‹ Œuvres;Chapitre 10 sur 112 · XXIV NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT · texte numérisé non relu

XXIV NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT

duquel il se trouve , commandent à l'orateur , qu'il n'accepte du christianisme que sa morale sublime, et le dogme, si important pour le bonheur de l'humanité , de l'existence de Dieu et de la spiritualité de l'âme* . Turgot est religieux à la manière de Socrate. En supposant que ce soit un tort, on ne doute pas que les chrétiens dignes de ce nom ne le lui pardonnent, et ne comprennent qu'au point de vue temporel du moins, la société n'a pas beaucoup à gémir de torts semblables.

Au surplus, il faut se hâter de le dire, cet homme qui n'eut toute sa vie qu'une passion , l'amour du vrai et du bien , était loin de considérer l'Évangile du même œil que les grands seigneurs beaux-esprits, les abbés de cour, et les traitants se disant philosophes , parce qu'ils étaient athées. Entre Voltaire, confondant la religion avec les erreurs de ses ministres , et le plus grand penseur du siècle écrivant ces paroles : « Chose admirable ! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci* », Turgot, malgré son extrême jeunesse, devait être et resta de l'avis de Montesquieu. Aussi, dans son premier discours, la thèse, si ancienne, de la supériorité du christianisme sur le paganisme, le parallèle, si vieux, du monde idolâtre avec le monde nouveau , semblent presque fournir un sujet tout neuf à son éloquence, tant il sait le rajeunir par la chaleur et l'élévation de la pensée ! Le mépris de la superstition, l'amour de la tolérance, ne lui paraissent pas devoir conduire à la négation des bienfaits du christianisme ; et il exalte au contraire avec force, dans un langage dont la sincérité n'a rien de suspect, tout ce qu'il y a de grand, de salutaire, de profondément social, dans une doctrine qui pose le niveau de l'égalité sur toutes les têtes, montre des frères aux forts dans les faibles, aux riches dans les pauvres, remplace la haine par l'amour, l'égoïsme par le dévouement, et enseigne à tous que le mérite consiste, non à diviniser ses passions, mais à les vaincre !

«Le livre de l'histoire moderne, a dit l'un de nos contem-

* On sait que Voltaire a dit : « Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. »

• Esprit des lois, livre XXIV, chapitre ni.

NOTICE HISTOKIQLE SUR TLRGOT. xxv

porains les plus illustres (M. de Chateaubriand), vous restera fermé, si vous ne considérez le christianisme ou comme une révolution divine, laquelle a opéré une révolution sociale, ou comme un progrès naturel de l'esprit vers une grande civilisation , système théocratique, système philosophique , qu l'un et l'autre à la fois, lui seul peut vous initier aux secrets de la société nouvelle.» Turgot est du petit nombre des philosophes qui comprirent cette vérité au dix-huitième siècle, et de la famille de ceux qui la défendent encore au dix-neuvième. Tout en est preuve pour ainsi dire dans son discours, et jamais l'excellence du principe chrétien n'a été proclamée, peut-être, avec un talent supérieur.

L'orateur envisage successivement l'influence de la religion sur le bonheur individuel des hommes, et ses effets sur la constitution du coi'ps politique ou de la société. Il expose d'abord la corruption du monde païen, et la barbarie de ses mœurs et de ses lois. Il montre le néant de la philosophie antique, l'incertitude, labizarrerie, l'extravagance de ses opinions sur la divinité, la nature de l'homme, l'origine des êtres, et surtout son superbe dédain pour la multitude , qu'elle aime mieux mépriser qu'instruire. A ce tableau , il oppose les grandes lumières, qu'au sein même de la barbarie , les théologiens tant décriés du moyen âge répandirent sur les questions qui intéressaient le plus l'avenir de l'humanité. Il fait voir les sciences, les lettres, les arts conservés par le christianisme , et met en évidence le caractère éminemment social de tontes ses institutions. Il demande enfin ce que sont devenus l'Egypte, l'Asie, la Grèce, et toutes les contrées de la terre où il n'a pu s'établir. On a accusé le christianisme de porter atteinte aux vertus purement humaines, et d'affaiblir les sentiments de la nature. Il repousse ces reproches en ces termes : «Quoi donc! elle aurait affaibli les sentiments de la nature , cette religion dont le premier pas a été de renverser les barrières qui séparaient les juifs des gentils? cette reHgion qui, en apprenant aux hommes qu'ils sont tous frères , enfants d'un même Dieu, ne formant qu'une famille immense sous un père commun , a

HXn NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT.

ï^ènfèrmé dans cette idée sublime l'amour de Dieu et l'amour des hommes, et dans ces deux amours tous les devoirs?»

Arrivant ensuite à l'action exercée par le christianisme sur la politique, qu'il appelle « l'art de faire le bonheur des sociétés et d'en assuter la durée )>, il établit, parles faits et lé raisonnertient, combien elle a été bieti faisante.

« Ni les progrès lents et successifs, dit-il, ni la variété des événements (Jui élèvent les Ëtats sur lés ruines les uns des autres, n'oiit pu abolit un vice fondamental enraciné chez toutes les nations , et qUe la seule religion a pu détruire, tînie injustice générale a régné dans les lois de tous les peuples^ Je vois partout que les idées de ce qu'on a nommé le bieU public, ont été bornées à Un petit nombre d'hommes ; je vois que les législateurs les plus désintéressés pour leurs personnes ne l'ont point été pour leurs concitoyens, pour la société, ou pour la classe delà société dontils faisaient partie : c'est que l'amourpt*opre , pour embrasser une sphère plus étendue , n'en est pas moins disposé à l'injustice, quand il n'est pas contenu par de grandes lumières ; c'est qu'on a presque toujours mis la vertu à se soumettre aux opinions dans lesquelles on est né ; c'est que ces opinions sont l'ouvrage de la multitude qui nous entoure, et que la multitude est toujours plus injuste que lesparticuhers, parce qu'elle est plus aveugle et plus exempte de remords.

