Prologue
Le soleil était encore chaud; cependant il n'éclairait presque plus la terre; comme un flambeau placé devant les voûtes gigantesques ne les éclaire plus que par une faible lueur, ainsi le soleil, flambeau terrestre, s'éteignait en laissant échapper de son corps de feu une dernière et faible lueur, laissant encore cependant voir les feuilles vertes des arbres, les petites fleurs qui se flétrissaient et le sommet gigantesque des pins, des peupliers et des chênes séculaires. Le vent rafraîchissant, c'est-à-dire une brise fraîche, agitait les feuilles des arbres avec un bruissement à peu près semblable à celui que faisait le bruit des eaux argentées du ruisseau qui coulait à mes pieds. Les fougères courbaient leur front vert devant le vent. Je m'endormis, non sans m'être abreuvé de l'eau du ruisseau.
Je rêvai que j'étais né à Reims, l'an 1503.
Reims était alors une petite ville ou, pour mieux dire, un bourg cependant renommé à cause de sa belle cathédrale, témoin du sacre du roi Clovis.
Mes parents étaient peu riches, mais très honnêtes ; ils n'avaient pour tout bien qu'une petite maison qui leur avait toujours appartenu et qui était en leur possession vingt ans avant que je ne fusse encore né, en plus quelques mille
francs et il faut encore y ajouter les petits louis provenant des économies de ma mère...
Mon père était officier* dans les armées du roi. C'était un homme grand, maigre, chevelure noire, barbe, yeux, peau de même couleur... Quoi qu'il n'eût guère, quand je suis né, que 48 ou 50 ans, on lui en aurait certainement bien donné 60 ou... 58. Il était d'un caractère vif, bouillant, souvent en colère et ne voulant rien souffrir qui lui déplût.
Ma mère était bien différente : femme douce, calme, s'effrayant de peu de chose, et cependant tenant la maison dans un ordre parfait. Elle était si calme, que mon père l'amusait comme une jeune demoiselle. J'étais le plus aimé. Mes frères étaient moins vaillants que moi et cependant plus grands : j'aimais peu l'étude, c'est-à-dire d'apprendre à lire, écrire et compter... mais si c'était pour arranger une maison, cultiver un jardin, faire des commissions, à la bonne heure, je me plaisais à cela.
Je me rappelle encore qu'un jour mon père m'avait promis vingt sous, si je lui faisais bien une division; je commençai ; mais je ne pus finir. Ah ! combien de fois ne m'a-t-il pas promis des sous, des jouets, des friandises, même une fois cinq francs, si je pouvais lui... lire quelque chose... malgré cela, mon père me mit en classe dès que j'eus 10 ans.
Pourquoi, me disais-je, apprendre du grec, du latin ? Je ne le sais. Enfin on n'a pas besoin de cela. Que m'importe à moi, que je sois reçu... à quoi cela sert-il d'être reçu, à rien, n'est-ce pas ? Si pourtant, on dit qu'on n'a une place que lorsqu'on est reçu. Moi, je ne veux pas de
* Colonel des cent-gardes.
place, je serai rentier. Quand même on en voudrait une, pourquoi apprendre le latin ; personne ne parle cette langue» Quelquefois j'en vois sur les journaux, mais Dieu merci, je ne serai pas journaliste.
Pourquoi apprendre et de l'histoire et de la géographie ? On a, il est vrai, besoin de savoir que Paris est en France, mais on ne demande pas à quel degré de latitude. De l'histoire, apprendre la vie de Chinaldon, de Nabopolassar, de Darius, de Cyrus, et d'Alexandre et de leurs autres compères remarquables par leurs noms diaboliques, est un supplice ?
Que m'importe moi qu'Alexandre ait été célèbre ? Que m'importe... Que sait-on si les latins ont existé ? C'est peut-être quelque langue forgée; et quand même ils auraient existé, qu'ils me laissent rentier et conservent leur langue pour eux. Quel mal leur ai-je fait pour qu'ils me flanquent au supplice.
Passons au grec... cette sale langue n'est parlée par personne, personne au monde!... Ah! saperlipotte de saperlopopette! sapristi moi je serai rentier; il ne fait pas si bon de s'user les culottes sur les bancs... saperlipopettouille!
Peur être décrotteur, gagner la place de décrotteur, il faut passer un examen, car les places qui vous sont accordées sont d'être ou décrotteur ou porcher ou bouvier. Dieu merci, je n'en veux pas moi, saperlipouille !
Avec ça des soufflets vous sont accordés pour récompense, on vous appelle animal, ce qui n'est pas vrai, bout d'homme, etc.
La suite prochainement ah! saperpouillotte ! »
(1864) Arthur.
Charles d'Orléans à Louis XI
Sire^ le temps a laissé son manteau de pluie; les fouriers d'été sont venus : donnons l'huys au visage à Mérencolie! Vivent les lays et ballades! moralités et joyeulsetés! Que les clercs de la basoche nous montent les folles soties : allons ouyr la moralité du Bien-Advisé et Maladvisé, et la conversion du clerc Théophilus, et come alèrent à Rome Saint Père et Saint Pol, et comment furent martirez! Vivent les dames à rebrassés collets, portant atours et broderyes! N'est-ce pas. Sire, qu'il fait bon dire sous les arbres, quand les deux sont vêtus de bleu, quand le soleil cler luit, les doux rondeaux, les ballades haut et cler chantées? J'ai ung arbre de la plante d'amours, ou Une fois me dites ouy, ma dame, ou Riche amoureux a toujours l'advantage,,. Mais me voilà bien esbaudi, Sire, et vous allez l'être comme moi : Maistre François Villon, le bon folastre, le gentil raillart qui rima tout cela, engrillonné, nourri d'une miche et d'eau, pleure et se lamente maintenant au fond du Châtelet! Pendu serez! lui a-t-on dit devant notaire : et le pauvre folet tout transi a fait son épitaphe pour lui et ses compagnons : et les gratieux gallans dont vous aimez tant les rimes, s'attendent danser
à Montfaulcon^ plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre, dans la bruine et le soleil!
