SEPTIÈME MOTIF
La doctrine politique des philosophes de l’antiquité, ainsi que les lois des différons pays qui ont été fondées sur ses principes, défendent que l’homme pauvre et cupide soit jamais investi de fonctions accompagnées d’un pouvoir de juridiction ou de gouvernement, attendu que l’envie de s’enrichir est le premier besoin que lui inspire la nature, et que, se transformant en une passion désordonnée, elles emparc sans distinction de tous les moyens propres à conduire promptement à la fortune ; or on ne peut mer que celte disposition ne soit celle du plus grand nombre des Espagnols qui passent dans les Indes , en sorte qu’il est impossible de leur confier des Indiens sans savoir d avance qu’ils abuseront de leur tutelle ( encomiencla ) pour amasser des trésors, en les appliquant aux travaux les plus durs, au lieu de s’occuper du soin de leur âme , et de leur enseigner la doctrine et la morale religieuse.
L’histoire nous apprend que le gouvernement des Espagnes ayant été confié a deux Romains dont l’un était pauvre et l’autre avare, Scipion s’en plaignit devant le sénat, en faisant entendre qu’ils vendraient tous les deux la justice , le premier pour cesser d’être
pauvre , le second pour satisfaire son avarice \ et que les habitans pauvres réclameraient en vain 1 exécution des lois. 11 est impossible de n ’être pas frappé du bon sens du général romain , et de n’en pas tirer la conséquence qu’il ne convient pas que les conquérans espagnols soient chargés du gouvernement immédiat des Indiens, n’importe le titre qu’on veuille leur donner. Rien n est plus convenable à ces peuples que d’être soumis à la loi commune, qui régit au nom et sous l’autorité du roi les autres habitans de ses domaines. ^
Tel est le caractère de la cupidité , que l’homme dominé par ce vice ne croit jamais posséder assez , suivant la remarque de l’Ecclésiaste; plus il a plus il désire. Cette disposition vient de la facilité même que donnent les richesses de tout avoir, et qui fait dire au même auteur sacré que tout obéit ci Varient. C'est ce qu’une funeste expérience n’a que trop confirmé : avec elles on se rend maître des commodités de la vie, du luxe, des plaisirs, de la considération, du pouvoir, et enfin de tous les avantages dont il soit donné à l’homme de concevoir l’idee ; rien n’est digne dune plus haute considération aux yeux de l’boiïime ambitieux. Saint Paul regarde le désir déréglé des richesses comme la racine de tous les maux : l’Ecclésiaste ajoute que les ayaricieux ont lame vénale : or , comme c’est l’avarice qui a créé l’esclavage et la prétendue tutelle des Indiens, cette doctrine s’applique naturellement à ceux qui ont créé l’une et l’autre.
Un gouvernement sage doit veill er sur les suites que
peut avoir lamour des richesses avec encore plus de soin que sur les autres vices , sans excepter même les désordres contre les bonnes mœurs. La raison en est évidente : le penchant pour la luxure cesse ou s’affaiblit dans la vieillesse ; l’avarice au contraire prend tous les jours de nouvelles forces , et fournit à celui qu’elle domine les moyens de satisfaire toutes ses passions, et jusqu’à la sensualité elle-meme.Plusl homme avance en âge-, plus il lui faut de moyens pour jouii de la vie , et voilà pourquoi l’avarice augmente avec les années chez les vieillards. Cette passionne cedant à aucun effort humain , et l’expérience ayant prouve que c’est elle qui a conduit les Espagnols dans les Indes , ce serait se rendre coupable d’une confiance téméraire que d’espérer qu’ils y renonceront du moment qu’ils auront obtenu de Votre Majesté les moyens d’atteindre le but qu’il se sont proposé en faisant ce long voyage.
Il ne suffit pas d’établir des lois pénales contre ceux qui maltraitent les Indiens ou qui les accablent de travaux excessifs. L’homme avare, insensible au mal d’autrui , est plus asservi par la passion qui le domine que par tous les autres penchans vicieux ; car c’est après avoir satisfait ce premier besoin qu’il est en état de satisfaire tous les autres. Le conseil royal a dit il y a quelques années à V. M. , pendant quelle était à Barcelone, que pour réprimer les abus dont on se plaint il ne suffirait; pas de faire dresser une potence à la porte de chaque Espagnol avec menace de le pendre à la première nouvelle d’un excès commis par lui sur les indiens : le conseil
avait raison ; et il proposa plusieurs mesures qui restèrent sans effet, mais dont l’application eût produit le plus grand bien , et rendu inutile le mémoire que j’adresse à V. M.
