V. Si les besoins artificiels des hommes % habilement mis en
' J.-B. Say a développé cette pensée dans ces termes : « On est trop porté à prendre ce mot (celui de circulation) en bonne part et sans se rendre raison de ce qu'il signifie. Dans l'économie des nations, ce qu'on entend par le mot de circulation est le passage de la monnaie ou des marchandises d'une main dans une autre par voie d'échange. On s'imagine que le corps social a d'autant plus de vie et de santé que la circulation des valeurs est plus rapide et plus générale : oui , quand cette circulation sert à la confection des produits ; non, quand elle n'ajoute à l'objet qui circule aucune utilité, aucune valeur nouvelle Une telle circulation est celle qui s'opère sur les fonds publics. Semblable à celle des jetons sur une table de jeu , elle ne procure aucun gain sans causer une perte équivalente ; et les intérêts des capitaux qu'on y emploie sont une perte pour les capitalistes et pour les industrieux , dont ils pouvaient favoriser les conceptions et l'activité. » {Cours d'économie politique^ tome II, p. 438.)
C'est qu'en effet la circulation de la bourse n'a rien de commun avec celle du travail, dont parle Tucker. (E. D.)
^ 11 ne suffit pas que les habitants d'un État soient nombreux pour se donner les uns aux autres un emploi réciproque : il faut, de plus, des capitaux qui mettent le travail en mouvement ; et Tucker s'écarte souvent du vrai, faute d'avoir bien saisi ce principe (E. D.)
^ Le fait est exact, mais il ne provient pas de la cause que lui assigne l'auteur : on émigré des pays mal peuplés , non parce que la population y est rare , mais parce que les capitaux manquent au travail. (E. D.)
* Voyez Adam Smith, volume I"*', p. 176, tome V de cette Collection. ** Les besoins naturels de l'humanité ne peuvent être qu'en petit nombre ; la nourriture, le vêtement, un abri contre les injures de l'air, voilà des choses fort simples sur lesquelles les hommes les moins industrieux peuvent, en général , se procurer tout ce que la vie animale exige. Mais comme les hommes, dans cet état, n'auraient pas été fort éloignés de celui des brutes, la plus grande partie des obligations morales, (jui forment l'essence delà vertu sociale et de nos devoirs respectifs, y aurait été inconnue. Si donc il entre dans les vues sages de la Providence qu'il y ait un rapport réel et une subordination entre les différents membres de la société, il doit
œuvre et réglés par de sages lois, ne sont pas le grand ressort de la machine du commerce?
VI. Mais si, lorsque ces besoins dégénèrent en intempérance, en folie, en vice, ils ne deviennent pas un grand obstacle au mouvement constant et régulier de cette machine, et s'ils ne tendent pas nécessairement à l'arrêter enfin tout à fait?
VII. Si le commerce, considéré sous le point de vue le plus étendu, n'a pas avec les principes de la bonne morale une liaison essentielle? Si, en conséquence, la corruption actuelle des mœurs ne doit pas être regardée comme la vraie cause pour laquelle tant d'hommes manquent d'emploi, parce que la débauche leur a fait perdre et le goût du travail et le crédit nécessaire pour se procurer des matières à ouvrager?
VIII. Si les besoins artificiels des ivrognes sont par leur nature aussi étendus, aussi commer cables pour ainsi dire, que ceux d'un peuple sobre, frugal, industrieux, qui échange son travail avec le nécessaire ou les commodités de la vie, c'est-à-dire avec le travail des autres, et qui augmente le nombre des citoyens en nourrissant des enfants pour fournir après lui cette carrière respectable?
IX. Si le jeu, la débauche, la mendicité, la paresse, les maladies ne donnent pas aussi de l'emploi à quelques hommes, par exemple aux prêtres et au bourreau?
X. Si un peuple vicieux et corrompu travaillera à aussi bas prix et aussi bien qu'un peuple vertueux et sobre? Si notre commerce étranger ne souffre pas par cette cause? Si la quantité de nos exportations n'augmentera pas sensiblement lorsque nous travaillerons mieux et à meilleur marché que nous ne faisons, et si nos vices nationaux ne sont pas encore , sous ce point de vue , une seconde cause du manque d'emploi des hommes?
XI. Si, dans toutes les contestations relatives à des points de commerce (lorsque par exemple le marchand et le fabricant portent au Parlement des prétentions directement contradictoires), il n'y a pas un moyen facile et naturel pour reconnaître où se trouve
y avoir des besoins arlificiels relatifs aux difTéreDts États; et mieux un homme remplit les devoirs de son rang, plus il est à portée de contribuer au bonheur général en donnant un mouvement constant et régulier à la circulation du travail et de Tinduslrie dans tous les ordres de la société auxquels il est enchaîné par des rapports multipliés. C'est là un des points essentiels par où l'homme diflêre de la brute. {Note de Vauteur.)
le bien général et l'intérêt de la nation, en demandant quel système fera employer plus de hras en Angleterre, quel système fera porter chez V étranger plus d'ouvrages de nos manufactures? La réponse à cette question ne serait-elle pas toujours la décision du procès?
XII. Une recrue d'étrangers sobres, économes, industrieux, pe créerait-elle pas de nouvelles sources d'emploi au dedans et d'exportation au dehors?
Section V. — Examen des autres causes auxquelles on attribue le manque d'emploi
des hommes.
I. S'il est possible dans la nature des choses que tous les négoces et tous les métiers soient à la fois surchargés d'hommes, et si \ en supposant que pour ôter à toutes les professions ce prétendu superflu, on retranche de chacune un certain nombre d'hommes, en sorte que la même proportion subsiste entre elles, ceux qui resteront n'auront pas évidemment le même droit de se plaindre qu'ils pouvaient avoir auparavant?
IL Si tandis que chaque marchand ou chaque fabricant, pour son intérêt particulier, trouve toujours que trop de gens se mêlent de son négoce, il y en a cependant un seul qui pense dans le fait* que le trop grand nombre d'hommes occupés à d'autres professions lui ôte des pratiques ?
III. Si une profession particulière ou une branche de commerce quelconque se trouvait quelquefois surchargée ^ , le mal ne porte-
1 S'il y a trop de 1,000 charpentiers pour fournir aux besoins de 400,000 habitants, il y en aura trop de 100 pour fournir au besoin de 10,000. Le nombre des habitants est donc ici indifférent. La surcharge n'est donc qu'une disproportion entre le nombre des hommes dans un métier, et celui des hommes qui exercent les autres métiers : une surcharge répartie proportionnellement sur toutes les professions laisserait donc subsister entre elles le même équilibre , et ne serait plus une surcharge. {Note de Turgot.)
' Un tailleur trouve qu'il y a trop de tailleurs ; mais le cordonnier qui en paye d'autant moins cher ses habits, trouve peut-être qu'il n'y en a pas assez, et réciproquement. Comptez les voix sur la prétendue surcharge de chaque profession en particulier, et vous trouverez d'un côté les seuls artisans de chaque profession, et de l'autre tout le corps entier de la société : la prétention de chaque profession a toujours contre elle la pluralité des voix. C'est ainsi que Cicéron prouve la supériorité du courage des Romains sur les autres nations, en opposant à la prétention de chacune l'accord de toutes les autres à lui préférer les Romains. {Note de Turgot.)
