inexplicable haine contre un général dont on ne saurait le soupçonner d’être jaloux, a fait, depuis quelque tems, de beaux sermons sur la Providence, et assure qu’il compte beaucoup sur son secours. Il faut qu’il la prie de nous conduire de manière qu’on ne puisse nous appliquer ce passage de Montesquieu. C’est elle aussi qu’il faut charger d’empêcher que nous ayons fait une im-
1. Montesquieu, Grandeur et Décadence de l’Empire ro main. ( Note de l’Éditeur.)
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prudence funeste, eu provoquant de mille manières le mécontentement des Suisses: ce qui peut découvrir soixante lieues de nos frontières à un Roi qui a des terres chez eux, et qui est notre ennemi.
Puisse aussi la Providence décréter que nous faisons sagement de n’avoir aucune défiance, et de compter même sur l’amitié d’une nation avide, entreprenante, calculatrice, et constante dans ses projets; qui n’a jamais fait un pas que vers l’empire absolu de la mer; dont toute la prospérité est fondée sur le commerce; qui n’a jamais vu qu’avec un œil d’envie celui que nous faisons dans les deux Mondes; et à qui nos belles colonies des îles de France et de Bourbon semblent être le seul point d’où nous puissions encore songer à nous lancer sur ce qui fut à nous dans le continent de l’Inde, et d’où nos voiles puissent encore être connues sur les mers asiatiques, où ces colonies ne se défendent point par des arrêtés de club! Cette nation est riche; et elle possède une marine immense et florissante, c’est-àdire, où la discipline, sans laquelle il n’existe point de force, est sévèrement observée; où les équipages rebelles sont poursuivis par la puissance publique à quatre mille lieues de l’Europe; où un Jury, composé souvent des complices des accusés, n’est point chargé de décider de leurs
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crimes! Cette nation n’appelle point patriotisme les pompeuses amplifications de rhétorique qui nuiraient à ses intérêts; et cette nation nous hait, précisément comme si ses clubs n’entretenaient aucune correspondance avec les nôtres.
Lorsqu’on réfléchit sur l’effrayante anarchie qui agite principalement nos plus beaux ports, et qui, si elle continue, nous réduit sur mer à une telle impuissance de repousser les outrages que trente victoires ne seraient pas plus avantageuses à nos ennemis; et, lorsqu’ensuite on rapproche cela des discours de beaucoup d’orateurs qui se sont emparés de nos affaires, et qui, nous excitant par de grands mots vides de sens aux plus aveugles défiances sur tous les objets, ne nous endorment et ne nous rassurent que sur celui-là, dont le danger est si évident, il semble qu’on serait excusable de leur rendre ce soupçon de trahison et de vénalité , qu’ils répandent si bêtement sur tous ceux qui ne parlent pas comme eux. Du moins est-il certain que , s’ils étaient payés par les Puissances ennemies de la France, ils ne pourraient pas les servir d’une manière plus sûre et plus efficace; mais il faut leur laisser les accusations sans preuves; et je ne suis pas de ceux qui attribuent au crime ce que l’ignorance et la stupidité présomptueuses expliquent suffisamment.
a i a MÉLANGES.
Hommes libres et droits , qui ne vous êtes inscrits sur aucune liste; qui n’avez d’autre bannière que la Constitution et les Lois, la Justice et l’Humanité, sans lesquelles il n’est point de lois durables, ne vous découragez point! C’est à vous qu’il appartient de détruire tant de germes de maux et d’afflictions. C’est à vous qu’il appartient de démêler les trames des brouillons; de les épier, de les poursuivre, de les démasquer, de les flétrir, sans ménagement et sans relâche. L’intrépide Vérité , parlant par votre bouche , réchauffera tous les cœurs. Cette immense majorité de la Nation, qui est vraiment le Peuple français, se reconnaîtra et parlera enfin; et les pervers, épouvantés de leur petit nombre , rentreront dans leur boue après vous avoir honorés de leurs outrages.