L’Espagnol qui s’enriebit à force de sacrifier des Indiens dans les travaux des mines ne. craint ni la potence ni aucuncaulre peine légale : il sait que les Indiens se taisent de peur d’être tués de quelque autre manière ; cette retenue les encourage et leur fait espérer que le crime restera inconnu.
Il se llatle d’arrêter par quelque sacrifice d’or ou d’argent les poursuites de la justice, et cette confiance est justifiée par mille prévarications des tribunaux.
11 croit que s’il était mis en jugement la preuve du délit serait impossible, parce que les Indiens qui tremblent devant lui n’oseraient le dénoncer, et se porteraient plutôt à déposer en sa faveur.
Si les témoins sont des Indiens d’une autre seigneurie „ il se flatte de les rendre muets en les menaçant de toute la sévérité de leur maître s’ils osaient éclairer la justice sur son compte.
Et lors même que ce sont des Espagnols qu’on appelle en témoignage, les coupables peuvent eneoro s’assurer l’impunité par les déclarations fausses qu’ils en obtiennent ; les uns les font parce qu’ils auront peut-être un jour besoin d’en avoir de semblables , les autres parce que l’or devient le prix de leur criminelle complaisance.
Pour peu que la déposition d’un témoin soit favorable à l’accusé , celui-ci ne doute plus que le juge
complaisant n’en prenne sujet de l’acquitter , parce qu’un seul jugement de cette espèce peut assurer sa fortune : avantage qu’il ambitionne au moins autant qu’aucun autre Espagnol, et sans lequel les hommes qui sont allés dans les Indes remplir de pareilles fonctions n’auraient jamais quitté leur patrie pour s’exposer aux dangers d’un pays et d’un climat entièrement nouveaux.
La violence des passions n’asservit pas seulement le cœur; elle aveugle encore la raison; aussi est-il inutile d’établir des peines contre celui qui désire ardemment une chose dont il peut facilement jouir. Il semble qu’il ne faudrait rien moins qu’un miracle de la grâce pour être alors maître de soi-même: celui qui a exposé l'homme à satisfaire la passion qui le domine a péché mortellement , parce qu’il n’a pu compter sur le secours de la divinité pour l’en préserver.
Que dirait-on d’un père qui présenterait le sein de son fils au poignard d’un frénétique , son implacable ennemi ; qui abandonnerait au milieu d’un désert sa tille , jeune et belle , à la conduite d’un libertin dont les desseins lui seraient depuis longtemps connus; ou oui exposerait son enfant dans un bois rempli de lions et de tigres affamés ? Suffirait-il dans les deux premiers cas de faire des menaces au frénétique et au libertin ? Or je ne mets aucune différence entre eux cl les animaux féroces, qu’il serait inutile de vouloir arrêter par la menace de la peine capitale.
Cette considération, Seigneur, rendrait, suivant
moi, V. M. coupable de rénorme péché d’homicide
à l’égard de chaque Indien qui succomberait sous les mauvais traitemens de son maître, puisque les lois qu’elle aurait faites pour prévenir ce malheur ne pourraient lui servir d’excuse devant: Dieu depuis qu elle en aurait reconnu elle-même F insuffisance.
Dans la péninsule, si Y. M. a le malheur de nommer un homme avide de richesses au gouvernement d’une province, cet employé accumule rapidement d’immenses trésors , en sorte que lorsque le jour de la justice" arrive pour lui il est déjà riche et ne craint personne , parce qu’il est sous la protection de sa fortune. Cet abus déplorable a lieu sous les yeux de Y. M. , de son conseil royal et de deux chancelleries, auprès desquelles tout le monde peut réclamer sans avoir à craindre aucune tyrannie domestique, et pendant que chaque sujet peut circuler librement partout, adresser des lettres et des représentations, et profiter des avantages d’une situation infiniment meilleure que celle des Indiens.
