XLVI NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT
l'œuvre qu'il est le plus important de consulter, pour juger du mérite des attaques dont cette doctrine a été l'objet ; en second lieu, il n'existe pas, hormis en un seul point qui caractérise le système des physiocrates , d'exposé plus précis , plus élégant et plus clair, des principes généraux de la science, tels qu'ils ont été posés par Ad. Smith lui-même. Qu'on interroge tour à tour Turgot et Smith sur le sens de ces mots : Valeur, richesse^ travail, terre, capital, production directe ou indirecte, population, échange, marchés, débouchés, distribution, salaires, rente, profits, impôt, revenu, termes qui, selon la remarque d'un de nos maîtres les plus habiles *, résument toute la science de la richesse , et Ton trouvera, en effet , que l'un et l'autre formulent la même réponse. Il règne entre les deux philosophes le plus parfait accord dans l'analyse secondaire ; mais la scission est au point de départ, et elle est profonde.
Il était rationnel que les premiers économistes , lorsqu'ils voulurent étudier la richesse scientifiquement , commençassent par soulever ces deux questions : Quelle en est la nature ? Quel en est le principe? A la première, ils répondirent qu'il n'y avait pour l'homme d'autre richesse que la matière, quand elle était propre à satisfaire ses besoins de nécessité , d'utilité ou d'agrément. Quant à la seconde , ne croyant pas opportun de rappeler ce qui n'était ignoré de personne, que la nature ne fournit rien à notre espèce sans travail, ils affirmèrent que le principe, l'élément primordial, générateur de toute richesse, était la terre. S'ils se fussent bornés à émettre cette proposition, aussi évidente en soi que celle de la nécessité du travail, leur découverte, à coup sûr, n'eût pas été bien méritoire. Mais ces esprits éminents, et leur gloire vient de là , surent en tirer le même parti qu'ont tiré les géomètres de quelques axiomes mathématiques, qui ne sont pas moins à la portée de toutes les intelligences. Par l'examen de cette vérité si simple, que jusqu'alors nul ne l'avait jugée digne de
' M. Rossi, Cours d'économie politique, totiie 1, page M.
NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT. XLVIl
la plus légère attention , ils découvrirent que le travail agricole se distinguait essentiellement de celui de l'industrie proprement dite. En agriculture, établirent-ils, l'ouvrier produit nécessairement au delà de sa subsistance ; et c'est ce phénomène seul qui a rendu tous les autres travaux, et par conséquent la civilisation, possibles. On ne peut nier, eh effet, que , si la providence eût combiné l'ordre économique de telle sorte que les hommes, à mesure qu'ils se multipliaient, n'eussent pu demander au sol que ce qui était indispensable au soutien rigoureux de leur existence, il n'y eût jamais eu dans le monde d'autres occupations que la chasse, la pêche, l'élève des bestiaux et le labourage. Mais, puisqu'il en a été autrement, et qu'à côté de ces industries fondamentales et qui se suffisent à elles-mêmes, il s'en est élevé mille autres qui n'ont pas en soi leur principe d'existence , elles l'ont donc tiré d'ailleurs. Et d'où serait-ce, sinon de cet excédant, de ce superflu de matières premières indispensables à nos besoins, que donne le travail agricole, ou du produit net de la terre? S'il est incontestable , et les physiocrates démontrent cette vérité par des arguments restés jusqu'à ce jour sans réponse concluante, que ce produit net, touché par les propriétaires, sous le nom de rente ou de fermage , soit le fonds sur lequel vivent ces mêmes propriétaires, et subsistent en partie tous ceux qui ne prennent point part aux travaux de l'agriculture, ne doit-on pas reconnaître que le travail agricole est le travail par excellence, ou le ressort, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui communique le mouvement à tous les rouages du mécanisme économique de la société ?
Cette théorie , savamment développée par les physiocrates et surtout par Turgot, ne les empêche pas d'admettre la distinction, conçue plus tard par Ad. Smith, entre la terre, le capital et le travail , comme éléments de la richesse. Mais ils ne la considèrent que comme un simple artifice de méthode, parce que , selon eux , le capital dérive de la terre , et que le travail industriel ( manufacturier et commercial ) n'est qu'un
XLViii NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT.
moyen pour conserver et distribuer la richesse, et non pour la produire'.
Au lieu d'examiner sérieusement cette doctrine des premiers économistes, on a feint de croire qu'ils niaient l'utilité du travail industriel , et l'on a mis à contribution toutes les ressources de la logique et de l'éloquence pour leur démontrer que la toile n'était pas moins richesse que le chanvre ou le lin, et qu'on ne cultiverait ni lin, ni chanvre, si l'on ne pouvait en faire de la toile, ou tirer de ces matières quelque autre produit. En vérité, Gournay, Quesnay, Turgot, Condillac, Condorcet, etbeaucoup d'autres, n'avaient pas besoin d'une pareille leçon. Lorsque de tels hommes vinrent poser la grave question : Quel est le principe de la richesse ? à une époque où les métaux précieux en étaient réputés la source et où , par suite de ce préjugé , l'industrie manufacturière et le commerce extérieur excitaient seuls la solhcitude des gouvernements, il ne s'agissait sans doute pas, pour ces philosophes, de rechercher si le travail non agricole était ou n'était point indispensable à notre espèce pour pourvoir à l'infmie variété de ses besoins. Interprété en ce sens, le problème n'eût certainement pas mérité l'honneur d'une discussion; et, puisqu'on l'a discuté beaucoup cependant, il faut bien qu'on ait compris qu'il avait une autre portée. Il est difficile, en effet, de méconnaître que sa solution domine toute la science économique, si cette science a pour objet de demander à la nature des choses la connaissance des lois qui doivent diriger l'application des forces physiques et intellectuelles de l'homme, pour procurer plus de bien-être matériel à tous les membres de la société. Quoiqu'on ait affirmé cent fois le contraire, les peuples n'ont jamais ignoré que le travail fût nécessaire à l'acquisition de la richesse : ce qu'ils ne savaient pas , c'est qu'on pouvait tout à la fois travailler et ne pas s'enrichir , parce qu'on réglait sa conduite en consé-
* Voyez sur ce point, Éloge de Gournay, page 266 de ce volume, les observations de Dupont de Nemours.