Quand un pays est dans l’état où nous sommes, rien ne peut égaler l’effronterie des hommes de parti à nier ce qui est , et à soutenir ce qui n’est pas. Quelque chose qu’ils disent ou qu’ils fassent, ils sont toujours sûrs que tout le parti élèvera la voix pour crier qu’ils ont eu raison , sans examiner ce que c’est qu’ils ont fait ou dit , et même sans le savoir.
Vous serez accusés de vénalité par cette foule de misérables qui n’attendent qu’un acheteur; et qui, étrangers à tout sentiment honnête, ne con-
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çoivent pas qu’on aime sa patrie assez pour les haïr par cette seule raison. Ils diront qu’en prêchant les lois et la paix vous ne cherchez qu’à semer le trouble, puisque vous cherchez à soulever tous les citoyens contre leur tyrannie, et que vous ne les laissez point régner en paix. Ils appelleront vos écrits des écrits infâmes , comme si la raison, le courage, l’amour des lois et de la liberté, l’horreur pour les tyrans, et surtout pour la pire espèce de tyrans, je veux dire ceux qui tyrannisent au nom de la Liberté, pouvaient être des choses infâmes ; mais ces messieurs se sont promis d’altérer toute la langue , comme ils ont déjà perverti le sens des mots Patriotisme, Civisme, Liberté, Égalité, République, etc., et, dans leur nouveau jargon, un ouvrage est infâme, lorsqu’il dévoile des infâmies. Enfin des législateurs journalistes , que des lâchetés mal calculées ont perdus, et qui n’emploient désormais beaucoup d’esprit, de lumières et de renommée, qu’à déguiser ce qu’un vil mensonge a de plus absurde , pour envenimer ce qu’il a de nuisible et d’atroce, ne manqueront pas de vous dire en cent manières différentes que vous êtes pensionnaires de la Liste civile, que vous voulez rétablir la Noblesse ; que vous êtes des intrigaus, puisque vous abhorrez leurs basses intrigues. Ils vous harcèleront chaque jour de cent autres
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impertinences aussi ingénieuses, qu’ils savent assaisonner d’un fiel à travers lequel perce la rage de s’ëtre avilis sans ressource et surtout sans profit: duperie qui est la seule chose dont ils soient humiliés. Vous ne ferez aucune attention à toutes ces turpitudes , persuadés que tôt ou tard la Raison, la Justice, la Vertu, l’emportent sur les clameurs des sycophantes; que les calomnies périssent avec les calomniateurs; que la Vérité demeure ; et que les fourbes ambitieux et menteurs finissent toujours par être aussi méprisés que méprisables.
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Ce 3 mai 179a.
Citoyens français! aujourd’hui qu’un évènement déplorable et honteux, au commencement de la guerre 1 , vient de nous avertir sévèrement de quel prix est la sagesse et la raison , gardonsnous de cette mobilité d’esprit qui a toujours semblé le caractère de notre nation. Le moindre succès élève nos espérances jusqu’à un degré qui tient à la folie. Le moindre revers nous plonge dans l’abattement. Mais, si, au milieu d’une juste douleur , nous voulons enfin mûrement examiner les causes des malheurs qui viennent de nous affliger, et prendre fortement les remèdes sûrs que ces malheurs nous indiquent, nous n’avons point lieu de nous décourager. Ouvrons
1. Il est ici question de l’assassinat de Théobald Dillon , général à l’armée du Nord, massacré par ses propres soldats sous les murs de Lille, le 37 avril 179a, dans l’affaire désastreuse de Saint-Arnaud , dont les Autrichiens payèrent si chèrement l’avantage à Jcmmapes, quelques mois après, f 'oyez, pour plus amples détails , tous les journaux du tems , el spécialement le Recueil des séances de l’Assemblée nationale.
(Noie de l’Éditeur.)
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seulement les yeux; souvenons-nous que fortune, hasard, bonheur, ne sont que de vains mots; que le succès est la récompense de la bonne conduite; que les revers sont les châtimens de l’imprudence. Puisque nous avons négligé les conseils de la sagesse , mettons au moins à profit les fautes qu’elle nous avait prédites. Que le passé corrige l’avenir; et, alors, non-seulement les tristes scènes dont nous gémissons ne seront point un augure sinistre; mais plutôt elles auront été comme un épouvantail placé à l’entrée d’une route dangereuse, pour nous apprendre à la quitter au plus vite.