Oh! Sire, ce n'est pas pour folle plaisance qu'est là Villon! Pauvres housseurs ont assez de peine! Clergeons attendant leur nomination de l'Université, musards, montreurs de synges, joueurs de rebec qui payent leur escot en chansons, chevaucheurs d'escuryes, sires de deux écus, reîtres cachant leur nez en pots d'étain mieux qu'en casques de guerre*; tous ces pauvres enfants secs et noirs comme escouvillons, qui ne voient de pain qu'aux fenêtres, que l'hiver emmitoufle d'onglée, ont choisi maistre François pour mère nourricière! Or nécessité fait gens méprendre, et faim saillir le loup du bois : peut-être l'Escollier, ung jour de famine, a-t-il pris des tripes au baquet des bouchers, pour les fricasser à l'Abreuvoir Popin ou à la taverne du Pestel? Peut-être a-t-il pipé une douzaine de pains au boulanger, ou changé à la Pomme du Pin un broc d'eau claire pour un broc de vin de Baigneux? Peut-être, un soir de grande galle au Plat-d'Étain, a-t-il rossé le guet à son arrivée; ou les a-t-on surpris, autour de Montfaulcon, dans un souper conquis par noise, avec une dixaine de ribaudes? Ce sont les méfaits de maistre François! Parce qu'il nous montre ung gras chanoine mignonnant avec sa dame en chambre bien nattée, parce qu'il dit que le chappelain n'a cure de confesser, sinon chambrières et dames, et qu'il conseille aux dévotes, par bonne mocque, parler contemplation sous les courtines, l'escollier fol, si bien riant, si bien chantant, gent comme esmerillon, tremble sous les griffes des grands juges, ces terribles oiseaux noirs que suivent corbeaux et pies! Lui et ses
* Olivier Basselin, Vaiix-de-Vire.
compagnons^ pauvres piteux! accrocheront un nouveau chapelet de pendus aux bras de la forêt : le vent leur fera chandeaux dans le doux feuillage sonore : et vous. Sire, et tous ceux qui aiment le poète ne pourront rire qu'en pleurs en lisant ses joyeuses ballades : ils songeront qu'ils ont laissé mourir le gentil clerc qui chantait si follement, et ne pourront chasser Mérencohe!
Pipeur, larron, maistre François est pourtant le meilleur fils du monde : il rit des grasses souppes jacobines : mais il honore ce qu'a honoré l'église de Dieu, et madame la vierge, et la très sainte trinité! Il honore la Cour de Parlement, mère des bons, et sœur des benoitz anges; aux médisants du royaume de France, il veut presque autant de mal qu'aux taverniers qui brouillent le vin. Et dea! Il sait bien qu'il a trop galîé au temps de sa jeunesse folle! L'hiver, les soirs de famine, auprès de la fontaine Maubuay ou dans quelque piscine ruinée, assis à croppetons devant petit feu de chenevottes, qui flambe par instants pour rougir sa face maigre, il songe qu'il aurait maison et couche molle, s'il eût estudié!... Souvent, noir et flou comme chevaucheur d'escovettes, il regarde dans les logis par des mortaises : « - O, ces morceaulx savoureux et frians! ces tartes, ces flans, ces grasses gelines dorées! - Je suis plus affamé que Tantalus! - Du rost! du rost! - Oh! cela sent plus doux qu'ambre et civettes! - Du vin de Beaulne dans de grandes aiguières d'argent! - Haro! la gorge m'ard!... O, si j'eusse estudié!,.. - Et mes chausses qui tirent la langue, et ma hucque qui ouvre toutes ses fenêtres, et mon feautre en dents de scie! - Si je rencontrais un piteux Alexander, pour que je puisse, bien recueilli, bien débouté, chanter à mon aise comme Orpheus le doux ménétrier! Si je pouvais vivre en honneur une fois avant
que de mourir!.,. » Mais, voilà : souper de rondeaux, d'effets de lune sur les vieux toits, d'effets de lanternes sur le sol, c'est très maigre, très maigre; puis passent, en justes cottes, les mignottes villotières qui font chosettes mignardes pour attirer les passants; puis le regret des tavernes flamboyantes, pleines du cri des buveurs heurtant les pots d'étain et souvent les flamberges, du ricanement des ribaudes, et du chant aspre des rebecs mendiants; le regret des vieilles ruelles noires où saillent follement, pour s'embrasser, des étages de maisons et des poutres énormes; où, dans la nuit épaisse, passent, avec des sons de rapières traînées, des rires et des braieries abominables... Et l'oiseau rentre au vieux nid : Tout aux tavernes et aux filles!...
'Oh! Sire, ne pouvoir mettre plumail au vent par ce temps de joie! La corde est bien triste en mai, quand tout chante, quand tout rit, quand le soleil rayonne sur les murs les plus lépreux! Pendus seront, pour une franche repeue! Villon est aux mains de la Cour de Parlement : le corbel n'écoutera pas le petit oiseau! Sire, ce serait vraiment méfait de pendre ces gentils clers : ces poètes-là, voyez-vous, ne sont pas d'ici-bas : laissez-les vivre leur vie étrange; laissez-les avoir froid et faim, laissez-les courir, aimer et chanter : ils sont aussi riches que Jacques Coeur, tous ces fols enfants, car ils ont des rimes plein l'âme, des rimes qui rient et qui pleurent, qui nous font rire ou pleurer : Laissez-les vivre : Dieu bénit tous les miséricords, et le monde bénit les poètes.
Un cœur sous une soutane
- Intimités d'un Séminariste, -
... O Thimothina Labinette! Aujourd'hui que j'ai revêtu la robe sacrée, je puis rappeler la passion, maintenant refroidie et dormant sous la soutane, qui Tan passé, fit battre mon cœur de jeune homme sous ma capote de séminariste!...
I" mai i8. . .
... Voici le printemps. Le plant de vigne de Tabbé*** bourgeonne dans son pot de terre : l'arbre de la cour a de petites pousses tendres comme des gouttes vertes sur ses branches; l'autre jour, en sortant de l'étude, j'ai vu à la fenêtre du second quelque chose comme le champignon nasal du sup***. Les souliers de J*** sentent un peu; et j'ai remarqué que les élèves sortent fort souvent pour... dans la cour; eux qui vivaient à l'étude comme des taupes, rentassés, enfoncés dans leur ventre, tendant leur face rouge vers le poêle, avec une haleine épaisse et chaude comime celle des vaches! lis restent fort longtemps à l'air, maintenant, et, quand ils reviennent, ricanent, et referment l'isthme de leur pantalon fort minutieusement, - non, je me trompe, fort lentement, - avec des manières, en
semblant se complaire, machinalement, à cette opération qui n'a rien en soi que de très futile...
Le sup*** est descendu hier de sa chambre, et, en fermant les yeux, les mains cachées, craintif et frileux, il a traîné à quatre pas dans la cour ses pantoufles de chanoine!...
