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ET SUR LES AUTEURS QUI ONT TRAITÉ LE MÊME SUJET

JcVacine étoit encore enfant, loi'squ'en 1647 l'ahLé Boyer donna au ilieâlre une tragédie intitule'e Porus j ou la Générosité d' Alexandre ; et celte pièce, quoique fort ridicule , eut quelque succès , s'il faut s'en rapporter au témoignage de l'auteur lui-même, dans son épître dëdicatoire au chevalier de Rivières. Boyer avoit aussi peu de goût que Pradon , mais une imagination plus vive ; il n'étoit pas moins plat , mais beaucoup plus fou j il outroit tous les défauts de son siècle , et ne les rachetoit par aucune qualité qui fût à lui.

Le plan de son Porus est un clief-d'oeuvre d'extravagance. Porus est déjà vaincu avant que la pièce commence ; sa femme et ses . deux filles sont prisonnières d'Alexandre. Le roi indien se met dans la tête que sa femme est araoui'euse du vainqueur; sa jalousie va jusqu'à la rage ; il se rend déguisé au camp d'Alexandre , pénètre dans sa tente, et veut l'assassiner. Il est surpris et reconnu. Alexandre lui reproche une pareille Idcheié ; mais lorsqu'il apprend que c'est la jalousie qui lui trou- Lie la cervelle, sa colère s'appaise : il lui rend la libellé,

celle de sa femme et de ses filles ; et pour le consoïeif d'avoir manqué sou coup, il ajoute à son royaume de nouveaux états.

Porus, de tant deLienfaits , n'accepte que la liberté; il se croiroit déshonore si sa femme et sa fille éloient délivrées par un autre moyen que la victoire : sentiment bien ridicule dans la bouclio d'un prince qui, tout-à-l'heure, vouloit les délivrer par un assassinat. Enfin , ce Porus , dont le sort est d'être fou jusqu'à la fin de la pièce, veut absolument avoir une seconde fois l'honneur de se battre contre Alexandre : une seconde fois il est vaincu, et forcé de recevoir de la bouté du vainqueur la vie, la liberté et celle de sa famille. Il n'en est pas moins fanfaron :

Tout a l'humeur gasconne en un auteur gascon. Voilà cependant ce qu'on imaginoit ; voilà même ce qui réussissoit dans l'enfance de Racine et dans le plus beau temps de Corneille. Mais un succès passager n'est rien. La pièce de Boyer est aujourd'hui inconnue et même rare. Le style en est aussi ridicule que le plan. Perdiccas dit à la fille de Porus, qu'il avoit faite prisonnière ;

A peine le dieu Mars , amoureux de ma gloire , SemLloit vous attacher au char de ma victoire. Que votre œil adorable amusant ma raison , Dans mon char triomphant me menoit en prison.

Act. I , Se. 5.

Le récit du combat d^Alexandre et de Porus est d'un style si gigantesque , que celui de Brebeuf , eu comparaison, est simple et modeste :

De ce choc furieux et l'une et l'autre armée , Chacune pour son chef puissamnipnt aLrme'e , Opposant sa valeur à leurs sanglans efforts , Présente à leur courroux tout un monde de morts ;

Leur

Lui fiiit voir que Hjdaspe en ravngeant la plaine, Enflé de tant de sani^ qu'a répandu leur haine , Dans son débordement entraîne à flots pressés Des montagnes de morts l'un sur l'autre entassés. Act. V, Se. 1.

Le dernier vers ofire une l'cssemLlance frappante avec los montagnes plaintives de morts et de mourans qu'étale Brebcuf clans la Pharsale. Toutefois il est juste d'observer que c'est à Bojer qu'on doit faire honneur de la priorité d'un si magnifique plie'bus , puisque la traduction de Lucain ne fut publiée qu'en i658 , onze ans après la première représentation de Porus.