' Plusieurs métiers peuvent éprouver une sorte de fluctuation par les variations des babillements et les caprices de la mode ; et , par là, il sera très-souvent vrai
rait-il pas avec lui son remède? Quelques-uns de ceux qui exercent ce métier n'en prendraient-ils pas un autre * ? Ne se formerait-il pas moins d'apprentis pour un métier devenu moins lucratif? Employer un autre remède ne serait-ce pas, pour guérir un mal passager, en introduire de bien plus dangereux et bien plus propres à s'enraciner?
IV. Si nous avons un grand nombre de bras inoccupés par le défaut de demande de leur travail, quel sera la meilleure politique, de chasser ou d'appeler des consommateurs?
V. Je suppose qu'on chasse la moitié des hommes qui sont actuellement dans la Grande-Bretagne, qu'importe quel nom on leur donne ; je demande si c'est un moyen de procurer plus de travail à ceux qui resteraient, et si au contraire cinq millions d'habitants de plus n'augmenteraient pas du double l'emploi des hommes et les consommations*?
qu'ils auront ou trop ou trop peu de mains. Dans une pareille circonstance, les personnes attachées au métier que la mode abandonne, manquent effectivement d'emploi. Mais qui peut tirer de là un argument contre le bill de naluralisation? la même chose n'arriverait-elle pas, quand il n'y aurait en Angleterre que la dixième partie du peuple qu'elle nourrit ; et les villes les moins habitées n'en font-elles pas tous les jours l'expérience?
Un deuil long et général dans une nation est encore une cause qui augmente prodigieusement la demande d'une sorte de marchandise, et qui arrête totalement le débit de quelques autres; mais on ne peut pas empêcher de pareils hasards : ils pourraient arriver en France ou en tout autre pays sans aucun rapport au nombre des habitants. (Note de l'auteur.)
' Quelque vrais que soient ces principes, il faut avouer (jue les variations dans les modes et les caprices des consommateurs font souvent qu'une profession particuUère se trouve réellement surchargée d'hommes. L'industrie se met d'elle-même en équilibre avec les salaires offerts. S'il y a un métier où l'on gagne plus, un certain nombre d'artisans abandonne celui où l'on gagne moins. Mais, si la communication est interceptée entre les différents canaux de l'industrie par des obstacles étrangers ; si des règlements téméraires empêchent le fabricant de se plier au goût du consommateur; si des communautés exclusives, des a|)prentissages de dix ans pour des métiers qu'on peut apprendre en dix jours ; si des monopoles de toute espèce lient les bras à ce malheureux artisan, qu'un changement de mode oblige de renoncer à un travail qui ne le nourrit plus, le voilà condamné par notre police à l'oisiveté, et forcé de mendier ou de voler. C'est ainsi que, par nos règlements et nos communautés, les hommes nous deviennent à charge. Mais est-ce là un argument contre l'augmentation du nombre des citoyens, ou contre nos communautés exclusives et nos règlements? (Note de Turgot.)
' Ces hommes éprouveraient certainement le besoin de consommer; mais, si jes capitaux manquaient pour leur fournir du travail, avec quoi payeraient-ils le montant de leurs consommations? — Voyez les notes 2 et 3 de la page 328. (E. D.
Le chevalier Josias Child n'a-t-il pas traité d'erreur populaire cette idée, que nous avons plus de mains que nous n'en pouvons employer? Était-ce un bon juge en matière de commerce? Et n'estce pas une maxime incontestable que le travail d'un homme donne de l'ouvrage à un autre homme ^?
SiiCTiox VI. —Faux prétexte: Commençons par trouver de l'emploi pour ces étrangers avant de les appeler. — Réponse.
I. Dans quel pays a-t-on jamais naturalisé ou pu naturaliser des étrangers sur un semblable plan? Et sur quel autre objet voudrait-on écouter de pareils raisonnements?
II. S'il fallait s'être aperçu d'un vide dans quelques professions, et d'un vide qui ne se remplirait pas avant de permettre aux étrangers de s'établir parmi nous, quel métier ceux-ci trouveraient-ils à faire? Et quels acheteurs voudraient attendre si longtemps?
III. Des jeunes gens ne se mettent-ils pas tous les jours apprentis boulangers, bouchers, tailleurs, etc.? Ne s'établissent-ils qu'après s'être aperçus de quelque vide dans le commerce? Ou bien serait-il possible qu'un homme, lorsqu'il manque de pain, de viande ou d'habits, attendît que les apprentis eussent fini leur temps et levé boutique pour leur compte?
IV. Quel vide éprouve-t-on actuellement en Hollande? Si cependant quarante mille étrangers se présentaient pour s'y fixer, croit-on que leurs oll'res fussent rejetées?
V. La quantité du travail et les occasions d'emploi ne sont-elles pas en proportion de la quantité du peuple? Si donc il n'y avait dans cette île que dix mille habitants, n'y en aurait-il pas encore quelques-uns qui manqueraient d'ouvrage? N'est-ce pas là précisément le cas où sont les sauvages de l'Amérique, auxquels nous ressemblerions alors à cet égard?
V[. Si tandis que nous n'aurions que dix mille habitants, plusieurs manquaient d'un emploi constant et régulier, serait-ce une raison pour ne pas appeler parmi nous des étrangers? Ou si ce manque
' Le travail ou labeur, du mot latin labor, n'est à proprement parler que l'emploi des forces musculaires de Thorame ; et cet acte, considéré en lui-même, n'est de nature à donner de l'ouvrage à personne. Ce qui donne de l'ouvrage à autrui, c'est l'épargne l'aile sur le produit du travail , ou le capital. 11 est toujours à propos d'observer avec précision la nature des phénomènes économiques. (Voyez la note de la page précédente, (E. D.)
d'emploi pour les naturels est une raison suffisante contre l'admission des étrangers, ne doit-elle pas autant porter à défendre qu'on fasse des enfants avant que ceux qui sont déjà nés soient pourvus d'emploi?
VIL Combien ne nous éloignons-nous pas de cette politique dans l'administration de nos colonies, où nous savons si bien le prix du nombre des hommes ' !
Section VII. — La nmltiplicalion des habitants est la force d'un royaume.
I. S'il n'y a pas dans la Bible un certain passage à l'égard duquel presque toute la nation anglaise semble s'être rendue coupable d'une infidélité héréditaire? C'est au chap. xiv des Proverbes, \. 28 : « La multitude du peuple est la gloire du roi. » Si ce passage s'accorde bien avec la maxime que nous avons déjà trop de peuple?
IL Si les Français n'ont pas, mieux que nous, rendu hommage à cette leçon du plus sage des hommes? Si tandis que chez eux le gouvernement invite au mariage par les voies puissantes de l'honneur et de l'intérêt, les plus petits marguilliers de village ne s'arrogent pas souvent chez nous le droit d'empêcher qu'on ne publie les bancs de ceux qui pourraient devenir, le moins du monde , à charge à la paroisse *?
IIL Si le jeune duc de Bourgogne, parvenu à l'âge de trente ans, ne pourra pas conduire dans les combats un corps considérable de jeunes gens à la fleur de leur âge et qui lui auront dû leur naissance? Et si l'on doit espérer qu'un seul Anglais battra dix de ces jeunes soldats?
IV. Quelle est la force d'un État? Toutes choses égales, l'État le plus fort n'est-il pas le plus peuplé?
V, Une nation pauvre peut-elle armer et entretenir de grandes forces navales? Un pays mal peuplé peut-il n'être pas pauvre? Et ce pays peul-il réserver pour combattre ses ennemis un nombre d'hommes suffisant, sans faire un préjudice notable à la culture des terres et aux manufactures?