Voici mon cœur qui bat la mesure dans ma poitrine, et ma poitrine qui bat contre mon pupitre crasseux I Oh! je déteste maintenant le temps où les élèves étaient comme de grosses brebis suant dans leurs habits sales, et dormaient dans l'atmosphère empuantie de l'étude, sous la lumière du gaz, dans la chaleur fade du poêle!... J'étends mes bras! je soupire, j'étends mes jambes... je sens des choses dans ma tête, oh! des choses!...
4 mai . . .
... Tenez, hier, je n'y tenais plus : j'ai étendu, comme l'ange Gabriel, les ailes de mon cœur. Le souffle de l'esprit sacré a parcouru mon être! J'ai pris ma lyre, et j'ai chanté :
Approchez-vous, Grande Marie!
Mère chérie!
Du doux Jhésus!
Sanctus Christus!
O Vierge enceinte O mère sainte Exaucez-nous !
ô ! si vous saviez les effluves mystérieuses qui secouaient mon âme pendant que j'effeuillais cette rose poétique 1 Je pris ma cithare^ et comme le Psalmiste, j'élevai ma voix innocente et pure dans les célestes altitudes!!! O altitudo altitudinum! ,.,
7 mai. . .
Hélas! Ma poésie a replié ses ailes^ mais, comme Galilée, je dirai, accablé par l'outrage et le supplice : Et pourtant elle se meut! - Lisez : elles se meuvent! - J'avais commis l'imprudence de laisser tomber la précédente confidence... J*** l'a ramassée, J***, le plus féroce des jansénistes, le plus rigoureux des séides du sup***, et l'a portée à son maître, en secret; mais le monstre, pour me faire sombrer sous l'insulte universelle, avait fait passer ma poésie dans les mains de tous ses amis!
Hier, le sup*** me mande : j'entre dans son appartement, je suis debout devant lui, fort de mon intérieur. Sur son front chauve frissonnait comme un éclair furtif son dernier cheveu roux : ses yeux émergeaient de sa graisse, mais calmes, paisibles; son nez semblable à une batte était mû par son branle habituel : il chuchotait un oremus : il mouilla l'extrémité de son pouce, tourna quelques feuilles de livre, et sortit un petit papier crasseux, plié...
Grananande Maarieie !...
Mèèèree Chééérieie!
Il ravalait ma poésie! il crachait sur ma rose! il faisait le Brid'oison, le Joseph, le bêtiot, pour salir, pour souiller
ce chant virginal! Il bégayait et prolongeait chaque syllabe avec un ricanement de haine concentré : et quand il fut arrivé au cinquième vers,... Vierge enceininte! il s'arrêta, contourna sa nasale, et! il éclata! Vierge enceinte! Vierge enceinte! il disait cela avec un ton, en fronçant avec un frisson son abdomen proéminent, avec un ton si affreux, qu'une pudique rougeur couvrit mon front. Je tombai à genoux, les bras vers le plafond, et je m'écriai : O mon père!...
- Votre lyyyre! votre cithare! jeune homme! votre cithare! des effluves mystérieuses! qui vous secouaient l'âme! J'aurais voulu voir! Jeune âme, je remarque là dedans, dans cette confession impie, quelque chose de mondain, un abandon dangereux, de l'entraînement, enfin ! -
Il se tut, fit frissonner de haut en bas son abdomen : puis, solennel :
- Jeune homme, avez-vous la foi?...
- Mon père, pourquoi cette parole? Vos lèvres plaisantent-elles?... Oui, je crois à tout ce que dit ma mère... la Sainte Église!
- Mais... Vierge enceinte!... C'est la conception, ça, jeune homme; c'est la conception!...
- Mon père! je crois à la conception!...
- Vous avez raison! jeune homme! C'est une chose... ... Il se tut... - Puis : Le jeune J*** m'a fait un rapport
où il constate chez vous un écartement des jambes, de jour en jour plus notoire, dans votre tenue à l'étude ; il affirme vous avoir vu vous étendre de tout votre long sous la table, à la façon d'un jeune homme... dégingandé. Ce sont des faits auxquels vous n'avez rien à répondre...
Approchez vous^ à genoux^ tout près de moi; je veux vous interroger avec douceur; répondez : vous écartez beaucoup vos jambes, à l'étude?
Puis il me mettait la main sur l'épaule, autour du cou, et ses yeux devenaient clairs, et il me faisait dire des choses sur cet écartement des jambes... Tenez, j'aime mieux vous dire que ce fut dégoûtant, moi qui sais ce que cela veut dire, ces scènes-là!... Ainsi, on m'avait mouchardé, on avait calomnié mon cœur et ma pudeur, - et je ne pouvais rien dire à cela, les rapports, les lettres anonymes des élèves les uns contre les autres, au sup***, étant autorisées, et commandées, - et je venais dans cette chambre, me f... sous la main de ce gros!... Oh! le séminaire!...
Oh! mes condisciples sont effroyablement méchants et effroyablement lascifs! A l'étude, ils savent tous, ces profanes, l'histoire de mes vers, et, aussitôt que je tourne la tête, je rencontre la face du poussif D***, qui me chuchote : Et ta cithare, et ta cithare? et ton journal? Puis l'idiot L*** reprend : Et ta lyre? et ta cithare? Puis trois ou quatre chuchotent en chœur :
Grande Marie...
Mère chérie!
Moi, je suis un grand benêt : - Jésus, je ne me donne pas de coups de pied! - Mais enfin, je ne moucharde pas, je n'écris pas d'anonymes, et j'ai pour moi ma sainte poésie et ma pudeur!...
Ne devinez-vous pas pourquoi je meurs d'amour? La fleur me dit : salut : l'oiseau me dit bonjour : Salut; c'est le printemps! c'est l'ange de tendresse! Ne devinez-vous pas pourquoi je bous d'ivresse? Ange de ma grand 'mère, ange de mon berceau. Ne devinez-vous pas que je deviens oiseau, Que ma lyre frissonne et que je bats de l'aile Comme hirondelle?...
J'ai fait ces vers là hier, pendant la récréation; je suis entré dans la chapelle, je me suis enfermé dans un confessionnal, et là, ma jeune poésie a pu palpiter et s'envoler, dans le rêve et le silence, vers les sphères de l'amour. Puis, comme on vient m'enlever mes moindres papiers dans mes poches, la nuit et le jour, j'ai cousu ces vers en bas de mon dernier vêtement, celui qui touche immédiatement à ma peau, et, pendant l'étude, je tire, sous mes habits, ma poésie sur mon cœur, et je la presse longuement en rêvant...