Mais voici le comble de limpertinence et du galimatias ; c'est la re'ponse d'Alexandre aux complimens que lui fait Porus :

Ces éloges , grand roi, surprendroient Alexandre , S'il ne savoit la source où vous les allez prendre : C'est de \otre vertu , qui fait mille jaloux, D'où naissent ces ruisseaux qui retournent chez vous ^ C'est elle qui fait voir aux plus puissans monarques De son éclat fameux les plus brillantes marques j Elle vous les inspire , et ne vous en instruit Que par le grand amas qu'elle a déjà produit. Act. V, Se. 4.

J'abandonne à l'intelligence du lecteur cet amas d'inepties, qu'on est trop heureux de ne pas comprendre.

Qui croiroit que l'abbé Metastasio , poète de la cour de Vienne, homme en tout bien supérieur à Boyer, a cependant préféré Boyer à Racine , lorsqu'il a composé son opéra d'Alexandre aux Indes ? Cependant il est d'autant plus coupable, que de son temps le théâtre éloit perfectionné. Métastase étoit environné des grands maîtres de la scène française; et c'est Boyer qu'il prend pour modèle! Son opéra est calqué sur cette m.isérable tragédie de Porus : TOME I. X

OU y voit de même ce roi des Indes déjà vaincu, toujours de'guisé , jaloux jusqu'à la folie de sa femme Cle'ofile, prisonnière d'Alexandre ; on le voit employer, comme le Porus de Boyer , la perfidie et la trahison. Enfin, l'opéra comme la trage'die, n'est qu'un tissu d'amours bizarres, d'aventures romanesques; maislede'nouement de Boyer est encore un chef-d'œuvre en comparaison de celui de Métastase. Le célèbre poète italien suppose que l'armée des Macédoniens soupçonne Cléofile d'avoir trempé dans les complots tramés contre Alexandre , et demande à grands cris sa mort. Le roi ne voit d'autre moyen de la soustraire à la fureur des soldats, que de l'épouser. Porus , en apprenant cette nouvelle, perd tout-à-fait la tête, et ne garde plus de mesure : il se présente pour s'opposer au luariage; on le reconnoît. Alexandre, au lieu de le faire chasser comme un fou, prend pitié des tourmens de ce pauvre mari, et le renvoie dans son royaume avec sa femme : misérable invention , qui feroithonie aux Pradon et aux Scuderi!

Métastase rachète ces fautes de jugement par le mérite du style : on trouve chez lui des morceaux d'une éloquence simple et vigoureuse, tel que celui-ci , où Cléofile reproche à Porus l'injustice de sa jalousie :

CLÉOPHIDE.

Ingrato, liai poche prove Délia iiiia fedeltà? Comparve appena Su l'Indico confine

Dell' Asia il domator , che il tuo periglio Fu il mio primo spavento. Inoonlro a lui Lusinghiera m' offersi , onde con 1' arnii Won passasse a' tuoi regni. Ad onta mia Seco pugnasti. A te , gii vinto, asilo Fuquesta rcggia; e non è tutto. In campo La seconda fortuna Vuoi rilentar : 1' armi io ti porgo, e perdo

L' amistà d'Alessandro,

Di mie lusinghe il frutto,

De' miei siidditi il sangue , il regno mio j

E non ti basta ! E non mi credi J

Aless. neir Indie. Atto I , Se. 6.

« Ingrat, n'as-tu donc pas assez de preuves de ma fide- 3)lité? A peine le vainqueur de l'Asie parut-il sur les y> confins de l'Inde , que ton péril fut ma première » crainte. Je me présentai à lui pour tromper son ardeur » et empêcher ses légions d'envahir tes états. Malgré » moi , tu as combattu avec ce conquérant ; vaincu , tu » as trouvé un asile dans ce palais ; et ce n'est pas tout: » tu veux rentrer dans le champ de bataille et tenter une » seconde fois la fortune; je te donne une armée, et » je perds l'amiiié d'Alexandre, le fruit de mes arti- » fices, le sang de mes sujets, mon royaume; et cela ne n te suffit pas ! Et tu ne me crois pas ! » On ne trouve là ni concetti, ni affectation , ni subtilités , ni aucun des vices de la manière italienne.