Jusqu’ici les hommes qui voyaient avec effroi le relâchement de toute discipline dans nos armées , l’insubordination et la révolte réduites en système, et devenues notre code militaire; les soldats encouragés à aller puiser dans les clubs les principes les plus détestables, ou les conséquences les plus pernicieuses et les plus fausses de principes vrais ; les chefs dégoûtés de mille manières, outragés, chassés, frappés, assassinés impunément, et toujours condamnés sans être entendus; les soldats toujours excusés, justifiés sans examen, applaudis, récompensés, quand on eût dû les punir : ceux qui voyaient avec effroi toutes ces choses et mille autres semblables, qui en gémissaient hautement, et qui voulaient
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nous en faire envisager les funestes suites, passaient, sinon pour des traîtres et des perfides, au moins, aux yeux des plus modérés, pour des hommes imbus de vieux préjugés, incapables d’ouvrir leur esprit à des institutions nouvelles, et de s’élever à la hauteur de la Révolution. Mais, bien loin de là, ces hommes, injuriés chaque jour par une foule de scélérats mercenaires, étaient et seront toujours des amis de la Patrie , des amis de l’humanité et des lois, qui, au lieu d’aller, par des déclamations furieuses, caresser les passions d’une multitude oisive et ignorante, emploient leurs loisirs et leurs réflexions à étudier l’histoire et la nature des choses. Ils savent que, lorsque des hommes armés et réunis ne sont point contenus dans les règles et dans les limites d’une exacte discipline, la débauche, l’insouciance, une fainéantise contagieuse , ne tardent pas à énerver leurs âmes et leurs corps; ils savent que l’insubordination dans les armées est de l’essence des empires despotiques, où les soldats au moins vengent quelquefois les maux de tous , mais toujours par des maux encore plus grands; et que les peuples libres, qui ont fait de plus grandes choses que les autres dans la guerre, ne l’emportent sur leurs riyaux que par la rigide austérité de leur discipline. On croit citer en exemple contraire les ennemis mêmes contre lesquels
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nous combattons; mais, ces Allemands, sont-ce leurs pères qui leur ont transmis leur art militaire, ou s’ils l’ont emprunté d’ailleurs? Leurs armées ressemblent-elles à celles de ces antiques hordes septentrionales, ou sont-elles gouvernées par des règles semblables à celles des armées romaines? Qu’on ne traite donc plus avec une dérision aussi insensée qu’orgueilleuse la discipline allemande ou prussienne; et qu’on sache imiter les despotes dans les choses où les despotes ont imité les peuples libres.
Jetons même, puisqu’il le faut, un coup d’œil sur l’horrible et honteux évènement dont nous avons souillé le commencement de cette guerre. Je ne remarque point que des soldats français ont fui ; car les choses qui suivirent furent telles qu’on ne songe point à reprocher leur fuite à des soldats français. Ils ont assassiné leurs chefs ; ils ont massacré des prisonniers désarmés. De pareilles horreurs composent-elles l’histoire des peuples libres, ou celle des tyrannies orientales? C’est là que les armées ressemblent à ces animaux féroces que l’on apprivoise dans les mêmes pays pour les dresser à la chasse, mais qui, lorsqu’ils manquent leur proie , reviennent furieux , et font trembler leurs conducteurs t . C’est là que les gé*
i. Ce fait est rapporté par Chardin dans le Recueil de ses Voyages en Perse. (Note de l'Editeur.)
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néraux sont égorgés, que les prisonniers sont mis en pièce, que les prisons et les châteaux-forts sont le seul asile où l’on puisse soustraire les ambassadeurs et les étrangers paisibles aux emportemens d’une populace forcenée. Est-ce là que nous voulons choisir nos exemples; et les troupes françaises vont-elles devenir des janissaires?