15 mai. -
Les événements se sont bien pressés, depuis ma dernière confidence, et des événements bien solennels, des événements qui doivent influer sur ma vie future et intérieure d'une façon sans doute bien terrible!
Thimothina Labinette, je t'adore!
Thimothina Labinette, je t'adore! je t'adore! laisse-moi chanter sur mon luth, comme le divin Psalmiste sur son
Psaltérion^ comment je t'ai vue, et comment mon cœur a sauté sur le tien pour un éternel amour!
Jeudi, c'était jour de sortie : nous, nous sortons deux heures; je suis sorti : ma mère, dans sa dernière lettre, m'avait dit : « ...tu iras, mon fils, occuper superficiellement ta sortie chez monsieur Césarin Labinette, un habitué à ton feu père, auquel il faut que tu sois présenté un jour ou l'autre avant ton ordination;...»
...Je me présentai à monsieur Labinette, qui m'obligea beaucoup en me reléguant, sans mot dire, dans sa cuisine : sa fille, Thimothine, resta seule avec moi, saisit un linge, essuya un gros bol ventru en l'appuyant contre son cœur, et rrîe dit tout à coup, après un long silence : Eh bien, monsieur Léonard?...
Jusque là, confondu de me voir avec cette jeune créature dans la solitude de cette cuisine, j'avais baissé les yeux et invoqué dans mon cœur le nom sacré de Marie : je relevai le front en rougissant, et, devant la beauté de mon interlocutrice, je ne pus que balbutier un faible : Mademoiselle?...
Thimothine! tu étais belle! Si j'étais peintre, je reproduirais sur la toile tes traits sacrés sous ce titre : La Vierge au bol! Mais je ne suis que poète, et ma langue ne peut te célébrer qu'incomplètement...
La cuisinière noire, avec ses trous où flamboyaient les braises comme des yeux rouges, laissait échapper, de ses casseroles à minces filets de fumée, une odeur céleste de soupe aux choux et de haricots; et devant elle, aspirant avec ton doux nez l'odeur de ces légumes, regardant ton gros chat avec tes beaux yeux gris, ô Vierge au bol, tu essuyais ton vase! les bandeaux plats et clairs de tes cheveux se collaient pudiquement sur ton front jaune
comme le soleil; de tes yeux courait un sillon bleuâtre jusqu'au milieu de ta joue, comme à Santa Teresa! ton nez, plein de Todeur des haricots, soulevait ses narines délicates; un duvet léger, serpentant sur tes lèvres, ne contribuait pas peu à donner une belle énergie à ton visage; et, à ton menton, brillait un beau signe brun où frissonnaient de beaux poils follets : tes cheveux étaient sagement retenus à ton occiput par des épingles; mais une courte mèche s'en échappait.,. Je cherchai vainement tes seins; tu n'en as pas : tu dédaignes ces ornements mondains : ton coeur est tes seins!... Quand tu te retournas pour frapper de ton pied large ton chat doré, je vis tes omoplates saillant et soulevant ta robe, et je fus percé d'amour, devant le tortillement gracieux des deux arcs prononcés de tes reins!...
Dès ce moment, je t'adorai : j'adorais, non pas tes cheveux, non pas tes omoplates, non pas ton tortillement inférieurement postérieur : ce que j'aime en une femme, en une vierge, c'est la modestie sainte; ce qui me fait bondir d'amour, c'est la pudeur et la piété; c'est ce que j'adorai en toi, jeune bergère!...
Je tâchais de lui faire voir ma passion; et, du reste, mon cœur, mon cœur me trahissait! Je ne répondais que par des paroles entrecoupées à ses interrogations; plusieurs fois, je lui dis Madame, au lieu de Mademoiselle, dans mon trouble! Peu à peu, aux accents magiques de sa voix, je me sentais succomber; enfin je résolus de m'abandonner, de lâcher tout; et, à je ne sais plus quelle question qu'elle m'adressa, je me renversai en arrière sur ma chaise, je mis une main sur mon cœur, de l'autre, je saisis dans ma poche un chapelet dont je laissai passer la croix blanche, et, un œil vers Thimothine, l'autre au ciel, je répondis
douloureusement et tendrement, comme un cerf à une biche :
- Ohl ouil Mademoiselle... ThimothinalII!
Miserere! miserere! - Dans mon œil ouvert délicieusement vers le plafond tombe tout à coup une goutte de saumure, dégouttant d'un jambon planant au dessus de moi, et, lorsque, tout rouge de honte, réveillé dans ma passion, je baissai mon front, je m'aperçus que je n'avais dans ma main gauche, au lieu d'un chapelet, qu'un biberon brun; - ma mère me l'avait confié l'an passé pour le donner au petit de la mère chose! - De l'œil que je tendais au plafond découla la saumure amère : - mais, de l'œil qui te regardait, ô Thimothina, une larme coula, larme d'amour, et larme de douleur!...
Quelque temps, une heure après, quand Thimothina m'annonça une collation composée de haricots et d'une omelette au lard, tout ému de ses charmes, je répondis à mi-voix : - J'ai le cœur si plein, voyez-vous, que cela me ruine l'estomac! - Et je me mis à table; oh! je le sens encore, son cœur avait répondu au mien dans son appel : pendant la courte collation, elle ne mangea pas : - Ne trouves-tu pas qu'on sent un goût? répétait-elle; son père ne comprenait pas; mais mon cœur le comprit : c'était la Rose de David, la Rose de Jessé, la Rose mystique de l'écriture; c'était l'Amour!
Elle se leva brusquement, alla dans un coin de la cuisine, et, me montrant la double fleur de ses reins, elle plongea son bras dans un tas informe de bottes, de chaussures diverses, d'où s'élança son gros chat; et jeta tout cela dans im vieux placard vide; puis elle retourna à sa place,
agi
et interrogea l'atmosphère d'une façon inquiète; tout à coup^ elle fronça le front, et s'écria :
- Cela sent encore!...
- Oui, cela sent, répondit son père assez bêtement : (il ne pouvait comprendre, lui, le profane!)
Je m'aperçus bien que tout cela n'était dans ma chair vierge que les mouvements intérieurs de sa passion! je l'adorais et je savourais avec amour l'omelette dorée, et mes mains battaient la mesure avec la fourchette, et, sous la table, mes pieds frissonnaient d'aise dans mes chaussures!...
