I.WXIX
Jamais d'un si grand coup aine ne fut attainte, Jamais cœur ne logea desespoiis si cuisans. Helas! tourmens d'amour, que vous estes plaisans Auprès du chaud regret qui l'ait naistre ma jilainte!
Mais quels fers, quels flambeaux, quelle injuste contrainte. Quels destins conjuré, quelle course des ans, Quel furieux effort, quels propos médisans Me pourroient séparer de vostre amitié sainte?
En ce malheur cruel bien-heureux j'eusse esté. Si de nuire à nioy seul il se fust contenté; Mais il touche à ma dame, ha I je meurs quand j'y pense!
0 venimeux rapports ! ù cœurs malicieux ! Je diray, si bien-tost je n'en voy la vengeance. Qu'il n'y a dans le ciel ny justice ny dieux.
Qu'on m'arrache le ca>ur, qu'on me fasse endurer Le feu, le fer, la roue et tout autre supplice. Que l'ire des tyrans dessus moy s'assouvisse, Je pourray tout souffrir sans gémir ny pleurer ;
Jlais qu'on vueille en vivant de moy me séparer, M'oster ma propre forme, et par tant d'injustice Vouloir que sans mourir de vous je me bannisse. On ne sçauroit, madame, il ne faut l'espérer.
En despit des jaloux par tout je veux vous suivre! S'ils machinent ma mort, je suy si las de vivre, Qu'antre bien désormais n'est de moy souhaité.
Je beniray la main qui sera ma meurtrière, Et l'heure de ma fin sera l'heure première Que de quelque repos çà bas j'auray gousié.
j'attends on transissant co qui doit advonir l)'une seci-etle traino, à mon dam commencée, Pour voir à me resoiidre, et par force forrée L'ne amour infinie en moy faire finir.
Mais ponrra-t-elle liien perdre le souvenir De la tlamnie autresfois si vive en sa pensée, [te sa foy, de sa dextre en la mienne enlarée? r,este crainte en rnon cœur ne se peut maintenir.
Non, il n'en sera rien : uiw recherche telle Servira de trophée à son ame fidelle.
Qu'honneurs, thresors, grandeurs, ne pourront esmouvoir.
Ah', pourquoy ce penser si soudain prend-il cesse, Cédant à la frayeur qui derechef me presse, Et me fait tout à clair mes misères prévoir?
Si la loy des amours saintement nous assemlile, Avec un seul esprit nous faisant res|)irer, L'outrage du malheur se peut-il endurer. Qui si cruellement nous arrache d'ensemble?
Je ne vous voy jamais, mon cœur, que je ne Irenihle, .\pprehendant l'elfort qui nous doit séparer: Et n'ose bien souvent vos regards désirer, Tant l'eclipse qui suit ténébreuse me semble I
ïoutesfois quand les corps n'ont moyen de se voir, I.'ame pourtant n'est serve et peut, à son vouloii', Voleter invisible où la guident ses fiâmes.
r.hassons donc nostre angoisse, ô .seul bien de mes yeux I Et, vivans désormais comme l'on vit aux cieux. Sans plus penser aux corps faisons l'amour des âmes.
XCIU
Quel martire assez fort, quelle gesne inconnue. Est égale au tourment d'un cœur bien allumé. Qui, se trouvant prochain de l'objet mieux aimé, Se deffend par raison la parole et la veuëï
Le désir, qui voit lors sa vigueur retenue, Par le contraire effort devient plus enllanié; De tranchantes douleurs l'esprit est entamé, L'arae soupire et crie, en servage tenue.
C'est im chaos nouveau, meslant confusément
221 CLKOMCK.
Av.'O mille j;laçons le plus cliniuJ clonioiit, F.t I(> trop fïrand respect avec l'impatience.
0 nompareille IVuce en nonipareil esmoy! Allez vous-en mon tout, esloignez-vous de moy : Mon tourment sera moindre en plus lointaine absence
Si l'oiitrajifeusc loy d'un injuste liymené De vous m'oste la part moins parfaite et moins belle, l'art ([ni peut se sécher comme \ine (leui- nouvelle, l'our la donner à un plus que moy l'ortun(';
Déesse, à qui je fus en naissant destiné, Ou plus que le malheur vous me serez cruelle, On vous me laisserez la partie immortelle, l.'ame, à qui mes escrits tant de gloire ont donné.
J'aimoy vostre beauté passa^'ere et muable Comme un ombre de l'autre éternelle et durable, Qui sur l'aile d'Amour dans les cienx in'élevoit.
Ceste-cy sera mienne et l'autre' auia la lainte; Aussi bien mon amour pure, éternelle et sainte, D'un salaire mortel payer ne se ponvoit*.