Si quelque chose pouvait encore aigrir la douleur de tous les cœurs vraiment patriotiques , ce serait le ton et les discours de tous ces fanatiques odieux , de tous ces vils brouillons qui peuplent les clubs, et que le mauvais génie de la France a suscités et entretient contre elle. De là sont partis tous nos maux ; là , s’est fomentée l’indiscipline, la sédition; là, s’est déclarée la rébellion contre toutes les autorités légitimes, la haine pour tous les hommes vertueux, la protection pour tous les malfaiteurs. Ils ont déjà vomi sur la tombe du malheureux Théobald Dillon et des compagnons de son infortune les calomnies atroces et lâches qui , depuis quatre ans , sont les seuls honneurs, les seules expiations qui aient suivi les meurtres de tant de victimes : ne doutons pas que les auteurs de tant de désordres ne mettent tout en œuvre pour les faire durer; ne doutons pas qu’ils ne combattent pour la révolte et le brigandage, comme pour leurs autels et leurs foyers; ne doutons pas qu’ils n’intéressent
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les droits de l’homme à l’impunité de ceux qui abandonnent et massacrent leurs généraux; ne doutons pas que ces plumes mensongères et féroces , qui font à la Patrie l’insulte de se nommer patriotiques , ne travaillent maintenant et ne s’évertuent pour venir, quand la première douleur sera passée, nous intéresser au sort de soldats qui n’ont su manier leurs armes que pour des assassinats ; nous dire qu’à la vérité ils ont été égarés, mais que les chefs étaient des Aristocrates ; qu’ils étaient vendus; et il ne tiendra pas aux efforts de ces misérables que nous n’entendions quelque bouffon, qui n’aura fait que changer de tréteaux , nous proposer de décerner le triomphe à ces fuyards meurtriers.
O vous tous, dont l’âme sait sentir ce qui est honnête et bon! Vous tous, qui avez une patrie; qui savez ce que c’est qu’une patrie; qui saviez ce que vous disiez , quand vous jurâtes de la défendre; et pour qui vivre libre ou mourir signifie quelque chose! Citoyens français, vous tous qui avez des fils, des femmes, des parens, des frères, des amis, avec qui et pour qui vous voulez vaincre, avec qui ou avant qui vous êtes résolus de mourir! jusques à quand parlerons-nous de notre liberté pour rester esclaves de factions impies! Élevez donc la voix, montrez-vous; que la Nation paraisse, et fasse rentrer dans le néant
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tous ces attroupemens d’idiots qui usurpent son nom , et qui , commandés par des fripons , vont nous perdre si vous n’y mettez tous la main! Ce moment est le seul qui nous reste : c’est le moment précis où nous allons décider de notre avenir. Malheur à nous si nous fermons l’oreille au premier avis que la guerre vient de nous donner ! Si notre conduite est courageuse et sage; si nos Représentans savent déployer en cette occasion ce grand caractère d’équité , de constance , de vigueur, qui est digne d’eux et de nous; si ceux des régimens de ligne qui ont montré un courage français, si ce bataillon de braves gardesnationales que la ville de Paris doit éternellement s’honorer d’avoir vu naître; en un mot, si tous les guerriers qui ont agi en bons soldats , en bons citoyens, en hommes libres, sont loués et récompensés comme ils le méritent; si ceux qui ont abandonné leur général sont chassés avec ignominie, et interdits pour jamais de l’usage des armes et des droits du citoyen; si les meurtriers de leurs chefs sont punis du dernier supplice 1 ; si les lâches qui massacrent les prisonniers sans
i. On lit dans le Moniteur du a 5 mai 179a qu’un des assassins du général Dillon, nommé Vasseur, fut condamné à mort par le. Jury du jugement de la ville de Douay. ( Note de V Éditeur.)