Il est cependant essentiel d'observer que Bojer et Métastase, tout ridicules qu'ils sont d'ailleurs, ont sur Racine un avantage assez considérable : ils n'ont point fait Alexandre amoureux; ils n'ont point travesti en un vil soupirant de ruelle le conquérant de l'Asie ; et c'est là le défaut capital de la tragédie de Racine. C'est cette foiblesse du caractère d'Alexandre qui donna beau jeu à tous les euvieux, que blessoient déjà les premiers rayons de la gloire du jeune poète. Boileau, plus fidèle au sentiment de l'amitié qu'aux lois du goût et aux devoirs de la critique, se permit de justifier un ami, même aux déj^ens de la

vérité. Dans sa description d'un festin, il fait dire à l'un

de ses campagnards :

Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'Alexandre : Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre. Les héros , chez Quiuault , parlent bien autrement.

Satire III.

Jamais reproche ne fut plus injuste, et jamais héros ne fut moins glorieux ni plus tendre que l'Alexandre de Racine. Il s'exprime mieux sans doute , il est plus éloquent que les héros de Quinauh; mais s'il leur est supérieur pour l'élégance du style et la beauté des vers, il n'a sur eux aucun avantage du côté de la galanterie et de la tendresse. Les railleurs trouvèrent plaisant de mettre l'Alexandre de Racine au nombre des héros de romans dont Boileau s'étoit moqué dans un dialogue qu'il ne publia que vers la fin de sa vie, mais qui déjà étoit connu des gens de leiti'es, et surtout du mai'quis de Sévigné. Ce fut aussi à ce jeune seigneur qu'on attribua spécialement cette petite satire très-ingénieuse par elle-même, et d'autant plus sanglante, qu'elle étoit juste et vraie, et cju'on n'y coudamnoit Alexandre que sur ses propres paroles. On ne sera pas fdché de trouver ici cette plaisanterie, qui dut être aussi sensible à Racine et à Bc'leau, €£iie la parodie du Cid le fut à Corneille et à Chapelain :

Mais, qui est ce jeune étourdi qui s'avance d'un air moitié sérieux et moitié badin? Le voilà bien échauffé!

Je crois que c'est Alexandre. Qu'il est changé , j'ai peine à le reconnoître ! Sa physionomie n'est ni grecque, ni bar])are. C'est un guerrier pelii-maiire. Apparemment

que ses longs voyages Tout un peu gàié. C'est pourtant Alexandre, je le reconnois encore.

Oh , pour le coup , nous avons un véritable lie'ros et non pas un fade doucereux ! Il n'a jamais soupiré que pour la gloire ; il s'est même si peu piqué de galanterie, que , dans sept ans, il n'a visité qu'une fois la femme et les filles de Darius , bien qu'elles fussent les plus belle» princesses du monde, et ses prisonnières. Jejurerois qu'il s'est garanti du mauvais air que les autres ont respiré , et qu'ayant entendu parler de révolte, il se liâte de la venir appaiser. Approchez, généreux vainqueur de l'Asie , approchez. Il s'agit de combattre. Le roi des Enfers a besoin de votre bras.

<( Je suis venu : l'amour a combattu pour moi;

» La victoire elle-même a dégagé ma foi ;

)) Tout cède autour de vous : c'est à vous de vous rendre;

» Votre cœur l'a promis, voudra-t-il s'en défci;dre?

■» Et lui seul pourroit-il échapper aujourd'hui

» A l'ardeur d'un vainqueur qui ne cherche que lui ? »

Alex. Act. III , Se. 6.

Ne l'avois-je pas bien dit qu'il s'étoit gâté dans ses voyages? Alexandre -le -Grand est devenu conteur de fleurettes.

Quel diable de jargon nous vient -il parler ? Quoi, Alexandre, qui ne respiroit que les combats, s'oublie auprès d'une maîtresse !

t( Que vous connoissez mal les violens désirs » D'un amour qui vers vous porte tous mes soupirs ! » J'avoûrai qu'autrefois, au milieu d'une armée, )) Mon cœur ne soupiroit que pour la renommée ; )) Mais, hélas, que vos yeux , ces aimables tyrans, » Ont produit sur mon cœur des ellets différens ! )) Ce grand nom. de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite. »

ILid.