ODE
De mes ans la Heur se desteint; J'ay l'oMl rave et palle le teint.
Ma prunelle est toute éblouie :
De sris-blanc ma teste se peint.
Et n'ay plus si bonne l'oûie.
Ma vigueur peu à peu se fond; Maint sillon replisse mon front, Le sang ne bout plus dans mes veines : Comme un trait mes beaux jours s'en vont, Me laissant foible entre les peines.
Adieu chansons, adieu discours, Adieu nuicts que j'appeloy jours En tant de liesses passées, Mon cœur, où logeoient les amours, N'est ouvert qu'aux tristes pensées.
* linilé d'un soiiDol italien qui commence par ces vers :
l'oi ctie la pnrle mcn i)erfella e liella, Ch' al Irarnontar d'im Ji perde il suo tiore, Mi lo;,die il ciidn e tanne altrui ^ignore, Cir ebbe più aniicae 1,'raciosa Stella, elc.
CLEO.NU'K.
« Le piintans les roses proiJuil, » L'esté plus chaud ineurist le fruit, « Des saisons, divers est l'empire :
« Aux amours la jeunesse duil, u L'autre âge autre chose désire.»
Connaissant donc ce que je doy.
Faut-il pas suivre une autre loy, Propre à mon âiçe et ma tristesse?
Doy-je pas bannir loin de moy Tous noms d'amour et de jnaisli-osso?
Loin, bien loin, plaisir décevant; Arrière espoir conceu de vant.
Qui servois d'attiser ma flamme : La raison, serve auparavant, Soit maintenant royne en mon ame.
Las! durant que je parle ainsi.
Et faiiis que mon cœur endurcy Soit fort pour d'amour se defejidre, Ce dieu sans yeux et sans mercy Fait jaillir des feux de ma cendre.
l'n doux importun souvenir, Devant rrioy faisant revenir L'image en mon ame adorée, liarde que je ne puis tenir Contre amour de place asscuiée.
Seul sujet de mon déconfori, Pourquoy me presses-tu si fort, Repassant en ma souvenance La belle cause de ma mort, Kt l'ciil dont je pleure l'absance?
Mou cœur s'ouvrit par le milieu, Alors qu'au partir de ce lieu Tant de pleurs baignoient son visage; Sans mourir je luy dis : Adieu !
Suis-je pas de lâche courage?
Fasse le ciel ce qu'il voudra, Ce jour au cœur me reviendra :
F.t, bien qu'il me tienne loin d'elle.
Mon feu jamais ne s'esteindra; J'en trouve la cause trop belle.
KLEGIK
DEHNIKHES AMOURS HK M0>'SIEI1H nKSI'OUTKS,
lOl'TK riUNCKK I Vil I.AVTI1|:U11 TN CrsTF. ivp.irssiov
Ainsi soiiiiireroit au Ibit de son miiilyi'o I.p (lieu inesme Apollon, se plaignant à sa lyre. Si la ftèclie d'Amour avec sa pointe d'or Pour une autre Dapliné le reblessoit encor.
Celuy vrayment qui lit ces amoureuses plaintes. Sans que l'Amour lui lasse esiirouver ses attaitUes, Est un vivant roelier des plus mal animez, Qui par Deucalion furent oncques semez.
Que ce roc, que ce iilomb, que cette froide souche, De sa profane main ces mystères ne touche ; Loin, qu'il s'en tienne loin, jusques à tant qu'un jciiu' 11 soit purifié par la llanime d'Amour, De peur que, s'irritaut contre son arrogance, La fureur de ce dieu n'en fasse la vengeance, Comme d'un impudent, entrant contre sou gré Itedans le sanctuaire à son nom consacré'.
Tu ne dois plus douter, ô grand lils de Cyprine, ijue tout cet univers désormais ne s'encline Au [lU'd de les autels, si par tout l'univers Se respand une fois le son de (^es beaux vers. Fussent-ils entendus au milieu des ïartares. Us molliroienl l'acier des âmes plus barbares. Et, si ton feu divin des monts estoil senty, Rendroieut le mont Riphée eu Aethne convcrly.
(lonime biiu i]uelf|ueliii'; de |ieii| et de painp.
lin roy void d'unp tour pn la voisine phiine
"■'('S soldais condiatans l'ennomy surmoiilor,
F.t l'heur d'un nouvoau sopplrc à son scoptio adjoiivler;
Ainsi sans coup finir ou perdre une sagette,
Tu te verras par eux toute ame estre sujette,
Et tomber à tes pieds tea ennemis defîaits
l'ar leurs simples conseils plus que par tes eflels;
Tu seras comme Pirrlie, eux ainsi que Cinée,
Cinée à qui la gloire est encores donnée
D'avoir plus fait tomber de couronnes à bas
Par le vent du parler que luy par les combas.