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défense sont livrés à la nation ennemie, afin que toute l’Europe sache que la Nation française désavoue ce droit des gens emprunté des Cannibales, et qu’elle n’est pas devenue libre pour faire la guerre comme les Barbares; si la Loi investit les généraux de tout le pouvoir nécessaire pour contenir leur armée dans une discipline exacte, et les punit de leur mollesse plutôt que de leur rigueur; si la Justice est toujours présente, et suit immédiatement le crime; si l’intolérable audace des confréries usurpatrices est réprimée; si les projets des généraux, la marche des armées, les plans d’attaques, ne sont plus, avant leur exécution, l’objet de discussions de clubs, le mal peut se réparer facilement ; nos généraux peuvent reprendre confiance; et nos troupes regagner leur propre estime et celle des étrangers. La perte d’un poste est peu de chose; mais l’honneur de la France a été plus compromis par de détestables actions qu’il ne l’avait été depuis des siècles.
Si, au lieu de tout cela, on n’apporte qu’indolence et que faiblesse là où justice et fermeté peuvent seules nous sauver, quel officier, ayant de l’âme et des talens, voudrait rester dans une telle armée ! Quel général voudrait commander des troupes capables de l’assassiner après l’avoir déshonoré! Quel citoyen ne frémirait pas
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«le faire la guerre à des ennemis à qui le massacre impuni de leurs prisonniers donnerait, ou un droit de représailles atroces, ou l’occasion bien honteuse pour nous de nous pardonner, et de nous vaincre en générosité et en vertu! Et quel peuple ne se croirait pas juste en méprisant un peuple qui ne serait devenu libre que pour oublier sa civilisation , et se dépouiller de l’humanité !
Et vous, à qui le vœu de vos concitoyens a confié les destinées de l’Empire, il est tems enfin de voir et de mesurer le précipice où nous courons à grands pas. Vous avez trop long -tems écouté ceux qui appellent patriotisme la haine de toute subordination; liberté , l’impunité de tous les crimes; qui n’ont des entrailles fraternelles que pour les brigands et les meurtriers, et qui cherchent une réputation d’humanité dans une pitié insolente pour des scélérats. Souvenez-vous que rien n’est plus humain, plus indulgent, plus doux que la sévère inflexibilité des lois justes; que rien n’est plus cruel, plus impitoyable que la clémence pour le crime; qu’il n’est point d’autre liberté que l’asservissement aux lois; que rien n’est aussi despotique , aussi sanguinaire que l’anarchie. Législateurs ! la France a entrepris avec courage et même avec joie une guerre dont le succès assurera sa liberté et celle de l’Europe entière.
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C’est à la France à fournir son armée; mais c’est à vous à la faire; et pour cela vous avez à créer et à réparer. Vous êtes chargés d’empêcher que les Français, en jurant de défendre leur liberté contre tous leurs ennemis, n’aient fait un serment frivole et vain. Des despotes étrangers, tout en disant qu’ils ne veulent point nous faire la guerre , osent nous dicter la Constitution sous laquelle il leur plaît que nous vivions : Législateurs ! c’est vous qui déciderez si ces outrageantes propositions sont des ordres à redouter, ou si elles ne sont que des bravades ridicules. Souvenez-vous enfin qu’une armée indisciplinée n’est redoutable qu’à son pays.
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Ce n mai 179a.
Un citoyen de Lille me demande, dans une lettre que j’ai reçue aujourd’hui , « par quelle in- « concevable et incompréhensible singularité les « meilleurs amis de la Constitution et ses enne- « mis les plus acharnés ont à-peu-près la même « façon de penser et la même aversion pour le « parti des Jacobins : ce qui , ajoute-t-il , lui pa- « raît un paradoxe, qu’il serait charmé de me voir « résoudre dans le Journal de Paris. » C’est ce que je puis faire très-aisément, en admettant la vérité du fait sur lequel il m’interroge, et en prévenant que par ces mots : le parti des Jacobins je n’entends point tous les individus qui se sont assemblés jusqu’ici dans l’église de ce nom , mais ceux qui forment véritablement un parti, qui président à toutes les opérations de ces sociétés , qui ont des plans et une administration, et qui, entretenant une vaste correspondance avec une multitude de sociétés semblables , éparpillées sur la France, ont composé et font vivre cette corporation, la plus destructive, la plus anti-sociale qu’il y ait jamais eu sur la terre, et que je ne
GEnvres anciennes. I 5
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cesserai de poursuivre tant qu’elle existera, ou tant que j’existerai.
