ARTICLE PREMIER
Exposé sommaire des motifs qui ont servi de fondement aux opinions contradictoires de l’évêque de Cfuapa et de V historiographe du roi 3 sur les points en discussion relatifs à l’Amérique ‘ rédigé par le père Dominique Soto , d’après l’ordre du royal et suprême conseil des Indes , et de V assemblée de théologiens et de jurisconsultes convoquée à Falladolid en 1 55o.
Tues illustres, très magnifiques et révérens seigneurs et pères , vos seigneuries , vos grâces et vos paternités mont ordonné d’exposer en abrégé ce que l’illustre docteur Sépulvéda et le révérendissime evêque de Chiapa ont dit dans ce conseil suprême, afin que la decision qu il doit porter soit fondée sur une entière et parfaite connaissance de la chose dont il s agit. Il mJa été recommandé de ne point parler de mon opinion, et de m en tenir à l’exposé fidèle de ce qu’ont dit les deux antagonistes. Si Ton ne meut imposé cette loi, j’aurais pu jeter quelque jour sur la question ; mais j’espère que cette tache , qui ne peut être remplie en ce mo-
ment , le sera plus lard si on veut me le permettre.
Vos Seigneuries , vos Grâces et vos Paternités désirent savoir quelles mesures et quelles lois il convient d’établir pour répandre plus facilement la religion catholique dans le Nouveau-Monde, que Dieu nous a découvert , de manière qu’il soit conservé au roi aux conditions de la bulle d’ Alexandre Vï , et sans danger pour la conscience de Sa Majesté.
Ni le seigneur évêque ni l’illustre docteur n’ont songé à traiter ce sujet d’une manière générale dans leurs mémoires. Ils se sont bornés à examiner s’il est permis ou non de faire immédiatement la guerre aux Indiens pour les soumettre, et leur prêcher ensuite l’Evangile.
Le docteur Sépulvéda soutient l’affirmative, et dit qu il est non seulement permis, mais encore expédient d’attaquer les Indiens pour les convertir après les avoir vaincus.
Le seigneur évêque assure au contraire que la guerre n’est qu’un mauvais moyen , et quelle est de plus injuste et opposée à l’esprit delà religion catholique.
Avant d exposer les motifs sur lesquels chaque antagoniste fonde son opinion , je dois avertir que le docteur n’a point argumenté par écrit , et qu’il s’est contenté de rapporter la plus grande partie du contenu de son ouvrage , au lieu que le seigneur évêque a lu le sien.
Dans l’écrit de celui - ci on ne trouve point l’ordre et le plan qu’a suivi le docteur , et par conséquent il ne s’est point assujetti à le réfuter article r.
par article; il y a mêlé des considérations étrangères aux objets qu’a traités son adversaire.
11 résulte de là que si vos Seigneuries , vos Grâces et vos Paternités désirent connaître la force relative des raisons alléguées de part et d’autre, il serait utile quelles prissent lecture de l’ouvrage de Sépulvéda comme elles l’ont déjà fait de celui de Las Casas.
En attendant, je dirai que l’illustre docteur défend son système par des considérations qu’on peut réduire aux quatre suivantes :
11 dit : i°. que la guerre est juste , et que les Indiens l’ont méritée par F énormité de leurs crimes , particulièrement de celui de l’idolâtrie , et pour d’autres péchés contre les lois de la nature , dont ils ne cessent de se rendre coupables.
2°. Que les Indiens sont une nation grossière , servile par sa nature , et par conséquent l’esclave obligée des autres nations , plus distinguées , telles que la nation espagnole.
3°. Que ces moyens sont les seuls qui puissent assurer l’établissement de la religion chrétienne dans les Indes ; que ce résultat en est infaillible si on veut les employer , mais que sans eux il serait impossible d’obtenir ce qu’on désire.
4°. Qu’il faut mettre un terme aux maux que les Indiens font souffrir à l’humanité , puisqu il est prouvé qu’ils tuent d’autres hommes pour les immo - 1er à leurs idoles , et même pour les manger.