Il faut l'envoyer auprès du grand Cyrus....

(( Hé quoi , vous croyez donc qu'à moi-même barbare }) J'abandonne en ces lieux une beauté si rare ? »

Ibid.

Peste soit de l'extravagant et de sa tendresse mal imaginée! Il est, ma foi, tout aussi fou que les autres. On avoit biin raison là-haut de plaindre la Macédoine , de n'avoir pas eu de Petites-Maisons pour le renfermer. Si pendant sa vie on l'avoit traité en fou , il seroit venu plus sage ici. Qu'on l'enferme donc au plus vite.

Une autre critique plus sérieuse, mais beaucoup moins piquante , et à quelques égards moins équitable , donna plus de réputation à Racine qu'elle ne fit de tort à sa tragédie. Cette critique étoit d'un courtisan , d'un amateur en littérature, dont lo goût n'étoit pas bien siir, qui se trompoit souvent , mais toujours avec esprit. Il étoit alors à la mode ; la bonne compagnie recherchoit avidement ses petits écrits. Aujourd'hui l'auteur et ses écrits , si

SUR ALEXANDRE. ZlTf

l'on en excepte ses Réflexions sur les Romains ^ sont à peine connus de quelques gens de lettres. '''■'

Ce qui contribuoit encore à e'garer le jugement du critique, c'est qu'il étoit homme de parti , et l'un des plus ardens fanatiques de Corneille. Ce galant et voluptueux Saint-Evremont , cet épicurien , le chantre de Ninon Lenclos , de Marion Delorme, et de toutes 1ns Ijeautés célèbres de son temps; cet adorateur idolâtre d'Horteuse Mancini, duchesse de Mazarin, l'une des belles femmes du siècle , laquelle , pour le caractère et les sentimens , n'avoit rien de commun avec les héroïnes de Corneille ; enfin, cet homme de cour, pétri de frivolités, s'étoit passionné pour le sublime : il ne pouvoit admirer que l'héroïsme de Corneille! Et souvent il trouvoit de l'héroïsme où il n'y en avoit pas.

En courtisan poli , il commence sa critique par un compliment flatteur et bien tourné. « Depuis que j'ai lu , M dit-il, LE Grand Alexandre, la vieillesse de Coi-neillc M me donne bien moins d'alarmes, et je n'appi'éhende plus « tant de voir finir la tragédie. » Si, en i665 , Saint-Evremont appréhendoit déjà de voir finir la tragédie, faut-il être surpris que, cent quarante ans après, nous ayons la même crainte? Cette politesse du courtisan , qui semble designer Racine pour le successeur de Corneille, se termine bientôt par en faire son écolier; et, comme si les ouvrages de Corneille ne suffîsoient pas à l'éducation de Racine, Saint-Evremont souhaite que ce père de la tragédie adopte le jeune poète, se donne la peine de le foi'mer , et lui inspire surtout le hon goût de celte ani'ujïiké qu'il possède si avania^eusement. Pour un courtisan, Saint-Evremont s'exprime assez mal , et son style est fort louche. Nous

entendons par le bon goût de l'antiquiié, le goût dans lequel les anciens ont e'crit, et tout le monde sait queRacine a posse'dé ce goût-là beaucoup plus avantageusement que Corneille. Saint-Evremont veut dire que Corneille connoissoit mieux que Racine les mœurs anciennes, et savoit les peindre avec plus de vérité.

11 reproche à l'auteur d'Alexandre d'avoir fait de ses héros des courtisans français. Il a raison sans doute de blâmer le caractère d'Alexandre, et quelques traits romanesques de celui de Porus j mais il a tort de ne pas reconnoître le même défaut de vérité dans Corneille, et il le loue très-injustement d'avoir conservé à ses personnages leur physionomie antique : César, Sévère, Sertorius, Oihon, Thésée, ne sont que des Français quand ils parlent d'amour. Cette aveugle partialité en faveur de Corneille, emporte si loin le critique, qu'il cite Sophoiiisbc, un des plus mauvais ouvrages de Corneille, comme un modèle de la manière dont il faut peindre les mœurs anciennes.