Si, comme vraisemblablement il n’en doute pas , et comme aucun homme clairvoyant ne peut en douter, c’est à ce parti-là seul qu’il faut attribuer l’anarchie qui nous tourmente, et la désorganisation complète vers laquelle la France s’achemine à grands pas; si c’est ce parti-là qui, en affectant de se nommer Amis de la Constitution , ne s’est encore signalé que par des attaques ouvertes ou cachées, et par des déclamations violentes contre la Constitution ; qui , en parlant toujours des Lois, s’est mis au-dessus des Lois, fait les Lois, protège quiconque se dit patriote et désobéit aux Lois; qui, en parlant toujours de la Liberté, attaque violemment, dans les assemblées , dans les places publiques , dans les spectacles, dans les églises, et jusque dans les domiciles, la liberté de tout le monde; qui applaudit chaque jour de fougueuses inepties, menaçantes pour les propriétés , et défend ou excuse toutes les hordes de brigands par qui les propriétés sont ravagées; si c’est ce parti-là qui a semé partout la terreur, les soupçons, les défiances; qui hait et dénonce tout corps, tout magistrat , tout général , tout citoyen fidèle à son serment, et exécuteur des Lois; qui arme et soulève les soldats contre leurs chefs, appelle civisme
une ignominieuse indiscipline, et a seul causé, et déjà pallie, et vantera dans peu les atrocités, honteuses pour le nom français, dont la ville de Lille vient d’être le théâtre 1 ; si c’est ce parti-là qui fait tout cela, on ne peut nier qu’il n’inspire une juste haine à tous les vrais amis de la Constitution , c’est-à-dire à tous les amis de la justice , de l’humanité, des lois et de l’honneur national. Si, d’autre part, tous ceux à qui le nouvel ordre de choses déplaît, et que la Loi seule doit punir lorsque leur mécontentement ose aller jusqu’à la révolte ; si beaucoup d’autres encore, qu’on n’a accusés de mécontentement que parce qu’ils étaient riches ou d’un nom illustre, ont été en butte à mille fantaisies tyranniques de ce même parti; si ce parti-là a inventé exprès pour eux une jurisprudence autre que celle de la Constitution et de la Justice ; s’il les a poussés au désespoir, à la fuite , au crime ; si des troupes d’assassins ont incendié, pillé, dévasté leurs maisons; si, en beaucoup d’endroits, ils ont été frappés, massacrés, déchirés, et quelquefois mangés, et leurs femmes et leurs filles injuriées, fouettées, violées, et quelquefois égorgées; et si ce parti-là, lorsqu’il n’a pas osé approuver entièrement toutes ces actions , a du moins tâché d’inspirer de l’in-
t. Voyez le chapitre précédent. (No/e de V Éditeur.)
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diligence pour les scélérats qui les avaient commises, en les appelant le Peuple , et en disant que le Peuple était égaré; et si, ensuite, quand la première impression a été un peu affaiblie , il a nié ces crimes avec l’impudence la plus dérisoire; et, lorsqu’aujourd’hui de bons citoyens, des hommes qui ont une âme et des entrailles , qui aiment leur patrie, mais qui n’aiment pas les hypocrites diseurs de grands mots et fauteurs d’actions détestables, veulent ramener leurs concitoyens au joug des Lois, à un gouvernement équitable et ferme , c’est-à-dire à la Liberté , et leur rappellent avec amertume et avec douleur tous ces amas d’horreurs dont un petit nombre de Cannibales ont souillé le nom français, si ce même parti-là dénonce ces hommes à l’inimitié publique, les accuse de haïr la Liberté, la Constitution, de calomnier le Peuple, il n’est certes pas étrange que les victimes, ou que les parens et les amis des victimes de tant d’excès impunis, détestent le parti qui les a tous causés, tous justifiés; et que les ennemis de la Constitution haïssent par crainte ou par vengeance ceux que les bons citoyens haïssent par amour pour la Constitution et pour l’Humanité.