Mais, ce qui me fut un trait de lumière, ce qui me fut comme un gage d'amour éternel, comme un diamant de tendresse de la part de Thimothina, ce fut l'adorable obligeance qu'elle eut, à mon départ, de m'ofïrir une paire de chaussettes blanches, avec un sourire et ces paroles : - Voulez-vous cela pour vos pieds. Monsieur Léonard?
i6 mai -
Thimothina! je t'adore, toi et ton père, toi et ton chat :
; ... Vas devotionis, l Rosa mystica, Thimothina : <, Turris davidica, Ora pro nobis!
Cœli porta,
Stella maris,
17 mai. -
Que m'importent à présent les bruits du monde et les bruits de l'étude? Que m'importent ceux que la paresse
et la langueur courbent à mes côtés? Ce matin^ tous les fronts, appesantis par le sommeil, étaient collés aux tables; un ronflement, pareil au cri du clairon du jugement dernier, un ronflement sourd et lent s'élevait de ce vaste Gethsémani. Moi, stoïque, serein, droit, et m'élevant au-dessus de tous ces morts comme un palm.ier au-dessus des ruines, méprisant les odeurs et les bruits incongrus, je portais ma tête dans ma main, j'écoutais battre mon cœur plein de Thimothina, et mes yeux se plongeaient dans l'azur du ciel, entrevu par la vitre supérieure de la fenêtre!...
— i8 mai :
Merci à l'Esprit Saint qui m'a inspiré ces vers charmants : ces vers, je vais les enchâsser dans mon cœur; et, quand le ciel me donnera de revoir Thimothina, je les lui donnerai, en échange de ses chaussettes!...
Je l'ai intitulée La Brise :
Dans sa retraite de coton Dort le zéphyr à douce haleine :
Dans son nid de soie et de laine Dort le zéphyr au gai menton!
Quand le zéphyr lève son aile Dans sa retraite de coton.
Quand il court où la fleur l'appelle, Sa douce haleine sent bien bon!
O brise quintessenciée !
Ô quintessence de l'amour!
Quand la rosée est essuyée.
Comme ça sent bon dans le jour!
Jésus! Joseph! Jésus! Marie!
C'est comme une aile de condor Assoupissant celui qui prie!
Ça nous pénètre et nous endort!
La fin est trop intérieure et trop suave : je la conserve dans le tabernacle de mon âme. A la prochaine sortie, je lirai cela à ma divine et odorante Thimothina.
Attendons dans le calme et le recueillement.
Date incertaine. Attendons!...
i6 juin! —
Seigneur^ que votre volonté se fasse : je n'y mettrai aucun obstacle! Si vous voulez détourner de votre serviteur l'amour de Thimothina, libre à vous, sans doute : mais. Seigneur Jésus, n'avez-vous pas aimé vous-même, et la lance de l'amour ne vous a-t-elle pas appris à condescendre aux souffrances des malheureux! Priez pour moi!
Oh! j'attendais depuis longtemps cette sortie de deux heures du 15 juin : j'avais contraint mon âme, en lui disant : Tu seras libre ce jour-là : le 15 juin, je m'étais peigné mes quelques cheveux modestes, et, usant d'une odorante pommade rose, je les avais collés sur mon front, comme les bandeaux de Thimothina; je m'étais pommadé les sourcils; j'avais minutieusement brossé mes habits noirs, comblé adroitement certains déficits fâcheux dans ma toilette, et je me présentai à la sonnette espérée de monsieur Césarin Labinette. Il arriva, après un assez long
temps^ la calotte un peu crânement sur l'oreille, une mèche de cheveux raides et fort pommadés lui cinglant la face comme une balafre, une main dans la poche de sa robe de chambre à fleurs jaunes, l'autre sur le loquet... Il me jeta un bonjour sec, fronça le nez en jetant un coup d'oeil sur mes souliers à cordons noirs, et s'en alla devant moi, les mains dans ses deux poches, ramenant en devant sa robe de chambre, comme fait l'abbé*** avec sa soutane, et modelant ainsi à mes regards sa partie inférieure.
Je le suivis.
Il traversa la cuisine, et j'entrai après lui dans son salon. Oh! ce salon! je l'ai fixé dans ma mémoire avec les épingles du -souvenir! La tapisserie était à fleurs brunes; sur la cheminée, une énorme pendule en bois noir, à colonnes; deux vases bleus avec des roses; sur les murs, une peinture de la bataille d'Inkermann; et un dessin au crayon, d'un ami de Césarin, représentant un moulin avec sa meule souffletant un petit ruisseau semblable à un crachat, dessin que charbonnent tous ceux qui commencent à dessiner. La poésie est bien préférable!...
Au milieu du salon, une table à tapis vert, autour de laquelle mon cœur ne vit que Thimothina, quoiqu'il s'y trouvât un ami de monsieur Césarin, ancien exécuteur des œuvres sacristaines dans la paroisse de ***, et son épouse madame de Riflandouille, et que monsieur Césarin lui-même vînt s'y accouder de nouveau, aussitôt mon entrée.
Je pris une chaise rembourrée, songeant qu'une partie de moi-même allait s'appuyer sur une tapisserie faite sans doute par Thimothina, je saluai tout le monde, et, mon chapeau noir posé sur la table, devant moi, comme un rempart, j'écoutai...
Je ne parlais pas, mais mon cœur parlait! Les messieurs
continuèrent la partie de cartes commencée : je remarquai qu'ils trichaient à qui mieux mieux, et cela me causa une surprise assez douloureuse. - La partie terminée, ces personnes s'assirent en cercle autour de la cheminée vide; j'étais à un des coins, presque caché par l'énorme ami de Césarin, dont la chaise seule me séparait de Thimothina ; je fus content en moi-même du peu d'attention que l'on faisait à ma personne; rélégué derrière la chaise du sacristain honoraire, je pouvais laisser voir sur mon visage les mouvements de mon cœur sans être remarqué de personne : je me livrai donc à un doux abandon; et je laissai la conversation s'échauffer et s'engager entre ces trois personnes; car Thimothina ne parlait que rarement; elle jetait sur son séminariste des regards d'amour, et, n'osant le regarder en face, elle dirigeait ses yeux clairs vers mes souliers bien cirés!... Moi, derrière le gros sacristain, je me livrais à mon cœur.
Je commençai par me pencher du côté de Thimothina, en levant les yeux au ciel. Elle était retournée. Je me relevai, et, la tête baissée vers ma poitrine, je poussai un soupir; elle ne bougea pas. Je remis mes boutons, je fis aller mes lèvres, je fis un léger signe de croix; elle ne vit rien. Alors, transporté, furieux d'amour, je me baissai très fort vers elle, en tenant mes mains comme à la communion, et en poussant un ah!... prolongé et douloureux; Miserere! tandis que je gesticulais, que je priais, je tombai de ma chaise avec un bruit sourd, et le gros sacristain se retourna en ricanant, et Thimothina dit à son père :
- Tiens, monsieur Léonard qui coule par terre!