A quoi servirait donc de publier des lois pénales pour contenir les maîtres des commanderies ou les seigneurs des Indiens ? Arien du tout. Les audiences royales de ces pays sont éloignées de deux à quatre cents lieues , et V. M. en est encore bien plus loin : les Indiens sont retenus dans les maisons de leurs maîtres , d’où il leur est impossible de s’échapper, ni de faire la moindre réclamation ; leur seul espoir est dans la mort , et elle vient en effet bientôt à leur secours ; malheureusement ces pertes sont irrépara-
blés, et il ne reste à V. M. aucun moyen de compensation .
J entends dire aux défenseurs du système opposé que si les Indiens sont cédés comme vassaux à des Espagnols , riches tenanciers et domiciliés en Amérique , ils en seront traités comme une propriété précieuse dont la conservation est de la plus haute importance pc^ur les héritiers naturels de ces colons: les apologistes en concluent que l’on ne verra plus maltraiter les Indiens comme autrefois , attendu qu il n’est plus aussi aisé de les remplacer, et que leurs possesseurs seront intéressés à les conserver et à les voir multiplier par le mariage , ce qui serait impossible si l’on ne suivait pas avec eux un régime de douceur et de modération. Mais tout ce raisonnement n’est qu’un sophisme. Les mêmes réflexions et les mêmes promesses furent faites par les pères des propriétaires actuels au roi catholique don Ferdinand, l’aïeul de Votre Majesté , et ils obtinrent non seulement la propriété des terres , mais encore les droits attachés à la commanderie pour trois générations ; cependant il est évident par mille preuves qu’avant d’être arrivés à la moitié de la première période ils n’avaient plus autour d’eux un seul Indien vivant.
La raison en est fort simple. L’envie d’acquérir beaucoup d’or en peu de temps agit avec bien plus d’énergie que la prudence sur le cœur des hommes ambitieux ; ils jouissent personnellement et sans attendre, au lieu que les biens que leur sagesse pourrait obtenir ne seraient que pour leur postérité , et dépendraient même des événemens. C’est ainsi
que l’on volt des chefs de famille perdre bientôt , par l’effet d’un travail excessif, des animaux domestiques très chèrement payes , dont ils auraient pu tirer encore parti, ainsi que leurs enfans, s’ils avaient pris soin de les conserver. L’intérêt du moment a toujours été plus puissant sur l’homme que celui de l’avenir ; et s’il en était autrement pourquoi les hommes pêeheraient-ils ? N’est-il pas plus important pour eux d’être toujours fidèles à la vertu? C’est que les jouissances de la terre leur font oublier celles d’une autre vie.
L’évêque de Cuenca , devenu prélat de Saint- Domingue, écrivit au roi catholique et ensuite à V. M. tout ce que je viens de lui dire lorsqu’il fut nommé président de l’audience royale et gouverneur de 1 île Espagnole. Moi-même je l’avais aussi annoncé à V. M. en 1 5 1 7 , lorsqu’elle vint de Flandre gouverner son royaume d’Espagne; mais les mesures que l'on prit alors furent insuffisantes, parce qu'on négligea d'en surveiller l’exécution.
A quel témoignage eon\ient-il d’accorder la préférence , à celui des deux évêques qui ne désirent que le salut des Indiens et la conservation de l’Amérique , ou à celui de certains sujets de V. M. qui ne lui tiennent un autre langage que pour des motifs d’avarice bien connus, quelque soin qu’ils prennent de les dissimuler en calomniant les malheureux Indiens ?
Les promesses faites par ces hommes au roi catholique et à V. M. ont été exécutées ainsi que nous l’avons rapporté, pour l’avoir vu de nos propres.
yeux ; c’est à dire que dans certaines îles ils n’ont pas laissé un seul homme ; que dans d’autres il n’en reste qu’un très petit nombre, et que la terre-ferme a été le théâtre des exécutions terribles dont j’ai déjà parlé.
Ainsi donc ht loi de Dieu ne permet pas de confier des indiens aux Espagnols, sous quelque nom et sous quelque condition que ce soit. La même loi a établi V. M. père , tuteur et gouverneur des Indiens, et lui a par conséquent imposé l’obligation de les réunir à la couronne avec les mêmes droits que ses autres sujets, à titre perpétuel et irrévocable, et dont il convient que la déclaration formelle soit faite et décrétée par les cortès générales du royaume.