Que tu vis en ton ame heureuse et glorieuse, Ou si non glorieuse, à tout le inoins heureuse, Toy, quiconque tu sois, mémorable beauté Dont l'immortel honneur en ces vers est chanté Si c'est quelque plaisir à l'amliitieuse ame (Telle comme l'on dit qu'est celle de la femme) De voir voiler son nom jusques au firmament, Nul plaisir ne s'esgale à Ion contentement. Tu vois comme Narcisse, en l'amoureuse paine. Qui, peinte en ces écrits, te sert d'une fontaine. Combien tes yeux sont beaux, et lors en l'admiranl, l'eut-estre tu l'en vas toy mesme énamourant ; Puis voyant quels lauriers couronnent la mémoire Qui met entre les dieux ce chantre de ta gloire : Si tant d'honneur se doit, ce dis-lu dans ton cœur. Aux soupirs du vaincu, que doit-on au vainque\n'' Le héraut publiant aux olympiques festes Ceux de qui le laurier devoit ceindre les testes, Estoit-il plus vanté pour l'honneur de sa voix. Qu'eux pour la gloire acquise au milieu des tournois? Seule je l'inspiray, quand j'en eus la victoire; Cet ouvrage est à moy, j'en mérite la gloire. S'il est vray que la cause est mère de l'effel. Et celuy qui fait faire égale cil qui fait.
Ainsi dis-tu muette et, coupable en ton aine Du vif embrasement d'une si belle (lame. Tu te plais de causer ces agréables cris, r.t d'estre le sujet de tant de beaux escris; Mais ne te llatte point, ny toy, ny les doigts mesnies Qui se disent aullieurs de ces divins poèmes, Ne les avez point faits : cet œuvre est plus qu'hum.'dii, i:es liaits ne >enlent point une mortelle main; Amour, pour y conter ses douces anifrturnes, Les a luy-mesme escril de l'une de ses plumes, .-^e souvenant du joui' que son creur fut touillé
±ÎH
l>p .ses traits plu> aigus pour la hollc Phiclu". O lut au iMrsriii' taii;> où l'ou tlit (|u'osploréR l.'alloit ilicrcliaut parlciul la liolle Oylliuiéo, r.l lorsque le tioupcau des neuf savantes sœui.- I.'arresta prisonnier d'iuie cliaisne île fleurs, l'emlanl (pi'il fut tai)tif, il heut eu leur fonlaiire, Apprisl leurs <!ou\ uiestiei's et, soupirant sa piiine , (llianta si tloueemeul, que les bois iralcnlour Vont enror racontant les amours île l'Aïuonr. Je (lisois une fois à celle ipie j'adore : Maistresse, j'envoiray jusqu'au liet de l'Aurore Sur l'aisle de mes vers l'houneui' de ta lieauti', F.t rien onc icy bas ne fut si bien chanté, fes soleils, esclairans mes ténèbres passées, l'ont germer en mon cœur tant de belles pensées, ^ Que si ces (leurs d'espoir ne poussent point en vain, Mes vers ne tiendront rien d'un mortel escrivain. Seconde seulement le dessein que j'embrasse. Aidant de ta faveur le vol de mon audace; Je monleray si haut sur l'aisbi de ma foy, Que les jilus haut-volaus .se verront dessous moy.
Ainsi, plein de l'ardeur ijui bûiiilloilen mon ame, l'n jour, en me vantant, je disois à ma dame, A la rare beauté dont esclave je suis, Ft pour qui, tout osant, l'impossible je puis.
Mais, ma daine, à ce coup je dédis ma promesse, Je ne chanteiay plus; non, liiJire, je confesse Que je n'ay plus de cœur, ny d'esprit, ny de voix ; Mon audace première est morte à ceste fois. Ces beaux mots amoureux, ces traits ininiitables, ()iii llechiroieut l'acier des cœurs ]dus indontables, Kt qui mesme pourroient les rochers allumer. M'ont du tovit ravy l'ame au lieu de m'animer. Us m'ont fait eux et toy sentir mesme dommage : Tu m'as osié le cœur, ils m'ostent le courage, A'on celuy qui m'enllamme à servir tes beaux yeux, Mais celuy qui vouloit pousser ton nom aux cieux. Pourquoy? ce diras-tu. Pour ce que tant de gloire Fait bruire leur loiiange au temple de mémoire. Que qui, présomptueux, les espère imiter, Ressemble à Salmonée imitant Jupiter.
