QUATRIÈME MOTIF
Ce motif est fondé sur le précepte , si particulièrement établi par la religion , de maintenir la paix parmi les hommes , afin qu’ils puissent exercer librement le culte de Dieu, et remplir leurs devoirs de chrétiens. Or , si cet ordre est si important à toutes les époques dans un état qui jouit du calme ordinaire, à combien plus forte raison doit-il le paraître dans les circonstances où une foule de nouveaux chrétiens sont fréquemment appelés dans les églises pour entendre l’explication de la doctrine chrétienne , et où ils ne peuvent cependant se rendre, parce que Ja loi d’un despote leur en ote la faculté !
La paix , nécessaire pour l’ouvrage de la conversion des Indiens , est incompatible avec l’autorité qu’on accorde sur eux à des seigneurs particuliers , lors même qu’elle est restreinte à celle de commandeur. L’effet que celle-ci produit est une guerre
continuelle entre les Indiens et leurs maîtres. Les uns demandent tous les jours la permission d’aller trouver les missionnaires pour s’instruire ; les autres refusent de l’accorder , et envoient leurs esclaves dans les mines , ou les font servir à des corvées non moins contraires à l’objet de leur conversion. On s’aigrit de part et d’autre , et, à la moindre plainte que l’Indien fait entendre contre son maître , celuici lui donne la mort au fond des mines, sur un chemin, ou de quelque autre manière. Si l’Indien s’adresse au gouverneur-général de la province , parce que le juge du lieu lui aura refusé sa protection, il est bientôt puni de sa témérité, en sorte que sa vie est dans un péril continuel, et que la religion chrétienne perd chaque jour de ses conquêtes.
Cet état permanent de guerre sanglante entre les tyrans et les esclaves , avec des moyens d’hostilité si inégaux , est cause que les Indiens imputent à la religion et àV otre Ma j esté des torts qui ne conviennent certainement ni à l’une ni à l’autre , mais qui les font détester autant que s’ils leur appartenaient réellement; la première parce que les Indiens jugent de ce quelle doit être par la morale qu’ils voient pratiquer , et Votre Majesté parce que , permettant tant d’affreuses tyrannies , ils s’imaginent qu’elle est aussi barbare que leurs tyrans.
D’après ces considérations , le seul moyen d’établir la paix au milieu des Espagnols et des Indiens , c’est de déclarer que les uns sont aussi libres que les autres , qu’ils composent une seule famille de frères unis par les liens de l’humanité , de la société
civile eide la religion, en sorte que les Indiens n’aient plus à craindre les Espagnols, et qu’on leur rende la justice comme aux autres habitans; ils pourront alors se rendre en toute liberté dans les églises lorsque leurs devoirs de chrétiens les y appelleront.