‹ Œuvres;Chapitre 19 sur 112 · NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT. XLI · texte numérisé non relu

NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT. XLI

La conduite de Turgot dans son intendance eut pour règle les idées des physiocrates, qui commençaient à gagner du terrain dans l'opinion de tous les amis du progrès. A cette époque, où l'on avait sous les yeux les tristes résultats de l'intervention du gouvernement dans l'ordre économique , les penseurs estimaient que les souffrances de la société provenaient, non de la divergence nécessaire des intérêts individuels, mais de la compression imprudente qu'on faisait subir à leur essor dans le cercle que la justice a tracé. La liberté, la propriété, la famille, ne leur paraissaient pas constituer des abus; et ils n'avaient pas imaginé, comme certains philosophes de nos jours, qu'un pouvoir quelconque pût s'arroger le droit de discuter l'abolition ou le maintien de la personnalité humaine. Aussi Turgot, loin de vouloir offrir cette dernière en holocauste à l'État, n'eut-il d'autre but que de l'affi'anchir de toutes les gênes qui ne sont pas inhérentes à l'état de société. L'amélioration de l'assiette et de la perception de l'impôt, la réforme de la mihce, la suppression de la corvée, et le relâchement des mille liens dans lesquels se débattaient les hidustries agricole , manufacturière et commerciale , devinrent l'objet principal des efforts que lui suggérait son ardent amour de l'humanité. Il tentait ainsi de rétablir l'individu dans la jouissance de ses droits naturels, pour qu'il eût intérêt à respecter ses devoirs de citoyen.

Simple agent du pouvoir exécutif, Turgot n'avait qu'une autorité dont les limites étaient fort restreintes. 11 y suppléa par l'ascendant que donnent les lumières et la vertu. Ses rapports au Conseil d'État, sa correspondance avec les ministres, l'exposé plein de force et de modération de ses doctrines gouvernementales, en assuraient presque toujours le triomphe. En même temps, il combattait par des moyens analogues les obstacles que ses innovations rencontraient dans l'ignorance et les ])réjugés populaires. Dans des circulaires touchantes, il a|>pelait les curés et tous les notables habitants des villes et des campagnes à lui prêter le secours de leur influence, soit pour cadastrer le Limousin, soit pour substituer à l'impôt inique de

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la corvée une contribution additionnelle à la taille, soit pour protéger, dans l'opinion publique, la loi de 1763 rendue en faveur de la libre circulation des grains. En même temps encore, il instituait les premiers ateliers de charité ; fondait à Limoges une école d'accouchement et une école vétérinaire; ajoutait, de ses propres deniers, un second prix à celui que décernait annuellement la Société d'agriculture de la même ville; et, comme président de cette Société, imprimait à ses travaux une direction qui produisait les améliorations les plus heureuses dans l'économie rurale de toute la généralité. L'ensemble de ces mesures conquit rapidement à Turgot la confiance de ses administrés ; et à l'aide de cette confiance, il opéra presque des pi'odiges. Revenu de l'opinion, justifiée par une trop longue expérience, que le bien qu'on prétendait lui faire servait toujours de prétexte pour aggraver les maux qu'il supportait réellement, le peuple des campagnes bénit le premier magistrat qui compatissait d'une manière véritable à ses souffrances, et se prêta avec docilité à l'exécution de ses projets. Il ne dépendait pas de Turgot de soumettre les privilégiés à la taille, mais nuls soins , nuls efforts ne lui coûtèrent pour en répartir le fardeau équitablement entre ceux que la loi condamnait à le porter. Cent soixante lieues de routes nouvelles furent construites, les anciennes réparées et tenues dans un parfait état d'entretien, non plus par de pauvres paysans que l'amende et la prison forçaient à travailler sans salaire, mais par des entrepreneurs soldés sur les fonds des communes, auxquelles le Trésor tenait ensuite compte de leurs avances. Une autre charge accablante pour l'agriculture, une autre source d'odieuses vexations individuelles à cette époque, était le système de réquisitions adopté pour le transport des équipages militaires \ Turgot l'abolit, comme la corvée pour la construction des grandes routes , en faisant exécuter ce service à prix d'argent, au moyen d'entrepreneurs payés sur une imposition que ne supportaient pas les lieux de passage exclusivement ,

' Voyez Lettres au contrôleur-général sur l'abolition de la corvée pour les transports militaires, tome II, p. 98 et suiv.