Il est faux, en général, qu'un auteur dramatique soit obligé de produire les héros anciens avec leur costume étranger, quand il écrit pour une nation qui n'aime et n'estime que ses usages et ses manières. Peut-on exiger qu'un auteur choque le goût et les mœurs de son siècle ? D'après les principes de Saint-Evremont, les chefs-d'œuvre de Racine, tels qu'Iphigénie et Phèdre, seroient très -défectueux ; car Achille et Hippoljte sont français; et l'auteur eût été justement sifflé, s'il nous eût présenté l'Achille et l'Hippolyte grecs. La règle est de conserver aux personnages de l'antiquité leur vrai caractère dans tout ce qui ne blesse point trop ouvertement l'esprit, les mœurs et les idées de

la nation à qui l'on veut plaire 5 mais cette doctrine ne justifie point Racine d'avoir fait d'Alexandre un fade amoureux. Peut-être même Saint- Evrcmont est-il fondé à se plaindre de ne pas trouver dans Porus ces traits sauvages qui plaisent tant sur notre scène : une figure plus indienne auroit donne' à ce monarque quelque chose de ce merveilleux qui se'duit la multitude j mais il y avoit à redouter l'e'cueil de l'enflure, du gigantesque et du galimatias oriental.

Porus, tel qu'il est, est un nohle chevalier français: c'est dommage qu'il éclipse Alexandre. Il est difficile de trouver dans une tragédie de la place pour deux héros. On sait que, dans le monde entier, souvent il n'y en a pas assez pour deux conquérans. Porus a naturellement la faveur publique , parce qu'il est accablé par une puissance colossale à laquelle il oppose en vain un courage héroïque. Alexandre vient l'attaquer au fond de ses états, par le seul droit du plus fort. Le roi de Macédoine a l'air d'un oppresseur des rois et des peuples ; et Porus , qui défend sa liberté et celle de son pays, Porus qui préfère l'honneur au trône et à la vie, attire nécessairement à lui tout l'intérêt. Ce défaut est inhérent au sujet; et je doute que Corneille lui-même, dans toute la force de son génie, eût été assez heureux pour l'éviter.

Xes autres caractères sont encore plus vicieux : Taxile est froid et vil; Cléofile n'est qu'une amoureuse de comédie; Axiane, une héroïne de roman calquée sur celles de Corneille. Un autre vice particulier à celte Axiane, c'est qu'elle est dans la pièce une aventurière qui tombe des nues : on entend parler de sou royaume, de son armée.; et l'on ne sait où sont cette armée et ce royaume.

33o J U G E xAI E N T

La conduite de la pièce n'est pas moins re'preliensible que les caractères. Si vous exceptez la magnifique scène d'Epheslion , il n'est question dans tout le reste que d'intrigues et de rivalite's amoureuses; on n'est occupe' que des inte'réts de Cléofile et d'Axiane. La pièce seroit une partie carrée , si Axiane n'avoit pas à elle seule deux amans. Porus est vaincu dès la fin du troisième acte , et depuis ce moment l'action languit jusqu'à la dernière scène. Ce qu'il y a de plus blâmable , c'est la démarclie d'Alexandre , qui, trop pressé d'entretenir sa maîtresse, abandonne le combat avant d'avoir aclievé la victoire. Ce trait, si indigne du véritable Alexandre , ne peut plaire cliez aucune nation.