Son père ricana! Miserere!
Le sacristain me repiqua, rouge de honte et faible d'amour, sur ma chaise rembourrée, et me fit une place.
Mais je baissai les yeux^ je voulus dormir! Cette société m'était importune, elle ne devinait pas l'amour qui souffrait là dans l'ombre : je voulus dormir! mais j'entendis la conversation se tourner sur moi!...
Je rouvris faiblement les yeux...
Césarin et le sacristain fumaient chacun un cigare maigre, avec toutes les mignardises possibles, ce qui rendait leurs personnes effroyablement ridicules; madame la sacristaine, sur le bord de sa chaise, sa poitrine cave penchée en avant, ayant derrière elle tous les flots de sa robe jaune qui lui bouffaient jusqu'au cou, et épanouissant autour d'elle son unique volant, effeuillait délicieusement une rose : un sourire affreux entr'ouvrait ses lèvres, et montrait à ses gencives maigres deux dents noires, jaunes, comme la faïence d'un vieux poêle. - Toi, Thimothina, tu étais belle, avec ta collerette blanche, tes yeux baissés, et tes bandeaux plats!
- C'est un jeune homme d'avenir : son présent inaugure son futur, disait en laissant aller un flot de fumée grise le sacristain...
- Oh! monsieur Léonard illustrera la robe! nasilla la sacristaine : les deux dents parurent!...
Moi je rougissais, à la façon d'un garçon de bien; je vis que les chaises s'éloignaient de moi, et qu'on chuchotait sur mon compte...
Thimothina regardait toujours mes souliers; les deux sales dents me menaçaient... le sacristain riait ironiquement : j'avais toujours la tête baissée!...
- Lamartine est mort... dit tout à coup Thimothina. Chère Thimothine! C'était pour ton adorateur, pour
ton pauvre poète Léonard, que tu jetais dans la conversation ce nom de Lamartine; alors, je relevai le front, je
sentis que la pensée seule de la poésie allait refaire une virginité à tous ces profanes, je sentais mes ailes palpiter, et je dis, rayonnant, l'œil sur Thimothina :
- Il avait de beaux fleurons à sa couronne, l'auteur des Méditations poétiques!
- Le cygne des vers est défunt, dit la sacristaine!
- Oui, mais il a chanté son chant funèbre, repris-je, enthousiasmé.
- Mais, s'écria la sacristaine, monsieur Léonard est poète aussi! Sa mère m'a montré l'an passé des essais de sa muse...
Je jouai d'audace :
- Oh! Madame, je n'ai apporté ni ma lyre ni ma cithare; mais...
- Oh! votre cithare! vous l'apporterez un autre jour...
- Mais, ce néanmoins, si cela ne déplaît pas à l'honorable, - et je tirai un morceau de papier de ma poche, je vais vous lire quelques vers... Je les dédie à mademoiselle Thimothina.
- Oui! oui! jeune homme! très bien! récitez, récitez, mettez-vous au bout de la salle...
Je me reculai... Thimothina regardait mes souliers... La sacristaine faisait la Madone; les deux messieurs se penchaient l'un vers l'autre... Je rougis, je toussai, et je dis en chantant tendrement
Dans sa retraite de coton Dort le zéphyr à douce haleine...
Dans son nid de soie et de laine Dort le zéphyr au gai menton.
Toute l'assistance pouffa de rire : les messieurs se penchaient l'un vers l'autre en faisant de grossiers calem-
bours; mais ce qui était surtout effroyable, c'était l'air de la sacristaine, qui, l'œil au ciel, faisait la mystique, et souriait avec ses dents affreuses! Thimothina, Thimothina crevait de rire! Cela me perça d'une atteinte mortelle, Thimothina se tenait les côtes!... - Un doux zéphyr dans du coton, c'est suave, c'est suave!... faisait en reniflant le père Césarin... Je crus m'apercevoir de quelque chose... mais cet éclat de rire ne dura qu'une seconde : tous essayèrent de reprendre leur sérieux, qui pétait encore de temps en temps...
- Continuez, jeune homme, c'est bien, c'est bien!
Quand le zéphyr lève son aile Dans sa retraite de coton,...
Quand il court où la fleur l'appelle.
Sa douce haleine sent bien bon...
Cette fois, un gros rire secoua mon auditoire; Thimothina regarda mes souliers : j'avais chaud, mes pieds brûlaient sous son regard, et nageaient dans la sueur; car je me disais : ces chaussettes que je porte depuis un mois, c'est un don de son amour, ces regards qu'elle jette sur mes pieds, c'est un témoignage de son amour : elle m'adore !
Et voici que je ne sais quel petit goût me parut sortir de mes souliers: oh! je compris les rires horribles de l'assemblée! Je compris qu'égarée dans cette société méchante, Thimothina Labinette, Thimothina ne pourrait jamais donner un libre cours à sa passion! Je compris qu'il me fallait dévorer, à moi aussi, cet amour douloureux éclos dans mon cœur une après-midi de mai, dans une cuisine des
Labinette, devant le tortillement postérieur de la Vierge au bol !
- Quatre heures, l'heure de la rentrée, sonnaient à la pendule du salon; éperdu, brûlant d'amour et fou de douleur, je saisis mon chapeau, je m'enfuis en renversant une chaise, je traversai le corridor en murmurant: J'adore Thimothine, et je m'enfuis au séminaire sans m'arrêter...
Les basques de mon habit noir volaient derrière moi, dans le vent, comme des oiseaux sinistres!...
30 juin.
Désormais, je laisse à la muse divine le soin de bercer ma douleur; martyr d'amour à dix-huit ans, et, dans mon affliction, pensant à un autre martyr du sexe qui fait nos joies et nos bonheurs, n'ayant plus celle que j'aime, je vais aimer la foi! Que le Christ, que Marie me pressent sur leur sein : je les suis : je ne suis pas digne de dénouer les cordons des souliers de Jésus; mais ma douleur! mais mon supplice! Moi aussi, à dix-huit ans et sept mois, je porte une croix, une couronne d'épines! mais, dans la main, au lieu d'un roseau, j'ai une cithare! Là sera le dictame à ma plaie!...