' L'auteur ne fait pas attention qu'une colonie nouvelle est pourvue, d'une manière surabondante, du plus important de tous les capitaux, la teire. De là le prorapt développement de la richesse aux États-Unis. (K. D.)
^ Tout en convenant qu'il n'appartient à personne d'empêcher le mariage, il faut reconnaître que les lois qui accordent des primes aux femmes enceintes sont absurdes. (E. D.)
VI. Lequel entend le mieux l'intérêt de l'Angleterre , de celui qui dit qu'elle est trop peuplée , ou du chevalier Guillaume Petty, qui souhaitait que tous les habitants de l'Ecosse et de l'Irlande fussent transportés ^ en Angleterre , et qu'après cela ces contrées fussent submergées par la mer?
Vil. Cette idée étroite que nous avons trop d'hommes ne conduirait-elle pas à penser qu'il est avantageux à la nation qu'un si grand nombre de ses citoyens s'ôtent la vie à eux-mêmes, sans quoi nous serions encore plus surchargés d'habitants?
VIII. Y a-t-il au monde un pays où les exécutions de justice soient aussi fréquentes qu'en Angleterre? Y en a-t-il un où le nombre de ceux qui abrègent eux-mêmes leurs jours par la débauche et l'intempérance soit aussi grand?
IX. Y a-t-il une seule nation, protestante ou catholique, où la mode de vivre garçon ait autant prévalu que parmi nous? où les mariages produisent aussi peu d'enfants? et où il périsse autant de jeunes gens depuis leur naissance jusqu'à l'âge de vingt et un ans? Y a-t-il par conséquent un pays où la naturalisation des étrangers soit aussi nécessaire qu'en Angleterre pour y conserver le même fonds d'habitants qu'elle a aujourd'hui?
Section VIII. — L'augmentation du peuple est la richesse d'un État.
I. Quelles sont les richesses d'un État? Qui donne la valeur aux terres, si ce n'est le nombre des habitants? Et qu'est-ce que l'argent, autre chose qu'une mesure commune, une espèce de taille* ou de jetons, qui sert à évaluer, ou si l'on veut à exprimer, le prix de quelque travail dans chacun de ses passages d'une main dans l'autre ?
II. Si le travail est la vraie richesse, si l'argent n'en est que le
' Le chevalier Guillaume Petty ne faisait pas là un souhait bien raisonnable. Une étendue de terre déterminée peut porter une certaine quantité d'hommes, et quand elle n'y est pas, c'est la faute de l'administration. En politique comme en économie, la terre est la seule richesse réelle et permanente; quoiqu'il soit vrai qu'un pays peu étendu puisse quelquefois, par l'industrie de ses habitants, l'emporter sur un pays beaucoup plus vaste dans la balance du commerce et de la politique , telle est la Hollande ; mais d'autres pays n'ont qu'à vouloir. {Note de Turgot.)
^ Les tailles sont de petits morceaux de bois sur Ies(iuels les boulangers et les bouchers font des entailles qui leur serveht de signes pour compter le pain et la viande qu'ils fournissent. {Note de Turgot.) ^ ^
SLR LE COMMERCE. ^^5
signe, le pays le plus riche n'est-il pas celui où il y a le plus de travail? N'est-il pas celui où les habitants plus nombreux se procurent les uns aux autres de l'emploi ?
HT. Un pays mal peuplé a-t-il jamais été riche? Uri paya bien peuplé a-t-il jamais été pauvre?
IV. La province de Hollande n'est-elle pas envirori la moitié moins grande que le comté de Devon? N'a-t-elle pas dix fois plus d'habitants et au moins vingt fois plus de richesses? Ne suffit-elle pas à des subsides plus forts pour les besoins publics? N'est-elle pas en état d'entretenir des flottes et des armées plus considérables *?
V. Quand est-ce que la balance du commerce penche en faveur d'une nation contre une autre ? S'il y a en France ou en Suède quarante mille personnes employées à des ouvrages destinés pour l'Angleterre, et dix mille seulement en Angleterre qui travaillent pour la France ou la Suède , à laquelle de ces nations la balance sera-t-elle avantageuse? Si l'on avoue que la France et la Suède ont sur nous l'avantage de la balance, n'est-il pas de l'intérêt de l'Angleterre d'attirer chez elle et d'enlever à ces deux royaumes cet excédant de manufacturiers qui fait leur supériorité?
Quel est le meilleur moyen d'affaiblir les Etats voisins dont la puissance et l'industrie nous font ombrage? Est-ce de forcer leurs
* Les sentiments du feu prince d'Orange sur ce sujet méritent beaucoup d'attention, tant par l'autorité de sa personne que par la solidité de ses raisons, dans le traité intitulé : Propositions faites aux États généraux pour relever et réformer le commerce de la république. Il observe (pages 12 et 15) que, parmi les causes morales et politiques de l'établissement et de l'avancement du commerce, la principale a été « la maxime inaltérable et la loi fondamentale d'accorder un libre exercice à toutes les religions ; cette tolérance a paru, de tous les moyens, le plus efficace pour engager les étrangers à s'établir et à se fixer dans ces provinces; et dès lors le plus puissant ressort de la population, la politique constante de la république, a été de faire de la Hollande un asile assuré et toujours ouvert pour tous les étrangers persécutés et opprimés : jamais ni alliance, ni traités, ni égards, ni sollicitations de quelque puissance que ce soit , n'ont pu affaiblir ou détruire ce principe, ou détourner l'État de protéger ceux qui sont venus s'y réfugier pour y trouver leur sûreté.
« Pendant le cours des [)ersécutions exercées dans les différents pays de l'Europe, l'attachement invariable de la république à cette loi fondamentale a fait qu'une foule d'étrangers s'y sont non-seulement réfugiés eux-mêmes avec tous leurs fonds en argent comptant et leurs rtieilleurs effets, mais qu'ils ont encore introduit et fixé dans le pays différentes fabriques, manufactures, arts et sciences, qu'on n'y connaissait pas, quoique les matières nécessaires pour ces manufactures manquassent entièrement en Hollande, et qu^h ne pilt les faire venir deè pays étràfagers qu'avec de grandes dépenses. » (Note de l'auteur.)
sujets à rester chez eux , en refusant de les recevoir et de les incorporer parmi nous , ou de les attirer chez nous par les bons traitements , et en les faisant jouir des avantages des autres citoyens?
VIT. Si l'on voulait faire une estimation générale des richesses de l'Angleterre , par où s'y prendrait-on pour les supputer? Par le nombre des acres de terre? Par celui des maisons? Par la somme des capitaux? Parla quantité de marchandises? Mais d'où tout cela tire-t-il sa valeur, si ce n'est du nombre des habitants qui possèdent, emploient, achètent, vendent, voiturent et exportent toutes ces choses ou ce qu'elles produisent?
Section IX. — La muliiplicaiion des habitants augmenie le revenu (les propriétaires de terres.
I. Les terres voisines de Londres ne sont-elles pas affermées quarante fois plus haut que les terres d'une égale bonté situées dans les provinces éloignées de l'Angleterre , dans la principauté de Galles ou dans l'Ecosse ? D'où vient cette difl'érence dans le revenu des terres, si ce n'est de la différence dans le nombre des habitants^? Et si ces terres éloignées produisent encore quelque argent , ne le doivent-elles pas à la facilité d'en transporter les fruits dans des lieux plus peuplés?
