IV. — Origine du haut prix de l'argent à Angoulême
Il est aisé de comprendre que la circonstance d'un commerce également susceptible de gros risques et de gros profits, et celle d'une place dégarnie de capitaux, se trouvant réunies dans la ville d'AngouIême, il en a du résulter un taux courant d'intérêt assez haut, et plus fort en général qu'il ne l'est dans les autres places de commerce. En efi'et, il est notoire que depuis une quarantaine d'années la plus grande partie des négociations d'argent s'y sont faites sur le pied de huit ou neuf pour cent par an, et quelquefois sur le pied de dix, suivant que les demandes étaient plus ou moins nombreuses, et les risques à courir plus ou moins grands.
V. — Banqueroutes récentes à Angoulême; manœuvre dont elles ont elé accompagnées.
Il est encore assez naturel que dans un commerce tel que je viens de dépeindre celui d'AngouIême, les banqueroutes soient très-fréquentes ; et c'est ce qu'on voit effectivement. Il s'en est fait, depuis quelque temps, deux assez considérables qu'on peut, sans jugement téméraire, regarder comme frauduleuses, et qui paraissent avoir
beaucoup de connexité avec les manœuvres des dénonciations contre les prêteurs d'argent. Elles avaient été préparées par une autre manœuvre assez singulière. Le nommé T — -P , un autre T — , distingué par le nom de la V (ce sont les deux banqueroutiers), le
nommé N , ancien aubergiste d'Angoulême, qui depuis s'étant
jeté dans une foule d'entreprises mal concertées, se trouve réduit aux abois, et deux ou trois autres particuliers s'étaient concertés pour se faire des billets au profit les uns des autres, sans qu'il y eût aucune valeur réelle fournie, mais seulement un billet de pareille somme, signé de celui qui recevait le premier. Ces billets étaient successivement endossés par tous ceux qui trempaient dans cette manœuvre. Dans cet état, le porteur d'un de ces billets s'en servait, ou pour faire des payements, ou pour emprunter de l'argent d'un banquier, ou de tout autre possesseur de capitaux : celui qui recevait le billet, le voyant revêtu de plusieurs signatures, et n'imaginant pas que tous les signataires pussent manquer à la fois, le prenait sans difficulté. Pour éviter que la manœuvre ne fût découverte, les porteurs de billets avaient l'attention de ne jamais présenter à la même personne les billets qui se compensaient réciproquement. L'un portait à un banquier le billet fait par exemple par N.... au
profit de T.... -P...., et on portait à un autre le billet fait par T -
P au profit de N Par ce moyen , les auteurs de cette manœuvre
avaient su se former un crédit sans aucun fonds, sur lequel ils faisaient rouler différentes entreprises de commerce. On prétend que T.... -P.... qui avait déjà fait, il y a quelques années, une première banqueroute dans laquelle ses créanciers avaient perdu 80 pour 100, avait su, par ce crédit artificiel, se procurer des fonds très-considérables avec lesquels il a pris la fuite à la fin de l'été dernier.
VI. — Connexité de la manœuvre des banqueroutiers avec celle des dénonciations
de faits d'usure.
Ceux qui avaient eu l'imprudence de donner de l'argent sur ces billets frauduleux ont paru dans la disposition de poursuivre les endosseurs. C'est alors que ceux-ci ont imaginé de se réunir avec quelques autres particuliers ruinés comme eux, et d'intimider ceux qui voudraient les poursuivre, en les menaçant de les dénoncer à la justice comme ayant exigé des intérêts usuraires ; ils ont, en effet, réalisé cette menace, et les troubles arrivés dans le commerce d'Angoulême sont l'ouvrage de cette cabale. Les principaux chefs
sont ce nommé N dont j'ai déjà parlé, un nommé la P , maître
de forge à Bourumil, près de Nontron, petite ville du Périgord, un
nommé C M , et plusieurs autres marchands, banqueroutiers
ou prêts à l'être. Ces trois particuliers se sont associés avec un procureur nommé T — qui leur sert de conseil et d'agent principal.