— Un an après, i*'' août —
Aujourd'hui, on m'a revêtu de la robe sacrée; je vais servir Dieu; j'aurai une cure et une modeste servante dans un riche village. J'ai la foi; je ferai mon salut, et
sans être dispendieux, je vivrai comme un bon serviteur de Dieu avec sa servante. Ma mère la sainte Église me réchauffera dans son sein : qu'elle soit bénie! que Dieu soit béni!
...Quant à cette passion cruellement chérie que je renferme au fond de mon cœur, je saurai la supporter avec constance : sans la raviver précisément, je pourrai m'en rappeler quelquefois le souvenir : ces choses-là sont bien douces! - Moi, du reste, j'étais né pour l'amour et pour la foi! - Peut-être un jour, revenu dans cette ville, aurai-je le bonheur de confesser ma chère Thimothina?... Puis, je conserve d'elle un doux souvenir : depuis un an, je n'ai pas défait les chaussettes qu'elle m'a données...
Ces chaussettes-là, mon Dieu! je les garderai à mes pieds jusque dans votre saint Paradis!...
Trois lettres
Trois lettres
Lettre à Georges Izambard 27, rue de l'Abbaye-des-Champs, à Douai (Nord)
CharleviUe, [13] mai 1871.
Cher Monsieur!
Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m'avezvous dit; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière, - Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir; je déterre d'anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je le leur livre : on me paie en bocks et en filles. Stat mater dolorosa^ dum pendet filius. - Je me dois à la Société, c'est juste, - et j'ai raison, - Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre obstination à regagner le râtelier universitaire - pardon/ le prouve. Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n'a rien fait, n'ayant rien voulu faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j'espère, - bien d'autres espèrent la même chose, - je verrai dans votre principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez! - Je serai un travailleur : c'est l'idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris, - où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris! Travailler maintenant, jamais, jamais; je suis en grève.
Maintenant, je nCencrapule le plus possible. Pourquoi? Je veux être poëte, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poëte, et je me suis reconnu poëte. Ce n'est pas du tout ma faute. C'est faux de dire : Je pense. On devrait dire : On me pense. Pardon du jeu de mots.
JE est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu'ils ignorent tout à fait!
Vous n'êtes pas enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez? Est-ce de la poésie? C'est de la fantaisie, toujours. - Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni trop de la pensée :
Le cœur supplicié
Mon triste cœur bave à la poupe...
Ça ne veut pas rien dire.
RÉPONDEZ-MOI : chez M. Deverrière, pour A. R, Bonjour de cœur,
Arth. Rimbaud.
Deux lettres à Paul Demeny*
- Charleviîle, 15 mai 1871. -
J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle; je commence de suite par un psaume d'actualité :
Chant de guerre parisien
- Voici de la prose sur l'avenir de la poésie -
Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque, Vie harmonieuse. - De la Grèce au mouvement romantique, - moyenâge, -il y a des lettrés, des versificateurs. D'Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d'innombrables générations idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand. - On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd'hui aussi ignoré que le premier venu auteur c?' Origines. - Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans!
Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m'inspire plus de certitudes sur le sujet que n'aurait jamais eu de colères un Jeune-France. Du reste, libre aux nouveaux d'exécrer les ancêtres : on est chez soi et l'on a le temps.
On n'a jamais bien jugé le romantisme; qui l'aurait jugé? Les critiques!! Les romantiques? qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'œuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur?
Car Je est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident : j'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute : je lance un coup d'archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène.
Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs!
En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rythment l'Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L'étude de ce passé charme les curieux : plusieurs s'éjouissent à renouveler ces antiquités : - c'est pour eux. L'intelligence universelle a toujours jeté ses idées naturellement; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on agissait par, on en écrivait des livres : telle allait la marche, l'homme ne se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains : auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé!
La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l'inspecte, il la tente, l'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver; cela semble simple : en tout cerveau s'accomplit un développement naturel; tant d'égoïstes se proclament auteurs; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse : à l'instar des comprachicos, quoi! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où. il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant! - Car il arrive à /'inconnu! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche,
plus qu'aucun! Il arrive à V inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre V intelligence de ses visions, il les a vues! Qu'il crève dans son hondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons oii l'autre s'est affaissé!
- la suite à six minutes -
Ici j'intercale un second psaume, hors du texte : veuillez tendre une oreille complaisante, - et tout le monde sera charmé, - J'ai l'archet en main, je commence :
Mes petites amoureuses
Voilà, Et remarquez bien que, si je ne craignais de vous faire débourser plus de 60 c. de port, - moi pauvre effaré qui, depuis sept mois, n'ai pas tenu un seul rond de bronze! je vous livrerais encore mes Amants de Paris, cent hexamètres. Monsieur, et ma Mort de Paris, deux cents hexamètres!
-Je reprends :
Donc le poète est vraiment voleur de feu.
Il est chargé de l'humanité, des animaux même; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions; si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue;
- Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra! Il faut être académicien, - plus mort qu'un fossile, - pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l'alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie! -
Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s'éveillant en son temps dans l'âme universelle : il donnerait plus - que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès! Énormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès!
Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez; - Toujours pleins du Nombre et de /'Harmonie^ ces poèmes seront faits pour rester, - Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque.
L'art éternel aurait ses fonctions, comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rhythmera plus l'action; elle sera en avant.
Ces poètes seront! Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, jusqu'ici-abominable, - lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi! La femme trouvera de l'inconnu! Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres? - Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses; nous les prendrons, nous les comprendrons.
En attendant, demandons aux poètes du nouveau, idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande, - Ce n'est pas cela!
Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s'en rendre compte : la culture de leurs âmes s'est commencée aux accidents : locomotives abandonnées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails, - Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille, - Hugo, trop cabochard, a bien du vu dans les derniers volumes : les Misérables sont un vrai poème. J'ai les Châtiments sous main; Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo, Trop de Belmontet et de Lamennais, de Jéhovahs et de colonnes^ vieilles énor mités crevées,
Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, - que sa paresse d'ange a insultées! 0/ les contes et les proverbes fadasses! ô les nuits! ô Rolla, ô Namouna, d la Coupe ! Tout est français, c'est-àdire haïssable au suprême degré ; français, pas parisien! Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, Jean La Fontaine! commenté par M, Taine! Printanier, l'esprit de Musset! Charmant, son amour! En voilà, de la peinture à l'émail, de la poésie solide! On savourera longtemps la poésie française, mais en France, Tout garçon épicier est en mesure de débobiner une apostrophe Rollaque,
tout séminariste en porte les cinq cents rimes dans le secret d'un carnet, A quinze ans, ces élans de passion mettent les jeunes en rut; à seize ans, ib se contentent déjà de les réciter avec cœur; à dix-huit ans, à dix-sept même, tout collégien qui a le moyen, fait le Rolla, écrit un Rollal Quelques-uns en meurent peut-être encore. Musset n'a rien su faire : il y avait des visions derrière la gaze des rideaux : il a fermé les yeux. Français, panadis, traîné de l'estaminet au pupitre de collège, le beau mort est mort, et, désormais, ne nous donnons même plus la peine de le réveiller par nos abominations!