Mais la versification et le style , mais les beautés de détail répandues en foule dans le dialogue, les généreux sentiniens de Porus et d'Axiane , sont capables de couvrir bien des taches. L'Alexandre , avec tant de défauts, est bien supérieur à la Thébaide , non pas pour le mouvement tragique, mais pour le mérite littéraire. Racine qui étoit encore au-dessous de lui-même , se trouvoit déjà le premier écrivain de son temps. L'année précédente, l'Astrate de Quinault avoit obtenu un grand succès, et depuis s'est maintenu au théâtre bien plus long-temps que l'Alexandre de Racine ; mais cette pièce peut à peine se lire aujourd'hui , tandis qu'on lit avec le plus grand plaisir un grand nombre de morceaux, et même des scènes entières de l'Alexandre. Ce sont, dans notre langue, les imitations les plus heureuses que l'on ait faites jusqu'ici du ton et de la manière de Corneille. On dit que c'est à l'occasion de cette tragédie que Racine , faisant confidence à Boileaii de son extrême facilité à vei-siûer, Boi-

SUR ALEXANDRE. Ùùl

îeau lui repondit : « Je veux vous apprendre à faire des vers difficilement. » Et Boileau lui tint parole.

N'est-il pas e'trangc que Saiut-Evremont qui , dans sa Dissertation sur Alexandre , insiste avec tant de complaisance sur la supériorité de Corneille pour l'invention et les caractères, ne dise presque rien de l'excellence du style de son jeune rival? L'Alexandre a des tirades qui annoncent un goût sévère, un écrivain déjà mûr, un versificateur fait pour servir de modèle. En un mot, Racine se montre tout entier avec tout son génie, dans ces morceaux d'élite, qu'on est très-étonné de rencontrer dans la seconde tragédie d'un poète de vingt-cin([ à vingtsix ans. Tel est ce discours de Porus à Eplicstion :

Et que pourrois-jc npprendre Qui m'abaisse si fort aii-dcs-ous d'Alexandre? Seroit-ce sans. effort les Persans subjugue's , Et \os bras tant de fois de meurtre fatigués? Quelle gloire, en effet, d'accabler la foiblesse D'un roi déjà vaincu par sa propre mollesse j D'un peuple sans vigueur et prescjuc inanime , Qui gémissoit sons l'or dont il étoit arme, Et qui, tomI)ant en foule, au lieu de se di'fendre , ]V "opposoit que des morts au grand cœur d' Alexandre? Les autres, éblouis de ses moindres exploits, Sont venus à genoux lui demander des lois ^ Et leur crainte écoutant je ne sais quels oracles , Ils n'ont pas cru qu'un dieu pût trouver des obstacles. Mais nous , qui d'un autre oeil jugeons des conqucrans , Nous savons que les dieux ne sont pas des t^'rans; Et de quelque façon qu'un esclave le nomme , Le fils de Jupiter passe ici pour un homme. IVous n'allons point de fleurs parfumer son chemin ^ Il nous trouve partout les armes à la main ; Il voit à chaque pas arrêter ses conquêtes ; Un seul rocher ici lui coûte plus de têtes , Plus de soins , plus d'assauts , et presque plus de temps ^ Que n'en coûte à son bras l'empire des Persans.

Ennemis du repos qui perdit ers infâmes,

L'or qui naît sous nos pas ne corrompt point nos âmes.

La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter j

Et le seul que mon cœur cherche à lui disputer.

Act. IIjSc. 2.

M. de La Harpe préfère avec raison ce ton mâle, plein

de vigueur et de dignité, aux antithèses et aux agrémens

qui séduisent le vulgaire dans d'autres vers plus hrillans

en apparence, tels que ceux-ci :

Oui, je consens qu'au ciel on élève Alexandre; Mais si je puis, Seicneur, je l'en ferai descendre, Et j'irai l'attaquer jusque sur les nutels Que lui dresse , en tremblant , le reste des mortels.

Act. I , Se. 2i

« Ce sont là, dit M. de La Harpe, de ces vers que l'on fait à vingt ans, mais qu'on effaceroit à trente. » ( Cours de Littérature, tom. IV, p. 'iyi.) Cependant, ce judicieux critique, trop indulgent pour lui-même, n'a pas effacé , même à soixante ans, un très-grand nombre de ses propres vers bien inférieurs en tout à ces quatre vers de Racine.