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mais la province tout entière. Parmi les fléaux qui désolaient les campag:nes, il fallait encore compter la milice. Le service militaire, dans lequel Turgot voyait avec raison la plus lourde des charges qui pèsent sur le peuple, et qu'il croyait possible autrement que par l'emploi de la force, qui n'accuse dans le pouvoir que le mépris de la justice et de l'humanité, offi'ait alors, entre autres abus, celui qu'on n'y tolérait pas les engagements volontaires. L'administration avait imaginé d'interdire aux communes qu'elles se cotisassent pour fournir des remplaçants libres à ceux de leurs membres qui étaient atteints par le sort. Cette tyrannie gratuite avait pour effet, non de diminuer, mais d'accroître la répugnance pour le métier de soldat. L'époque du tirage amenait ainsi, chaque année, la désertion périodique d'une partie des jeunes gens dans chaque paroisse; et il s'ensuivait des rixes sanglantes , de village à village, pour garder ou ramener les fuyards. Turgot mit fin à ce désordre, en repoussant l'intervention des communes dans l'exécution de la loi, en l'appliquant lui-même avec l'impartialité la plus sévère, et surtout en obtenant du ministère de ne pas exécuter les articles des ordonnances contraires au remplacement *.

En 1770 et 1771 , la nature vint contrarier le cours des bienfaisantes opérations de ce grand administrateur. Le Limousin, pays montagneux , où l'état arriéré de l'agriculture concourait avec l'infertihté du sol pour réduire la masse du peuple à se nourrir de blé noir , de maïs et de châtaignes , fut affligé de deux disettes successives. Alors se réveillèrent tous les vieux préjugés contre la libre circulation des grains. Les cours souveraines et les magistrats municipaux, dont l'ignorance en économie politique égalait celle de la multitude, tentèrent d'exhumer, de la poussière de leurs greffes, une foule de dispositions à l'aide desquelles , au lieu de mieux assurer la subsistance publique , on ne produisait que l'effet contraire, en gênant l'action du commerce , en s opposant à

• Voyez Lettre au ministre de la guerre sur la milice^ tome II, p. US; et, dans cette lettre, le cas que faisait Turgot des tirades d'éloquence débitées en rbonneur delà gloire militaire (p. 12i).

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la liberté des approvisionnements , et en violant sans scrupule le droit de propriété dans la personne des cultivateurs. Turgot fit casser toutes les mesures de ce genre par le Conseil, prescrivit la modération et la fermeté à tous les agents sous ses ordres , éclaira le peuple par l'intermédiaire des curés , et ne négligea aucun des moyens qui étaient en son pouvoir pour lui procurer du pain et du travail. Aux secours qu'il obtint du gouvernement, il joignit toutes ses ressources personnelles disponibles, et contracta même un emprunt de 20,000 livres pour le répandre en bienfaits. Il organisa les ateliers de charité de manière que les hommes , les femmes et les enfants pussent y trouver de l'occupation , et leur subsistance à la portée des lieux où on les employait. Il établit des bureaux de charité dans toutes les communes , et leur traça minutieusement leurs devoirs dans une longue instruction qui commence par ces belles paroles : « Le soulagement des hommes qui souffrent est le devoir de tous et l'affaire de tous. » En conséquence, la charité fut provoquée dans toutes les classes, et l'égoïsme combattu fortement, même par des mesures coercitives. Si toute l'activité de Turgot, et la liberté du commerce qui ne peut faire des miracles, surtout quand on l'improvise, ne préservèrent pas le Limousin d'une misère cruelle, elles parvinrent du moins à le sauver des horreurs de la famine. Ce grand homme rendit ensuite un compte fort détaillé de toutes ses opérations au contrôleur-général. Dans ce document qui porte, comme tout ce qui est sorti de sa plume, l'empreinte de l'admirable simplicité avec laquelle il faisait le bien , les lignes suivantes sont les seules qui se rapportent à sa personne. Il avait excédé d'environ 90,000 livres le crédit que le ministre lui avait ouvert, et il s'en excuse en ces termes : « J'ose me flatter qu'un déficit de moins de 90,000 livres sur des opérations de plus de 1,240,000 livres vous étonnera moins, et que vous jugerez moins défavorablement de mon économie; peut-être vous paraîtrai-je mériter quelque approbation : c'est la principale récompense que je désire de mon travail'. » • Voyez Travaux relatifs à la disette de 1770 et de 1771 dans la généra'

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