Mais la seconde partie de la question qui m’a été faite mérite bien quelques éclaircissemens. Il n’est pas exactement vrai que les ennemis de la
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Constitution, et surtout que ses ennemis les plus acharnés haïssent si fort ce parti qui menace de ruiner et la Constitution et la France elle-même ; et, si l’on veut se rappeler les discours échappés à des généraux ennemis, ou à des Français peu dignes de l’être, qui disaient : « ce parti-là périra «par lui- même; c’est des Constitutionnels que « l’on viendra difficilement à bout; » et, si l’on veut jeter les yeux sur un misérable pamphlet publié cette année par un ex-ministre 1 , qui, soit au contrôle général, soit dans ses écrits, soit dans ses projets contre-révolutionnaires, semble avoir toujours pensé qu’une fatuité sémillante et présomptueuse tenait lieu de talent, on s’assurera que parmi nos ennemis il en est plusieurs à qui leur instinct dit fort bien qu’ils doivent beaucoup plus compter, pour nous détruire, sur les secourables folies de cette faction que sur les armes étrangères. Certes, si quelque jour on venait à découvrir que plus d’un orateur de ces bruyantes cohues entretient une correspondance lucrative avec les ennemis de la France, je ne serais pas du
i . M. de Calonne. Ce pamphlet, intitulé : Lettre d'un Publiciste de France à un Publiciste d’ Allemagne , fut publié dans le mois d’octobre 1791. M. de Calonne en avait fait imprimer un précédemment sous le titre de Lettre des Princes, dans lequel il avait organisé un plan de contre-révolution en France.
(Nfitc de l’Éditeur .)
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nombre de ceux qui s’en étonneraient. L’un dit qu’il faut appeler au trône de France un des fils du Roi d’Angleterre. L’autre veut qu’on fasse une armée de tous les soldats chassés de leurs corps avec des cartouches jaunes. Cent infamies et cent extravagances pareilles y sont débitées tous les jours. Je ne conteste pas que la sottise, exaltée par des passions turbulentes, ne puisse atteindre à ce degré de démence; mais il ne serait pas impossible non plus que les hommes qui se dévouent ainsi de gaieté de cœur à l’exécration et à l’opprobre ressemblassent à ce Zopyre qui se coupait le nez et les oreilles pour gagner une ville à son maître '. En un mot, comme nos ennemis n’ont pas beaucoup à craindre de ce parti, et peuvent lui devoir beaucoup, il n’est pas bien assuré qu’ils le haïssent; et ceux d’entre eux qui le haïssent n’ont besoin pour cela que des raisons que j’ai indiquées.
Quelques citoyens honnêtes gémissent de voir une aversion insurmontable diviser ceux qui aiment leur patrie, et ceux qui la déchirent en disant l’aimer. Ces citoyens veulent des choses impossibles: car quelle alliance peut-il y avoir entre la franchise, l’industrie, les mœurs publiques,
i. Darius, roi des Perses. Voyez, dans Justin ,liv. I,chap.X, l’histoire de ce Zopyre. ( Note de l’Éditeur.)
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cl l’hypocrisie, la fainéantise, et tous les vices qu’elle entraîne ? Quel lien peut rapprocher ceux qui ne veulent obéir qu’aux Lois et ceux qui veulent que les Lois leur obéissent; ceux qui ne veulent point de maîtres et ceux qui crient à l’esclavage, s’ils ne sont pas maîtres? Ce n’est point de ce que les hommes de bien ne sont pas réunis aux brouillons qu’il faut gémir, mais de ce qu’ils ne le sont pas entre eux ; car alors les brouillons seraient étouffés ou réduits au silence; et la France n’aurait plus d’ennemis.
Je prie le citoyen de Lille à la demande duquel je crois avoir satisfait d’agréer mes remercîmens pour les choses obligeantes qu’il a bien voulu me dire. Plus il y réfléchira, plus il restera persuadé que notre Patrie sera heureuse et libre, seulement lorsque tous les citoyens seront comme lui, et qu’ils ne feront partie d’aucun club, d’aucune société politique, parce qu’ils haïront tout esprit de corps et de parti , pour me servir des judicieuses expressions de sa lettre.
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