Je joins ici quelques détails sur les acteurs qui ont joué l'Alexandre, soit au Palais Royal, occupé par la troupe de Molière, soitàTHôtel de Bourgogne. C'est Robinet qui mêles fournit, dans sa Gazette Historique, ouvrage ridiculement écrit et versifié, mais curieux et important pour riiisloire du théâtre. Il est vrai que ce gazetier semble abuser de la crédulité de ses lecteurs , lorsqu'il prétend que la tragédie de Racine a été jouée en même temps sur les deux théâtres. Des écrivains postérieurs ont encore exagéré la sottise de Robinet, en lui faisant dire que la pièce avoit été jouée le même jour aux deux théâtres. Robinet dit seulement que cette tragédie

Paroît , comme on sait , à la fois , Siu: les deux théâtres François-

Il ne faut pas prendre au pied de la lettre les expressions de ce poèr.e burlesque, presque toujours obscures, équivoques et barbares. Ces mots à la Jais, qui seuls font la difficulté, ne signifient, selon moi, rien autre chose sinon que l'Alexandre a dtë joué sur les deux tliéâires à peuprès dans le même temps. Robinet vit la pièce le dimanche 14 décembre i665 , sur le théâtre de Molière ; et vei'sla fin du mois, il vit la même pièce à l'Hôiel de Bourgogne, c'est-à-dire que, dans l'espace de quelques jours , la pièce passa d'un théâtre à l'autre. Car vingt gazetiers aussi ridicules et aussi impertiuens que Robinet, ne suffiroient pas pour persuader à un homme sensé que la première représentation d'Alexandre a été donnée le même jour sur les deux théâtres à la fois.

Il est du moins certain que cette tragédie fut beaucoup mieux jouée à l'Hôtel de Bourgogne, Ce n'est pas que la troupe de Molière n'eût d'excellens sujets , mais ils brilloient particulièrement dans le comique. Lagrange , qui tenoit l'emploi des Marquis et des Petits-Maîtres, joua probablement Alexandre comme un amoureux de comédie; et, en effet. Racine n'en a guère fait autre chose. Le personnage de Porus fut confié à la Thorillièrc , gentilhomme et officier de cavalerie, qui s'étoit fait comédien par libertinage et par caprice. C etoit un des plus beaux: hommes et des plus éloquens de la troupe : voilà pourquoi Molière le choisit avec Lagrange pour aller au camp devant Lille, implorer la protection du roi en faveur du Tartulîe. Le rôle d'Axiane fut parfaitement rendu par mademoiselle Duparc, une des meilleures actrices du Palais Royal , et qui devint la pomme de discorde entre Molière et Racine. Mademoiselle Molière , jolie femme ,

mais actrice un peu tVoidc, remplissoit le personnage de Cle'ofile. Enfin, le sieur du Croisi, aussi gentilhomme, et fameux par la manière dont il avoit joue' d'original le Tartufe, i-epresenioit Epliesiiou. Hubert, très-bon acteur , surtout lorsqu'il étoit de'guisé en femme , ne dédaigna pas le rôle ingrat et odieux de Taxile, et personne assure'ment ne le lui disputa. C'est une remarque essentielle à faire que, dans cette tragédie, il n'y a point d'autre confident qu'Ephestion , ce favori si célèbre dans l'histoire par la constante amitié d'Alexandre. Les princesses n'ont point de confidentes ; les deux rois de l'Inde , Porus et Taxile , n'ont point de confidcns ; et il est à souhaiter qu'on emploie toujours le moins de subalternes qu'il est possible : le dialogue en est plus vif et plus intéressant.

Molière s'amusoità contrefaire les acteurs tragiques de l'Hôtel de Bourgogne : il eût mieux valu pouvoir les imiter. Il paroît qu'il y avoit dans leur jeu, comme dans leur débit, un peu d'atfectation et d'enflure; mais ils avoient de la chaleur, de la noblesse, et ils produisoientde l'elTet. Floridor, surtout , étoit un excellent comédien , distingué de ses camarades par une dignité et une grâce naturelle , comme il Tétoit par l'éducation et par la naissance; car son origine étoit noble, et il étoit enseigne dans les Gardes Françaises lorsqu'il abandonna la profession des armes pour se livrer au thédti'e, verslei|uelil se sentoiteniraînépar un penchant invincible. Un de ses ancêtres avoit été page de l'amiral de Coligni, et massacré avec lui le 24 août 1572. Son père étoil ministre de la religion réformée, auprès de la duchesse de Bar, sœur de Henri IV. J'observe qu'il y avoit alors au théâtre un assez grand nombre de comédiens de bonne famille. La passion pour la