IL Si l'on pouvait transporter la ville de Bristol à quarante milles
• ' Les terres (|ui sont dans le voisinage d'une grande ville rapportent un fermage plus considérable que celles qui en sont à une grande distance, sans être plus fertiles, parce qu'il ne saurait y avoir sur le marché deux prix différents pour des denrées similaires de qualité égale, et que ce prix doit acquitter les frais de transport des choses venues de loin. C'est par suite du même principe que, lorsque l'accroissement de la population force à la culture successive des terres de qualité inférieure, il arrive que le fermage des bonnes s'élève progressivement. L'expression de cette vérité, entrevue par Josias Tucker, constitue ce qu'on appelle la grande découverte de Ricardo sur la théorie de la rente territoriale^ découverte qui a fait dire à Mac Culloch qu'Adam Smith n'avait pas connu la nature, l'origine et les causes du fermage. Il doit être permis de trouver celte assertion fort exagérée, sans nier le mérite des analyses de Ricardo, car Smith a dit implicitement, dans son chapitre sur la Rente de la terre , tout ce que l'auteur des Principes de l'économie politique et de l'impôt peut avoir avancé, sur ce sujet, d'une manière plus explicite. Qu'on délivre, si l'on veut, un brevet de perfectionnement à Ricardo, mais qu'on lui accorde le titre d'inventeur pour avoir rédigé une monographie dont tous les éléments fondamentaux sont empruntés au livre de la Richesse des nations , cela ne nous paraît pas juste. Cette opinion est également celle de J.-B. Say, qui la développe avec sa clarté habituelle, dans son chapitre des Systèmes sur la production territoriale. —Voyez Cours d'économie polit., 2« édition, tome I", pages 218 et suivantes. (E. D.)
du lieu qu'elle occupe, toutes les terres qui l'environnent aujourd'hui ne baisseraienl-elles pas de valeur?
Ili. Si la peste enlevait cent mille hommes dans les provinces du nord ou de l'ouest de l'Angleterrre, et qu'on ne pût y venir d'ailleurs, le revenu des terres ne tomberait-il pas sur-le-champ?
Si , au contraire , cent mille étrangers de difierentes professions allaient s'y fixer et augmenter la consommation des denrées produites par les terres voisines, ne verrait-on pas la valeur de ces terres croître à proportion ?
IV. Comment les fermiers payeront-ils le prix de leurs baux, s'ils ne trouvent point de marché pour vendre? Et qu'est-ce qu'un marché, si ce n'est un certain nombre d'habitants rassemblés '?
Section X. — L'amélioration des terres dépend de la multiplication dn peuple.
I. Si les terres de la Grande-Bretagne sont autant en valeur qu'elles puissent l'être? Et pourquoi un acre de terre voisin de quelque grande ville produit-il dix fois plus de grain qu'un acre de terre n'en rapporte ordinairement dans les provinces éloignées, quoique la qualité de la terre soit la môme, et qu'il n'y ait de dilférence que dans la culture?
Si c'est le fumier des villes qui cause cette fertilité , d'où vient ce fumier, d'où viennent toutes sortes d'engrais, n'est-ce pas de la multitude des habitants?
II. N'y a-t-il pas des millions d'acres de terres possédés par des particuliers (sans compter nos communes , nos marais , nos bruyères et nos forêts) qui rapporteraient en denrées de toute espèce dix fois plus qu'ils ne font aujourd'hui, s'ils étaient bien cultivés, et si la demande encourageait la production?
III. Quel motif peut porter un gentilhomme à cultiver et à améliorer ses terres , si le profit n'est pas au moins égal à la dépense qu'il y fait? Et quel sera ce profit dans une province éloignée de la mer, si de nouveaux habitants ne viennent pas augmenter la consommation en même proportion que les denrées?
IV. Est-ce avec raison qu'on se plaint aujourd'hui de ce que les paysans aiment mieux faire apprendre à leurs enfants des métiers faciles, que de les destiner aux travaux pénibles de l'agriculture? L'exclusion des étrangers remédiera-t-elle h ce mal?
' Il v a du bonheur dans cette expression.
V. Puisque les campagnes sont la source commune qui fournil des hommes aux différents métiers et à la livrée, ces étrangers qui viennent ici remplir les fonctions de manœuvres ou de domestiques, ne font-ils pas qu'on enlève moins de personnes à la charrue? Je suppose qu'on renvoie tous ces étrangers, ne faudra- t-il pas que leur place soit remplie par des gens qui sans cela auraient toujours été occupés aux travaux de la campagne?
VI. N'avons-nous plus de lumières à attendre des autres nations sur les moyens de perfectionner l'agriculture , et sommes-nous sûrs que ces mêmes étrangers , de qui nous tenons tant de découvertes utiles sur la culture des prairies , le jardinage , et les autres parties de l'économie rustique, n'ont plus rien à nous apprendre?
VII. Un pays mal peuplé a-t-il jamais été bien cultivé? Dans quelles provinces de l'Angleterre les terres sont-elles aujourd'hui améliorées avec plus de soin? dans celles qui ont le moins d'habitants, ou dans celles qui en ont le plus?
VIII. Est-il de la prudence et de la bonne politique de laisser de si vastes terrains en landes et en communes auprès de la capitale du royaume? A quoi servent aujourd'hui ces terrains, qu'à rassembler les voleurs, à faciliter leurs brigandages , et à leur assurer une retraite contre les poursuites de la justice? Si ces landes étaient bien cultivées, fermées de haies et remplies d'habitants, tous ces désordres auraient-ils lieu?
Section XI. — Les deux intérêts du royaume, l'intérêt terrien, l'intérêt du commerce, rentrent l'un dans l'autre.
I. Quel est le véritable intérêt terrien? Un projet avantageux au commerce de la nation peut-il jamais être opposé à l'intérêt des possesseurs des terres ^ ?
II. Si notre commerce tombe, si nos rivaux s'emparent de nos arts, si les maisons sont abandonnées, les marchands dispersés et les manufacturiers forcés de chercher une autre patrie, que deviendront alors nos fermes et nos herbages? Comment le tenancier payera-t-il sa rente ? Comment le gentilhomme pourra-t-il soutenir son rang, son état, et satisfaire aux taxes et aux réparations?
' Non, car l'extension du commerce, qui implique celle des manufactures, accroît la demande de tous les produits bruts, force à cultiver les terres de qualité inférieure, et par suite élève le fermage ou la rente territoriale. Les questions suivantes prouvent que l'auteur comprenait cette vérité. (E. D.)
SUR I.E (JU31iMtKCE. 339
III. Si le commerce est encouragé, si le nombre des marchands et des manufacturiers augmente, si toutes les chaînes et les entraves qu'on a données au commerce sont un jour brisées, si la circulation devient par là plus vive et les débouchés plus assurés, oiî les profits qui en doivent résulter iront-ils enfin se rendre? N'est-ce pas dans la main du propriétaire des terres?
IV. Lorsque les gentilshommes qui possèdent des terres se laissent entraîner à exclure les étrangers et à imposer des charges au commerce, n'agissent-ils pas contre leur propre intérêt? Ne sontils pas dupes de ces monopoleurs qui osent mettre un vil intérêt personnel en balance avec l'intérêt public?
Section XII. — Situation des étrangers qui ont de l'aident dans nos fonds publics, et des commerçants et artisans riches qui vivent dans certains pays de rEuroi)e.
I. Le travail étant incontestablement la richesse d'un pays, quelle espèce d'habitants produit le plus de travail? ceux qui ne peuvent se procurer qu'un petit nombre de choses de commodité ou d'agrément, ou ceux qui sont assez riches pour en payer beaucoup? Si ce sont les derniers, n'est-ce pas l'intérêt de la nation d'inviter tous les étrangers qui ont de l'argent dans nos fonds publics, à le venir dépenser parmi nous ?