Les seconds romantiques sont très voyants : Th. Gautier, Lee. de Lisle, Th. de Banville. Mais inspecter l'invisible et jentendre l'inouï étant autre chose que reprendre l'esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes^ un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste; et la forme si vantée en lui est mesquine : les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles.
Rompue aux formes vieilles, parmi des innocents, A. Renaud, - a fait son Rolla, - L. Grandet, - a fait son Rolla; - les gaulois et les Musset, G. Lafenestre, Coran, Cl. Popelin, Soulary, L. Salles; Les écoliers, Marc, Aicard, Theuriet; les morts et les imbéciles, Autran, Barbier, L. Pichat, Lemoyne, les Deschamps, les Desessarts; Les journalistes, L. Cladel, Robert Luzarches, X. de Ricard; les fantaisistes, C. Mendès; les bohèmes; les femmes; les talents, Léon Dierx, Sully- Prudhomme, Coppée, - la nouvelle école, dite parnassienne, a deux voyants, Albert Mérat et Paul Verlaine, un vrai poète. - Voilà. - Ainsi je travaille à me rendre voyant. - Et finissons par un chant pieux.
Accroupissements
Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite, car dans huit jours je serai à Paris, peut-être.
Au revoir.
A. Rimbaud.
Charleville, lo juin 1871.
A M. P. Demeny Les poètes de sept ans Et la Mère^ fermant le livre du devoir,
A. R 26 mai 1871.
Les pauvres à l'église
Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église * * •
A. Rimbaud.
Voici, - ne vous fâchez pas, - un motif à dessins drôles : c'est une antithèse aux douces vignettes pérenneîles où batifolent les cupidons, où s'essorent les cœurs panachés de flammes, fleurs vertes, oiseaux mouillés, promontoires de Leucade, etc.. - ces triolets, eux aussi, du reste, iront
Où les vignettes pérenneîles, Où les doux vers.
Voici : - ne vous fâchez pas! -
Le cœur du pitre Mon triste cœur bave à la poupe^
A. R Juin 1871.
Voilà ce que je fais, -J'ai trois prières à vous adresser : brûlez, je le veux et je crois que vous respecterez ma volonté comme celle d'un mort, brûlez tous les vers que je fus assez sot pour vous donner, lors de mon séjour à Douai : ayez la bonté de m' envoyer, s'il vous est possible et s'il vous plaît, un exemplaire de vos Glaneuses, que je voudrais relire et qu'il m'est impossible d'acheter, ma mère ne m'ayant gratifié d'aucun rond de bronze depuis six mois, - pitié! - : enfin, veuillez bien me répondre, quoi que ce soit, pour cet envoi et pour le précédent.
Je vous souhaite un bon jour, ce qui est bien bon. Écrivez à : M. Deverrière, 95, sous les Allées, pour
A, Rimbaud.
Table
Poésies
Les Étrennes des Orphelins ....... g
Sensation 13
Soleil et Chair 14
Ophélie 21
Bal des pendus 23
Le châtiment de Tartufe 25
Le Forgeron 26
Morts de Quatre-vingt-douze 33
A la Musique 34
Vénus Anadyomène 36
Première soirée 37
Les reparties de Nina 39
Les Effarés 45
Roman 48
Le Mal 50
Rages de Césars 51
Rêvé pour l'hiver .......... 52
Le Dormeur du Val 53
Au Cabaret-vert 54
La Maline 55
L'éclatante victoire de Sarrebrùck. 56
Le Buffet 57
Ma Bohème 58
Les Corbeaux 59
Les Assis 60
Tête de faune 63
Les Douaniers 64
Oraison du soir 65
Chant de guerre parisien 66
Mes petites Amoureuses . 68
Accroupissements 71
Les poètes de sept ans 73
Les pauvres à l'église 76
Le Cœur du pitre 78
L'orgie parisienne ou Paris se repeuple .... 80
Les mains de Jeanne-Marie 84
Les Sœurs de charité 87
Voyelles 89
L étoile a pleuré rose 90
Le Juste restait droit 91
Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs ... 94
Les Premières Communions loi
Les chercheuses de poux 108
Le bateau ivre iio
Derniers vers
Loin des oiseaux 116
Larme 117
La rivière de cassis roule 118
La Rivière de Cassis 119
Nous sommes tes grands-parents lao
Comédie de la Soif 121
Bonne pensée du matin 128
Fêtes de la patience
1 Bannières de mai 129
2 Chanson de la plus haute Tour . . . . 131
3 L'Éternité 133
4 Age d'or 135
Jeune ménage 137
Bruxelles 139
Est-elle aimée? 141
Fêtes de la faim 142
Qu'est-ce pour nous, mon cœur 144
Entends comme brame 146
Michel et Christine 147
Honte 149
Mémoire 151
O saisons, ô châteaux 154
Les Déserts de l'amour
Avertissement ♦ . . 158
Les Déserts de l'amour ♦ . . 159
Une saison en enfer
Mauvais sang 165
Nuit de l'enfer 173
Délire I : Vierge folle, L'époux infernal. . . . 177
Délires II : Alchimie du verbe 183
L'impossible 193
L'éclair 196
Matin 198
Adieu 199
Ebauches
A Samarie, plusieurs ont manifesté 205
L'air léger et charmant de la Galilée 205
Beth-Saïda, la piscine des cinq galeries .... 206
Illuminations
Après le Déluge 211
Enfance 213
Conte 217
Parade 219
Antique aao
Being beauteous 221
Vies 22a
Départ 224
Royauté 225
A une raison 226
Matinée d'ivresse 227
Phrases 229
Ouvriers 232
Les ponts 233
Ville 234
Ornières 235
Villes : Ce sont des villes! 236
Vagabonds 238
Villes : L'acropole officielle 239
Veillées 241
Mystique 243
Aube 244
Fleurs 246
Nocturne vulgaire 247
Marine 248
Fête d'hiver 249
Angoisse 250
Métropolitain 251
Barbare 253
Solde 254
Fairy 255
Guerre 256
Jeunesse