« Ainsi, dans les ancieniies républiques , la liberté était moins fondée sur le sentiment de la noblesse naturelle des hommes, que sur un équilibre d'ambition et de puissance entre les particuliers. L'amour de la patrie était moins l'amour de ses concitoyens, qu'une haine commune pour les étrangers. De là , les barbaries que les anciens exerçaient envers leurs esclaves; de là, cette coutume dé l'esclavage fépatidue autrefois sur toute la terre ; ces cruautés horribles dans les guerres des Grecs et des Romains ; cette inégalité barbare entre les deux sexes, qui règne encore aujourd'hui dans l'Orient ; ce mépris de la plus grande partie des hommes, inspiré presque partout aux hommes comme une vertu , poussé dans l'Inde jusqu'à

NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT. xxvii

craindre de toucher un homme de hasse naissance ; de là, la tyrannie des grands envers le peuple dans les aristocraties héréditaires , le profond abaissement et l'oppression des peuples soumis à d'autres peuples. Enfin , partout les plus forts ont fait les lois et ont accablé les faibles ; et, si l'on a quelquefois consulté les intérêts d'une société, on a toujours oublié ceux du genre humain .

« Pour y rappeler les droits et la justice, il fallait un principe qui pût élever les hommes au-dessus d'eux-mêmes et de tout ce qui les environne , qui pût leur faire envisager toutes les nations et toutes les conditions d'une vue équitable, et en quelque sorte par les yeux de Dieu même ; c'est ce que la religion a fait. En vain les États auraient été renversés, les mêmes préjugés régnaient par toute la terre, et les vainqueurs y étaient soumis comme les vaincus. En vain l'humanité éclairée en aurait-elle exempté un piince, un législateui' : aurait-il pu corriger par ses lois une injustice intimement mêlée à toute la constitution des États , à l'ordre même des familles , à la distribution des héritages? N'était-il pas nécessaire qu'une pareille révolution dans les idées des hommes se fît par degrés insensibles , que les esprits et les cœurs de touS les particuliers fussent changés? Et pouvait-on l'espérer d*un autre principe que celui de la religion ? Quel autre aurait pu combattre et vaincre l'intérêt et le préjugé ainsi réunis ? Le crime de tous les temps , le crime de tous les peuples, le crime des lois mêmes, pouvait-il exciter des remords, et produire une révolution générale dans les esprits? — La religion chrétienne seule y a réussi. Elle seule a mis les droits de l'humanité dans tout leur jour. On a enfin connu les vrais principes de l'union des hommes et des sociétés ; on a su allier un amour de préférence pour la société dont on fait partie, avec l'amour général de l'humanité. »

Le second Discours en Sorbonne * est une esquisse rapide et brillante de l'histoire des progrès de l'esprit humain. Il est surtout remarquable , en ce que la conception philosophique ♦ PronoDcé le 11 décembre 1750.

xxviii NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT.

de la perfectibilité indéfinie de notre espèce , ou la doctrine du progrès, se rencontre là formulée pour la première fois. Cette . doctrine , qui paraît avoir été chez Turgot une conviction profonde, ne se trouve, par malheur, qu'indiquée au début de son discours, et y manque de développement. Le fait est d'autant plus regrettable , qu'il a laissé aussi sans exécution un grand ouvrage, où, selon le témoignage de Condorcet, il devait exposer, dans un ordre méthodique, toutes ses idées sur l'âme humaine, sur l'ordre de l'univers, sur l'Être suprême , sur les principes des sociétés , les droits des hommes, les constitutions pohtiques , la législation , l'administration , l'éducation physique, les moyens de perfectionner l'espèce humaine, relativement au progrès et à l'emploi de ses forces, au bonheur dont elle est susceptible, à l'étendue des connaissances auxquelles eUe peut s'élever, à la rectitude, à la clarté, à la simplicité des principes de conduite, à la délicatesse, à la pureté des sentiments qui naissent et se développent dans les âmes, aux vertus dont elles sont capables. Voici toutefois comment s'exprimait le jeune philosophe :

« Les phénomènes de la nature, soumis à des lois constantes, sont renfermés dans un cercle de révolutions toujours les mêmes. Tout renaît, tout périt; et dans ces générations successives, par lesquelles les végétaux et les animaux se reproduisent, le temps ne fait que ramener à chaque instant l'image de ce qu'il a fait disparaître. — La succession des hommes, au contraire, offre de siècle en siècle un spectacle toujours varié. La raison, les passions, la liberté, produisent sans cesse de nouveaux événements. Tous les âges sont enchaînés par une suite de causes et d'effets, qui lient l'état du monde à tous ceux qui l'ont précédé. Les signes multipliés du langage et de l'écriture, en donnant aux hommes le moyen de s'assurer la possession de leurs idées et de les communiquer aux autres , ont formé de toutes les connaissances particulières un trésor commun, qu'une génération transmet à l'autre, ainsi qu'un héritage, toujours augmenté des découvertes de chaque siècle ; et le genre humain j considéré depuis son origine , paraît aux

Page 1