II. S'il y a dans nos fonds publics entre 15 et 20 millions sterling dus à l'étranger, ne doit-on pas regarder les biens de chaque particulier comme engagés au payement de cette somme ? En ce cas, n'est-ce pas l'intérêt de l'emprunteur d'inviter et d'engager le prêteur à résider chez lui, à acheter tout ce dont il a besoin des laboureurs et des ouvriers de son pays, et à lui payer ainsi une sorte de rente qui le dédommage de l'engagement d'une partie de ses fonds ? Le prêteur doit-il donc solliciter comme une grande faveur et acheter à prix d'argent la permission de dépenser sur les terres de l'emprunteur l'intérêt de l'argent emprunté?
III. Ne peut-on pas citer des exemples récents d'étrangers qui, après avoir pourvu à la sûreté de leur argent en le plaçant dans nos fonds publics, ont cependant préféré de vivre hors de l'Angleterre à cause de l'aversion que les Anglais ont pour les étrangers ?
IV. N'y a-t-il pas des pays dans l'Europe oii les négociants et les artisans sont traités avec le plus grand mépris, sans autre motif que leur profession ? N'v en a-t-il pas où ils n'osent paraître riches
et mettre leurs effets à découvert^? L'adoption de pareils citoyens serait-elle donc désavantageuse au royaume? Toutes les voix de la nation ne devraient-elles pas au contraire se réunir pour les inviter à venir partager avec nous le bonheur de vivre sous un gouvernement libre?
V. Les ouvriers, les commerçants, les artistes étrangers sont-ils familiarisés avec la nature de notre constitution ? Savent-ils approfondir et débattre des questions de politique comme nous autres Anglais? Et quand ils entendent dire que le bill de naturalisation a été rejeté par les représentants de la nation, peuvent-ils en conclure autre chose, sinon que nous refusons aux étrangers l'entrée de notre pays, ou qu'au moins les lois du royaume ne leur accordent pas la même protection qu'aux naturels? Ne devons-nous pas cherchera les détromper sur un point aussi important ?
Section XÏII. — Des taxes de toute espèce, et particulièrement de la taxe pour les pauvx'es.
I. Qui paye toutes les taxes, si ce n'est le travail des peuples et les denrées qu'ils consomment? Dans quels pays par conséquent les taxes produisent-elles davaintage? dans ceux qui ont le moins, ou le plus d'habitants?
II. S'il est nécessaire de lever tous les ans une certaine somme pour les besoins du gouvernement et pour payer l'intérêt des dettes publiques, et s'il se trouve quelques non-valeurs dans les différentes branches des douanes et des excises, comment suppléera-t-on à ces non-valeurs, si ce n'est en augmentant la taxe sur les terres? Tous les possesseurs de terres ne sont-ils pas par conséquent aussi intéressés que les autres à favoriser de tout leur pouvoir l'augmentation du nombre des habitants ?
m. Les Français réfugiés ne sont-ils pas chargés d'entretenir leurs pauvres, et ne sont-ils pas môme imposés dans quelques lieux pour le soulagement des pauvres Anglais? Si ce fait est vrai, sous quel prétexte s'écrie-t-on que le bill proposé augmenterait la taxe des pauvres ?
IV. Le commerce ou les terres en souffriraient-elles, s'il venait dans le royaume assez d'étrangers pour contribuer de vingt ou trente
' Allusion à la France, où la propriété des prolestants, presque tous gens de commerce, manquait de garantie. (E. D.)
SUR LE COMMERCE. Ml
mille li\res sterling par an à l'entretien des pauvres, et soulager d'autant les nationaux ?
V. Supposons qu'on chassât aujourd'hui tous les étrangers établis ici depuis soixante-dix ans et plus, ainsi que tous leurs descendants, serait-ce le moyen de diminuer le nombre des pauvres Anglais, ou de réduire la taxe imposée pour leur entretien? Le fardeau n'en deviendrait-il pas au contraire encore plus pesant pour les possesseurs des terres?
VL Le meilleur moyen de décider s'il est expédient d'admettre parmi nous les étrangers, ne serait-il pas de faire un compte exact entre les Anglais et les étrangers établis ici depuis plus de soixantedix ans? de dresser une espèce de bilan des avantages qu'ils se sont mutuellement procurés , rédigé sous la forme de dettes et de créances réciproques , à peu près ainsi :
Dette de l'Anglais à l'étranger. — Consommation faite par celuici de nos denrées et de nos manufactures. Augmentation du revenu des maisons et des terres. Accroissement de notre commerce et de notre navigation. Taxes, douanes et excises payés par les étrangers.
Dette de Vétranger à l'Anglais. — Sommes avancées ou données par charité à quelques étrangers.
De quel côté pencherait cette énorme balance?
Section XIV. — Du droit de naissance d'un Anglais'.
I. Qu'est-ce que ce droit de naissance d'un Anglais? Est-ce un droit , un privilège qu'il ait d'être pauvre et misérable, taudis que ses voisins augmentent leurs richesses et leur commerce? Un pareil droit de naturalité vaudrait-il douze souSy et mériterait-il qu'on cherchât à le conserver?
II. Quels sont les gens qui travaillent à priver les Anglais de leur droit de naissance? ceux qui proposent les moyens de rendre l'Angleterre riche, florissante, le centre des arts et le magasin des nations, ou ceux qui voudraient enchaîner et borner son commerce, favoriser les monopoles, les associations exclusives, et s'opposer à
' « Mais pour en revenir au sujet que je traite , c'est-à-dire à l'examen de ce qui arriverait si les whighs avaient le dessus, le ImII de naturalisation , (jui vient d'être rejeté, passerait encore en loi, et le droit de naissance d'un Anglais serait encore réduit à ne pas valoir 12 sous. » (L'Examinateur, n'.XXV, janvier 1710.' fNote de l'auteitr/
la multiplication des habitants et à l'emploi de l'industrie, sous prétexte de conserver la pureté du sang anglais?
III. Tout ce qui tend à nous priver des profits attachés au travail ne donne-t-il pas atteinte aux véritables droits de notre naissance? Toutes les gênes et les restrictions par lesquelles les Anglais sont forcés d'acheter plus cher et de vendre à plus bas prix , ne sontelles pas autant d'entreprises sur leurs droits et leurs libertés? Qui sont les vrais coupables?
IV. A-t-on jamais inséré dans aucun bill pour la naturalisation quelque clause qui tendît à priver les bourgeois de nos villes de jurandes, de leurs droits et de leurs privilèges? Et les promoteurs de ces bills n'ont-ils pas toujours déclaré que les membres des jurandes conserveraient ces prétendus privilèges aussi longtemps qu'ils le voudraient, et jusqu'à ce qu'ils demandassent eux-mêmes à en être débarrassés?
Section XV. — Du véritable intérêt des Anglais.
I. Qu'est-ce que les privilèges des maîtres? Sont-ils réels, ou imaginaires? Les habitants de Birmingham, de Manchester et de Leeds ^ accepteraient-ils de pareils privilèges si on les leur offrait?