Le docteur Sépulvéda s’attache à prouver sa première considération par des autorités et des exem-
pies tirés de l’Ecriture sainte, parla doctrine de plusieurs canonistes, et par des réflexions sur l’horreur des crimes quil reproche aux Indiens.
Dans 1 exposition verbale que vous avez entendue il n a point cite autant de faits que dans son écrit ; il s’est borné à deux ou trois.
Dans le chapitre IX du Deutéronome il est dit que Dieu voulut faire périr plusieurs nations à cause de leurs impiétés , et il est prouvé que cette sentence fut exécutée à main armée par les Israélites ; d’où l’on peut conclure , suivant le docteur , que toute guerre faite aux impies pour punir leur impiété est aussi juste que celle du peuple de Dieu.
Cette doctrine est appuyée par le chapitre XII du meme livre, où nous voyons que Dieu ordonne aux Hébreux de renverser les temples des Gentils et de briser leurs idoles, et par le XXVIe du Lévilique, dans lequel Dieu menace son peuple de le détruire comme les nations idolâtres s’il en vient à imiter ses abominations.
Quant à la manière dont il faut faire la guerre aux Indiens , Sépulvéda l’a indiquée en rapportant le XXe chapitre du Deutéronome. Dieu y recommande aux Israélites , lorsqu’ils iront faire la guerre , d offrir la paix aux villes avant de les attaquer; de ne point les maltraiter si elles l’acceptent , et de se contenter de leur imposer des tributs : dans le cas contraire , ils s’en empareront et en passeront les habilans au fil de l’épée , excepté les femmes et les enfans. Le texte ajoute qu’il faudra traiter ainsi toutes les villes éloignées : le docteur a expliqué ce
dernier mot en disant qu’il ne s’agit pas seulement ici de villes matériellement éloignées du peuple de Dieu , mais encore de celles qui en sont moralement distantes par leur croyance religieuse ; le docteur pense seulement qu’il ne faut pas pousser la rigueur jusqu’au point de tuer tous les Indiens.
Le seigneur évêque s’est appliqué à détruire le premier raisonnement du docteur par différentes considérations. Il n’est pas certain, a-t-il dit , que l’idolâtrie des Cananéens ait été le motif de la guerre d’extermination que les Israélites leur firent; la cause en fut plutôt dans la promesse que Dieu avait faite de donner ce pays aux descendans d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, et dont il avait réservé l’accomplissement pour le temps de Moïse et de Josué : cette promesse est annoncée dans le XXe chapitre du livre de la Genèse et dans d’autres endroits de l’Ecriture. Si la guerre contre Canaan n’avait pas eu d’autre cause que l’idolâtrie , elle aurait eu lieu contre tous les peuples idolâtres , tandis que les Israélites n’attaquèrent que ceux qui leur refusaient la possession de la terre promise : c’est ce que prouve le texte même du XXIIIe chapitre du Deutéronome, puisqu’il fut défendu au peuple de Dieu de faire la guerre aux Egyptiens et aux Iduméens , au milieu desquels il avait habité comme étranger. Las Casas ajoute que l1 éloignement de quelques villes dont il est question est une véritable distance naturelle et physique, et que rien n’oblige de l’entendre au sens spirituel , comme le voudrait l’auteur de la glose.
Les menaces que Dieu fait aux Israélites ne prou-
vent rien pour l'opinion de Sépulvéda ; ils étaient le peuple de Dieu , et personne ne sera surpris que la Majesté divine les menaçât , puisqu’ils étaient sa nation choisie. Il ne s’agit donc ici que des nations étrangères. En vain le docteur parle-t-il aussi du châtiment de Sodome et de quelques autres villes criminelles , puisque beaucoup de faits sont cités dans la Bible pour nous faire admirer la conduite de Dieu , plutôt que pour nous apprendre à les imiter : tel est le sentiment de saint Augustin et de saint Grégoire - le - Grand au sujet de l’exemple rapporté parle docteur Sépulvéda.