comédie et l'impulsion du talent, leur faisoient braver le préjugé j leur vocation étoit éprouvée par tous les obstacles qui naturellement avoient dû les écarter de cette route 3 et ces acteurs, malgré leur famille, étoient d'excellens acteurs fort au gré du public.

Cependant le comédien , quoiqu' alors avili dans l'opinion, nedérogeoitpoint. Floridor en est un exemple, puisque dans le temps qu'on poursuivit les faux nobles, ou lui demanda ses titres, et qu'il obtint de Louis XIV un délai pour les produire. Ce monarque aimoit beaucoup la. bonne mine et l'éloquence de Floridor; et il paroît, par tous les éloges des écrivains du temps, que ce comédien avoit une manière particulière déjouer enhonnète liomme , et que c'est surtout par ce naturel exquis qu'il faisoit les délices du public. Ce fut ce Floridor qui joua le rôle d'Alexandre à l'Hôtel de Bourgogne. Le célèbre Montfleuri représenta Porus : c'étoit un acteur plein de feu et d'énergie, mais déclamateur , et très-désagréable par un ventre énorme et un embonpoint extraordinaire , dont Molière s'est moqué dans l'Impromptu de Versailles, en appelant Montflcuri un roi bien entripaillé. Mademoiselle d'Ennebaut, fille de Monifleuri, belle, mais petite, et qui depuis joua d'original le rôle de Roxanc, s'acquitta de celui de Cléofile avec beaucoup de grâces. La célèbre Desœillets fit extrêmement valoir le personnage d'Axiane, C'étoit la plus parfaite actrice de l'Hôtel de Bourgogne avant que la Cbampmélé eût paru: elle brilloit par l'art, l'intelligence, la noblesse ; elle étoit fière, imposante, mais bien moins toucbante que la Cbampmélé qui lui succéda.

Hauteroclie , bon acteur pour les troisièmes rôles, excellent dans les récits, jouaF.pbesiiou ; ilcstpUis connu

aujourd'hui par quelques jolies come'dies que par son talent d'acteur ^ quoiqu'il eût alors de la re'putaiion. Le sieur de Hauteroclie se piquoit aussi de noblesse ; et jamais on ne vit une plus noble troupe que celle qui divertissoit alors le public à l'Hôtel de Bourgogne. Le sieur de Brécourt qui joua Taxile, n'etoit pas d'une moindre qualité que le sieur de Hauteroclie : Brécourt avoit aussi la manie d'être auteur, mais ses pièces sont irès-infe'rieures à celles de Hauteroclie. Comme acteur , il se distinguoit également dans le tragique et dans le comique. Un jour Louis XIV le voyant jouer le rôle d'Alain dans l'Ecole des Femmes , dit : « Cet homme-là feroit rire des pierres. » L'énergie qu'il metioit dans son jeu lui coûta la vie; car il se rompit une veine en jouant le principal rôle dans sa comédie de Timon, et il mourut de cet accident. Attaché d'abord à la troupe de Molière, il passa depuis dans celle de l'Hôiel de Bourgogne. C'etoit un homme à grandes aventures : il signala surtout son courage et son adresse dans la foret de Fontainebleau, où il tua, sous les yeux du roi, un sanglier furieux. Louis XIV, témoin de cette prouesse, diin^n^ Un' avoit jamais s'u tire r un si vigoureux coup îVépée. Tels étoient les acteurs qui jouèrent l'Alexandre. Le théâtre, dans ses plus beaux jours, n'a jamais offert une réunion plus complète de lalens aussi distingués ; et B.acine dut une partie de son succès à ces grands comédiens, qui savoient parfaitement bien faire valoir les bons vers , puisqu'ils en fai soient même souvent réussir de mauvais.

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