IL Les artisans de Westminster sont-ils plus pauvres parce qu'ils sont privés des libertés de la cité? les artisans de Londres sont-ils plus riches parce qu'ils en jouissent^?
m. Si un artisan profite de l'exclusion donnée à ceux qui ne sont pas maîtres et vend plus cher, la même raison ne fait-elle pas qu'il achète aussi plus cher des autres artisans? S'il veut n'avoir point de rivaux, les maîtres des autres métiers n'auront-ils pas le même motif pour désirer de n'en point avoir? Et lorsque ceux-ci
' Les arts et les métiers sont libres dans ces trois villes : ou n'y achète point la maîtrise; ce sont les trois villes d'Angleterre où il y a le plus d'ouvriers, et où les manufactures ont fait le plus de progrès. [Noie de Turgot.)
* Nul ne peut exercer un métier à Londres, dans ce qu'on appelle les libertés de la cité, s'il n'est reçu maître; au lieu que dans le faubourg de Westminster les professions sont libres, ainsi que dans la ville même de Paris le faubourg Saint-Antoine, la rue de la Jussienne, et d'autres lieux privilégiés, comme le Temple, l'Abbaye, etc., où les trois quarts de l'industrie de Paris sont réfugiés. Il est assez singulier que ce soit précisément aux lieux consacrés au monopole qu'on ait donné le nom de franchises ou de libertés. Il semble que par les idées de notre ancienne police, le travail et l'industrie soient défendus par le droit commun, et qu'on ait seulement accordé par grâce ou vendu à quelques particuliers des dispenses de cette loi. {Note de Turgot.)
seront parvenus à détruire leurs concurrents, celui-là n'y perdrat-il pas des gens qui auraient pu devenir ses pratiques?
IV, Chaque artisan ne veut-il pas acheter au meilleur marché et vendre le plus cher qu'il est possible? Mais comment cela peut-il * être, tant que le commerce ne sera pas libre?
Section XVI. — Dans I'' oomuierce, si l'on n'a pas des rivaux an dedans, on en a au dehors.
I. Si l'on a nécessairement des rivaux ou an dedans ou au dehors, lequel fait le plus de mal au royaume, que nos négociants aient pour concurrents leurs compatriotes ou des étrangers?
II. La concurrence dans l'intérieur a-t-elle jamais nui à aucune nation? et ce proverbe, que la sagesse va avec les sous et la folie avec les livres sterling, ne se vérifie-t-il pas sensiblement dans la personne de ces gens qui s'opposent à toute concurrence entre les marchands, les gens de métier et les artistes?
III. Qu'est-ce que le bien public? N'est-il pas, pour la plus grande partie, l'eflet naturel de l'émulation entre les membres de la même société? Et que deviendraient l'industrie, la tempérance, la frugalité, et le désir d'exceller dans son art, si l'émulation n'existait pas?
IV. Lequel vaut mieux pour le public, ou des associations entre nos manufacturiers et nos marchands, ou d'une grande concurrence entre eux? Laquelle de ces deux choses tend le plus fortement à hausser le prix de nos exportations et à diminuer nos richesses?
V. Si nos marchands de Portugal se plaignent qu'ils perdent quelquefois, ou qu'ils ne gagnent pas assez sur les draps qu'ils envoient à Lisbonne, ferons-nous bien de supprimer la moitié de nos fabriques de draps? Et si nous prenions ce parti, le vide qui s'ensuivrait dans la consommation du Portugal ne serait-il pas bientôt rempli par les Français, les Hollandais? Nos ouvriers en draps n'iraient-ils pas bientôt chercher en France et en Hollande l'occupation que nous leur aurions interdite chez nous?
Section XVII. — Examen de cette objection : Que les étrangers ôteraient le pain de la bouche à nos compatriotes, et nous enlèveraient les secrets du commerce.
I. Quels étrangers enlèveront plutôt le pain de la bouche à nos compatriotes? ceux qui sont ;ni dedans du roviiume, ou ceux qui sont au dehors?
344 QUESTIOJNS IMPORTAINTES
II. Si nos bons Anglais pouvaient voir avec un télescope ces marchands et ces manufacturiers qui, dans toute l'Europe, travaillent à les supplanter et à faire tomber le débit de leurs fabriques, ne diraient-ils pas alors avec bien plus de vérité : « Voilà, voilà ceux qui nous ôtent le pain de la bouche? » Mais en rejetant le bill pour la naturalisation, se llatte-t-on de remédier à ce mal?
IH. Si quelqu'un a porté chez l'étranger les secrets de notre commerce, est-ce aux étrangers qu'il faut s'en prendre, ou aux Anglais? Ne sont-ce pas les Anglais établis depuis peu dans plusieurs royaumes de l'Europe qui ont enseigné aux peuples de ces royaumes à faire certains ouvrages dont nous possédions seuls la perfection? N'avons-nous pas des preuves indubitables qu'ils ont eux-mêmes sollicité des édits. pour interdire l'entrée de ces ouvrages fabriqués en Angleterre?
IV. Ne fabrique-t-on pas en Angleterre des outils de toute espèce qu'on embarque journellement pour l'usage des manufactures étrangères? Et les ouvriers anglais n'iront-ils pas montrer aux étrangers l'usage de ces outils dès qu'ils y seront engagés par l'offre d'un prix suffisant?
V. Si les rois de France, d'Espagne, de Portugal, de Prusse, etc., veulent établir chez eux quelques manufactures anglaises, quel sera le meilleur moyen pour y réussir? Sera-ce d'attirer des ouvriers anglais par des récompenses et des salaires avantageux, ou bien de dépenser beaucoup pour envoyer ici leurs propres sujets, et pour les y entretenir jusqu'à ce qu'ils soient instruits à fond de nos pratiques? Laquelle de ces deux voies est la plus prompte, la plus sûre, la moins dispendieuse, la plus communément pratiquée, et avec le plus de succès?
Section XVIII. — H est égaleinenl de la bonne politique d'envoyer des Anglais dans nos colonies, et d'attirer des étrangers pour venir augmenter notre nombre.
I. N'est-ce pas un principe fondamental du gouvernement et du commerce, que l'augmentation du travail produit l'augmentation du peuple?
il. Les colonies et les plantations, dirigées par des mesures convenables', n'augmentent-elles pas le travail?
' On peut \oir quelles sont ces mesures convenables dans VLssaisur le cornmerc€y page 9tJ de la deuxième édition, chez T. Trye Holborn, et je suppose qw: \e
SUR LE COMiMERCE. 345
m. L'Espagne aurait-elle été dépeuplée par les colonies qu'elle a envoyées en Amérique, si l'on n'eût porté dans la Nouvelle-Espagne que des marchandises fabriquées dans l'ancienne ?
IV. Puisqu'un si grand nombre de Français, d'Anglais, de Hollandais, d'Italiens, etc., sont aujourd'hui employés à labriquer tout ce qui est nécessaire pour l'approvisionnement des Indes espagnoles, l'ancienne Espagne ne serait-elle pas couverte d'hommes si cette multitude d'artisans y avait été transplantée avec leurs femmes et leurs familles?
V. Si le travail reçoit un accroissement subit dans une ville, le peuple n'y afllue-t-il pas de toutes les parties du royaume à proportion de cet accroissement? Le même bien n'aurait-il pas lieu pour tout un royaume, si l'on permettait aux étrangers de s'y établir?
VI. Mais si, au contraire, on refusait de les admettre, cette augmentation de travail ne s'éloignerait-elle pas de la ville ou du royaume dont nous parlons pour se fixer dans un autre où la maind'œuvre serait à plus bas prix? Des statuts, des gênes et des prohibitions sont-elles capables d'empêcher cet effet? Les Espagnols, instruits à leurs dépens de cette vérité, ne s'efforcent-ils pas à présent de réparer leur faute en attirant chez eux des étrangers? Et les Anglais ne semblent-ils pas, au contraire, se plonger dans les mêmes erreurs?