Ainsi troublé de honte, et de regret et d'ire, liompit son flageolet l'audacieux satire, Apres qu'il eus! ouy sur les tapis herbus Des prez aroadiens la lire de Pliœbus; Ainsi dedans un bois se taist comme charmée
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Dps antres oyselets la brigade eiiiplumée, Quand quelque rossignol l'ait redire aux buisson» Les amoureux accens de ses douces chansons. Qu'un autie te promette une immortelle vie : Quant â moy, despoûillé d'espérance et d'envie, Je prends icy mou lulh, et jurant je promet*, Par reluy d'Apollon, de n'en jouer jamais.
Lors que nous disputons le prix tl'une carrière Et que nos concurrens nous laissent peu derrière, L'espoir de les passer encor en nous vivant Nous sert d'un êguillon, qui nous pousse en avant; Mais quand, nous devançans d'une trop longue espace, Ils voisinent le but, nous devenons de glace, -Nostre labeur n'est plus par l'attente adoucy Kt, nous manquant l'espoir, le cœur nous manque au«^i.
Que ferois-je aussi bien digne de ma promesse? Trahirois-je et cet œil et ce port de déesse, Kt ces autres beautez que révèrent les cieux, Peignant d'un trait commun la merveille des dieux? ,Fe suis seur, mon espoir, que pesant ton mérite, Celle de qui la gloire en ces vers est descrite Ne te surpasse en rien, fors en ce seul bon-heur, De se voir célébrer par un rare sonneur ; Ces llatteuses couleurs, donnant à sa peinture Ce que pcut-estre au vif a nié la nature. En ont fait un miracle à qui rien n'est pareil Que l'éternelle idée, ou toy, mon beau soleil. Ainsi, l'un célébrant une feinte Cassandre, Et l'autre une P'rancine, ont presque fait descendre Jupiter de son ciel, pour voir si leurs beautez S'égalloient aux beaux vers qu'ils en avoient chantez: Et toy qui sans llater n'a point d'égalle au monde, Pour la première place aurois-tu la seconde'/ Et le faux éloquent, t'ostant ce qui t'est den, Vaincroit-il en mes vers le vray mal deffendu? .4h ! taisons-nous plustost que ceste honte advienne. Contraire à ton attente, aussi bien qu'à la mienne; Soyons commePompée, ou rien, ou les premiers, Et, braves, dédaignons les vulgaires lauriers.
Tout beau, mon cœur, tout beau 1 d'où te vient ceste audace De désirer ou rien ou la première place? Quoy? ne voudrois-tu point dans le ciel liahiter, Si tu n'esperois estre au ciel un Jupiter! Tu veux des mains d'Hercule arracher la massu»^. Meurs, o folle espérance! avant qu'estre conceui-. Et ne ressemble point ces escheleuis des cieux,
iliii, tciiilans aux |)liis liants, sont cIkmiz aux plus l)n<^ liriix.
Tf u'("st pas (l'aiijonrtrinii qno lu tlcvois floUViulio
A la jo.uufi fureur d'oser tant (Milrcprouilro;
i.ong-tans a ([ue la musc et rA]iullou frau^'ois
Ont fait naistre icy bas ce quVnoor tu conçois.
Tant dr ili\iiis ('s|izils dont Franco est glorieuse
Te devoicnl bien couiicr ceste aile ambitieuse;
Car qui s'attend à mieux qu'à ce qu'ils ont clianté,
Se t'oi'me un rien plus beau que la mesnie beauti'.
Donc adore leurs pas et, content de les suivre, l'"ay que ce vin d'orgueil jamais plus ne l'enivre; Connoy-toy désormais, ù mon entendement!
F.t comme estant humain, espère humainement. iNos neveux, qui sçauront combien ta dame passe Les charmes de ces vers avec ceux de sa grâce. Diront en t'excusant : Cesluy-cy fut un jour Plus lidelle amoureux que bon chantre d'Amour; Servant une beauté des beautez la merveille, Il voulut voir sa gloire à ses grâces pareille, Mais le sort envieux à ses vœux s'opposa ; Opendant s'il ne put, on void bien qu'il osa.
Pkiilm 11 '.
' Jean Uerliiiid ou lierlaul, né ù Caen, en l">a2, se rendit célélire p.ir ses poésies galantes, (lui lui aplanirent le cliemin de la fortune et des honneui s. Il devint secrétaire el lecteur du roi, tonseiller au parlement de GrenoMi'. al)bé d'Aunay, évêque de Séez, premier aumônier de Marie de Médii-is. Henri III fut assassiné en sa présence. Le caractère de ses O'uvres changea quand il parvint aux dignités ecclésiastiijucs. H admirait el jugeait lionsard. Madame de .Molteville, [|ui nous a laissé des Mémoires sur Anne d'Autriche, était sa niJce. Il mourut à Séez, dans le mois de juin 1611. Les édi lions de ses tpiivres publiées en 1C20 et 1G25 sont les plus complètes.