Vil. N'est-il pas au contraire de la prudence de tenir toujours dans l'État deux portes ouvertes, l'une pour envoyer aux colonies tous ceux qui, par quelque raison que ce soit, veulent s'y transplanter, et l'autre pour recevoir dans le royaume toutes les personnes (|ui désirent de vivre parmi nous?
Vin. Si quelques personnes parmi nous, après avoir été imprudentes ou malheureuses, veulent d'elles-mêmes se retirer dans des lieux où leur conduite passée ne soit point connue, ou si l'ambition en pousse d'autres à chercher fortune dans les pays étrangers, n'est-ce pas une excellente politique d'ouvrir à ces aventuriers le chemin de nos colonies plutôt que de les laisser passer chez des [>euples qui probablement sont nos rivaux?
<'lie\alier Josias Child avait dans l'esprit (|uelques-unes de ces mesures, lorsqu'il a avancé que c'était une erreur populaire de dire que les colonies tendaient à diminuer U- nniiilHP (|rî5 hal'itants de la njétropole. '!\o1e de l'auteur.^
346 QUESTIOISS IMPORTANTES
Section XIX. — Si, en cas que le bill de naturalisation eût passe, il est probable que les mendiants en eussent le plus profilé?
I. Un bill de naturalisation est-il un motif dont les mendiants aient besoin?
Si mille mendiants étrangers venaient dans ce pays, la loi donne-t-elle aux juges de paix \ aux maires ou à quelques autres magistrats le pouvoir de les faire sortir de la Grande-Bretagne, de lever quelque taxe à cet effet, ou d'y appliquer une partie des revenus publics? Si les magistrats n'ont pas ce pouvoir , le bill de naturalisation donnerait-il aux mendiants plus de facilité qu'ils n'en ont à présent?
IL Les fainéants sont-ils les plus portés à quitter leur pays? Les gens de cette sorte, Écossais ou Gallois, qui n'ont cependant point de mer à passer, les Irlandais, qui sont volontiers mendiants de profession, prennent-ils la peine de venir en Angleterre pour faire ce métier? Si l'on voit quelquefois des gens de ces pays-là demander l'aumône en Angleterre, ne sont-ce pas pour la plupart des travailleurs qui étaient venus chercher de l'ouvrage, mais que des maladies ou des accidents inévitables ont réduits à cette nécessité?
TH. Quel but un étranger mendiant pourrait-il se proposer en passant en Angleterre, dont il n'entend pas même la langue, et comment pourrait-il payer les frais de son passage?
IV. Quand un Anglais veut faire fortune dans un pays étranger, se propose-t-il d'y vivre dans la paresse et dans l'oisiveté? De même, un marchand ou un artiste étranger qui vient en Angleterre peut-il espérer de s'y enrichir par d'autres moyens que par une application et une industrie du moins égales, sinon supérieures à celles des nationaux?
V. Cette objection , « que nous serons inondés de mendiants étrangers », peut-elle subsister avec celle-ci, « que les étrangers supplanteront les nationaux et leur ôteront le pain de la bouche »?
Section XX. — Si, en cas que le bill pour la naturalisation eût passé, il est probable que les libertins et les mauvais sujets eussent été les plus empressés à en profiter.
I. Quelles précautions prend-on maintenant pour empêcher les libertins et les mauvais sujets de venir s'établir en ce pays? Tout ce
' Les juges de paix ont le pouvoir de renvoyer en Irlande les mendiants irlandais, mais ils ne peuvent chasser les mendiants étrangers, et je me suis assuré de ce fait. {Note de l'auteur.)
qn'il y a de scélérats dans l'Europe ne savent-ils pas, par l'exemple ou par le témoignage des Anglais qui voyagent parmi eux, que l'Angleterre est un pays où l'on peut être aussi vicieux que l'on veut? Qu'importe-t-il à un homme perdu, à une prostituée, à un escroc, d'être ou de n'être pas naturalisés? Ces gens, pour la plupart, ne sont-ils pas citoyens du monde?
II. Lorsque des commerçants ou des artisans sont contraints d'abandonner leur patrie pour obéir à leur conscience et à leur religion, est-il probable qu'ils augmentent parmi nous la débauche, et qu'ils corrompent nos mœurs comme ces cuisiniers, ces baladins, ces chanteurs et ces violons étrangers, qui ne peuvent subsister qu'en offrant sans cesse de nouveaux aiguillons à nos extravagances et de nouveaux aliments à nos vices?
III. Si nos rivaux avaient le choix d'envoyer dans chacune des villes commerçantes d'Angleterre une colonie de marchands et de manufacturiers, ou une colonie de chanteurs et de violons, laquelle des deux croit-on qu'ils nous envoyassent, et laquelle paraissonsnous le plus disposés à bien recevoir?
IV. Les artisans pauvres sont-ils, dans aucun endroit du monde, aussi débauchés et aussi corrompus qu'en Angleterre? Et par conséquent n'esl-il pas bien plus à craindre que les Anglais ne corrompent les étrangers, qu'il ne l'est que les étrangers ne corrompent les Anglais?
V. La Hollande n'est-elle pas ouverte à tout le monde? Observe-t-on cependant que le peuple y soit pour cela plus débauché? Où avons-nous vu par expérience que les réfugiés flamands et français établis ici aient introduit dans nos mœurs une nouvelle corruption?
Section XXI. — Quel est le moyen le plus doux et le plus efficace pour réionner les mœurs d'une nation.
1. Peut-on imaginer quelque moyen efficace pour la réformation des mœurs avec lequel la naturalisation des protestants étrangers soit incompatible? Ps'e sera-t-elle pas au contraire un moyen de plus pour y parvenir? Et les deux ne concourront-ils pas admirablement ensemble? Ou, pour dire la même chose autrement, les bons exemples ne donneront-ils pns un nouvel empire, une nouvelle force aux bonnes lois?
IL L'émulation n'est-elle pas un des ressorts les plus puissants
sur les hommes? N'est-elle pas très-vive * entre les habitants de cette île et les étrangers? Et ne pourrait-on pas s'en servir comme d'un instrument très-efficace pour réformer les nationaux?
III. La méthode de fouetter, d'enfermer dans les hôpitaux, de transporter dans les colonies, de pendre même, n'a-t-elle pas été assez longtemps pratiquée? Toutes ces rigueurs, employées jusqu'à présent sans succès , n'indiquent-elles pas la nécessité d'essayer enfin quelque autre voie? S'il est prouvé que le bill de naturalisation n'attirerait ici que des étrangers sobres et industrieux, l'esprit d'émulation ne pourrait-il pas porter les Anglais à imiter ces mêmes vertus?
IV. Je suppose que les ouvriers d'un métier s'entendent pour ne travailler que trois jours par semaine et pour mettre leur travail pendant ces trois jours à un prix exorbitant : quels motifs emploiera-t-on pour rompre cette confédération pernicieuse? La crainte des magistrats sera-t-elle, dans un gouvernement comme le nôtre, aussi efficace que la force de l'émulation? L'ouvrier imprudent ou
' L'ingénieux abbé Dubos, dans ses Jié/lejcions critiques sur la poésie et la peinture^ tome II, chapitre xv, fait à ce sujet une observation intéressante et utile.
« Les Anglais d'aujourd'hui, dit-il, ne descendent pas, généralement parlant, des Bretons qui habitaient l'Angleterre quand les Romains la conquirent; néanmoins, les traits dont César et Tacite se servent pour caractériser les Bretons conviennent aux Anglais : les uns ne furent pas plus sujets à la jalousie que le sont les autres. Tacite écrit qu'Agricola ne trouva rien de mieux pour engager les anciens Bretons à faire apprendre à leurs enfants le latin, la rhétorique et les autres arts que les Romains enseignaient aux leurs , que de les piquer d'émulation en leur faisant honte de ce qu'ils se laissaient surpasser par les Gaulois. L'esprit des Bretons, disait Agricola, était de meilleure trempe que celui des Gaulois, et il ne tenait qu'à eux, s'ils voulaient s'appliquer, de réussir mieux que leurs voisins. L'artifice d' Agricola réussit, et les Bretons, qui dédaignaient de parler latin, voulurent se rendre capables de haranguer en cette langue. Que les Anglais jugent eux-mêmes si l'on n'emploierait pas encore aujourd'hui chez eux avec succès l'adresse dont Agricola se servit. »
Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de trouver ici un autre exemple de la tnème nature, quoique d'un ordre un peu inférieur, à la vérité, mais aussi plus récent et très-applicable au sujet. Le jardinier en chefd'un pair de ce royaume employait à faire de nouveaux jardins un grand nombre d'ouvriers, tant Anglais qu'Irlandais ; mais il n'avait encore pu les engager à remplir même passablement leur tâche, lorsqu'il s'avisa de séparer les deux nations et de les piquer d'émulation l'une contre l'autre. Cet heureux expédient eut tout le succès désiré : ils firent bien plus d'ouvrage, et l'ouvrage fut bien mieux fait, lorsqu'on leur eut dit que c'était pour l'honneur de l'Angleterre ou pour l'honneur de l'Irlande, qu'ils n'eussent fait pour quelque autre considération qu'on leur eût proposée. (Note de l'auteur.)
débauché sera-t-il rappelé à son devoir par quelque punition que ee soit, aussi promptement que par la vue des étrangers employés au même travail dont il n'a pas voulu se charger? Et la méthode d'evciter l'émulation n'est-elle pas plus douce, plus humaine, plus convenable au génie d'un peuple qui n'est pas entièrement barbare, plus propre à tous égards à produire le bien général?
Section XXII. — L'admission des étrangers considérée par rapport à la constitution de l'Église et à celle de l'État.
I. Sous quel rapport l'admission des protestants étrangers mettrait-elle en péril l'excellente constitution de notre Église? Quelle était là-dessus l'opinion de nos réformateurs?
lï. Les Églises étrangères ont-elles jamais montré de l'aversion pour l'Episcopat, pour l'usage des liturgies, pour nos articles et nos homélies, ou pour aucune partie de nos constitutions ecclésiastiques, et n'ont-elles pas même souvent regardé l'Église anglicane comme l'ornement et le soutien de la réformation?
in. Les Anglais ne sont-ils pas notés aujourd'hui dans l'Europe comme les défenseurs des systèmes les moins orthodoxes et de toutes les opinions latitudinaires? Voit-on dans quelque autre pays les articles fondamentaux de la religion naturelle ou révélée attaqués aussi outrageusement qu'en Angleterre?
IV. Les principales personnes du clergé dans les pays étrangers, soit calvinistes, soit luthériens, ne se sont-elles pas fait agréger à la société qui s'est formée à Londres pour la propagation de l'Évangile chez les infidèles, conformément à la doctrine et à la discipline de l'Eglise anglicane? Si donc quelques-uns de leurs disciples venaient se fixer parmi nous, serait-ce en arrivant en Angleterre qu'ils s'aviseraient de rompre avec l'Eglise établie?
V. Les protestants étrangers qui ont cherché parmi nous un asile contre les persécutions de l'Eglise romaine se sont-ils conduits avec indécence? Ont-ils manqué de respect pour le clergé anglican? Leurs descendants ne sont-ils pas aussi bien intentionnés que qui que ce soit pour ce même clergé, et est-il probable, en quelque nombre qu'ils viennent, qu'ils veuillent jamais donner aucun sujet de plainte contre eux?
VI. Sous quel rapport l'admission des protestants étrangers mettrait-elle en péril la constitution de l'État? Que pensent là-dessus les patriotes les plus distingués et les meilleurs politiques?
VIL Les protestants étrangers haïssent-ils la liberté? Aiment-ils l'esclavage, sont-ils ennemis de la maison régnante, et attachés aux intérêts du prétendant?
VIII. Dans quelles intrigues, dans quelles conspirations, dans quelles révoltes a-t-on vu entrer quelques-uns des protestants étrangers qui vivent parmi nous? Quels livres, quels traités ont-ils écrits ou protégés qui tendissent à renverser les droits et les privi*léges des sujets, ou les justes prérogatives de la couronne?
IX. L'adoption des étrangers, qui fortifie tous les gouvernements du monde, aflaiblira-t-elle le gouvernement d'Angleterre? Aura-t-on raison en France d'engager 1(ïs Anglais, les Écossais et Irlandais catholiques à s'y établir, et tort en Angleterre d'y appeler les protestants persécutés? Chaque fabricant attiré de chez une nation rivale n'est-il pas une double perte pour elle?
Section XXIII. — Des leçons de rhumaaité, et des principes du christianisme.
I. Est-ce UQ acte d'humanité et de bienfaisance de refuser tout asile et toute protection à des malheureux persécutés? Serait-ce ainsi que nous voudrions qu'on en agît avec nous si nous étions dans des circonstances semblables?
IL Quand un protestant persécuté dans une ville fuit dans une autre , suivant le précepte de Jésus-Christ , est-il bien conforme à la religion que nous professons, et comme chrétiens et comme protestants, de lui fermer les portes et de l'empêcher d'entrer? Les protestants étrangers en usèrent-ils ainsi avec les Anglais fugitifs qui cherchaient à se dérober aux persécutions de notre sanguinaire reine Marie?
III. Si , pour la punition de nos crimes, ce royaume retombait encore sous la puissance d'un papiste intolérant et bigot, ne regarderions-nous pas comme un procédé aussi contraire au christianisme qu'à l'humanité, le refus que feraient nos voisins protestants de nous recevoir parmi eux et de nous protéger?
IV. L'inutilité des démarches faites dans ce pays en faveur de la naturalisation n'a-t-elle pas été souvent employée avec adresse par les prêtres français pour persuader aux protestants d'embrasser la religion romaine? Et ne leur fournit-elle pas un prétexte bien plausible pour dire que les Anglais refusent aux protestants étrangers tout asile dans leur malheur , tandis que les catholiques romains
procurent tous les secours imaginables aux membres de leur communion? Cette comparaison de notre conduite avec la leur ne montre-t-elle pas la religion romaine sous un jour bien avantageux? Quel scandale pour nous, et quel reproche!
V. En rejetant le bill de naturalisation, n'avons-nous pas encouragé le gouvernement et le clergé de France à appesantir leurs mains sur les protestants? Tout récemment, la persécution ne s'est-elle pas relâchée en France pendant que nous étions en balance sur le bill de naturalisation, et n'a-t-elle pas repris de nouvelles forces depuis que nbus l'avons rejeté? Ne sommes-nous pas ainsi devenus en quelque sorte complices des persécutions de l'Eglise romaine, par cette conduite directement contraire à l'intérêt, à la puissance et à l'honneur de notre Eglise et de notre nation?