Non seulement, dit le seigneur évêque, il ne résulte pas du texte sacré que cette guerre eut pour objet de punir les Cananéens de leur idolâtrie , il est encore impossible de le supposer ; car , djaprès la doctrine de l’Eglise catholique , la guerre n’est jamais permise contre les infidèles pour les punir de ce qu’ils sont dans l’égarement , ni pour les contraindre de se faire chrétiens : c’est ce qu’ont enseigné saint Augustin, saint Thomas d’Aquin et d’autres pères de l’Eglise. Le fameux passage de l’Evangile où le père de famille commande à son serviteur de contraindre d’entrer dans la salle du festin ceux qui ne le voudraient pas , ne prouve point qu’on puisse les y forcer par la voie des armes matérielles , au lieu d’y employer celles de la doctrine et de la conviction, fondées sur des raisons fortes et irrésistibles : tel est le sens donné à ces paroles par saint Jean Chrysostôme et par d’autres grands docteurs de l’Eglise ; tel est aussi le sentiment d’innocent IV
dans son commentaire du chapitre Majores du titre de Baptismo , insère' aux Décrétales.
Le seigneur évêque ajoute qu’on ne peut rien conclure en faveur du système de la guerre contre les Indiens de ce qu’on a prétendu que quelques empereurs, conseillés par de saints personnages, 1 ont faite aux idolâtres, comme Constanlin-le-Grand aux Goths et aux Sarmates sous le pape Silvestre, et d’autres empereurs sous le pontificat et d’après le vœu de saint Gre'goire-le-Grand ; car il n’y a rien de vrai dans ces assertions , dont aucune n’est fondée sur des preuves. Si Constantin fit la guerre aux Goths et aux Sarmates , c’est parce qu’ils avaient envahi quelques parties de l’empire romain : Paul Orose et d’autres historiens contemporains ou voisins <Je cette époque nous l’apprennent. Saint Grégoire-le-Grand , loin de vouloir conseiller la guerre envoya le moine Augustin et ses compagnons nrêcherl Evangile aux païens de l’Angleterre, après leur avoir recommandé , suivant le témoignage de Bède et du diacre Jean , d’éviter tout ce qui tendrait à la violence, et de n’employer quedes moyens de persuasion. On sait seulement que ce grand pape approuva indirectement les guerres que le patrice Gennade faisait de son temps, en disant qu’elles avaient beaucoup moins pour objet de faire couler le sang que détendre les frontières de l’empire où le vrai Dieu était adoré , et d’où l’on pourrait envoyer dans les pays conquis des prédicateurs de l’Evangile. Mais si , examine cf s‘ 1 on comprend bien ce passage de Lisloire j on ny trouvera pas un mot qui prouy©
que saint Grégoire- le- Grand voulût qu’on fit la guerre aux idolâtres pour convertir au christianisme tous ceux qu’on aurait soumis par la force des armes.
Saint Paul , dit encore le prélat Las Casas , déclare qu’il ne lui appartient point de se meler des coutumes et des usages des chrétiens ; or, s’il reconnaissait n’avoir aucun droit à cet egard, auraitil conseillé de leur faire une guerre d’extermination? Rien de plus conforme à ces principes que la conduite même de Jésus-Christ, qui refuse de se mêler du partage d’un patrimoine entre deux frères en leur disant : Qui mfa établi juge entre vous ? Saint Augustin pensait aussi qu’il ne convenait point aux chrétiens de prendre parti dans aucune affaire contre les païens , ni de renverser leurs idoles ; mais qu’il pouvait être utile d’employer toute la bienveillance et la douceur possible pour les convertir.
Le docteur Sépulvéda a dit aussi que les Indiens méritent qu’on leur fasse la guerre non seulement parce qu’ils sont coupables d’idolâtrie , mais encore parce qu’ils commettent un grand nombre d autres péchés contre nature , entre autres celui d’immoler à leurs dieux des personnes innocentes. Le seigneur évêque répond à cela qu’en admettant comme vrai ce fait, qui ne l’est point, il n’y a pas un mot dans l’Evangile qui donne aux princes le droit de punir cette sorte de péché. L’infidélité est un crime beaucoup plus grand que l’idolâtrie , et cependant saint Thomas d’Aquin a dit qu’elle ne recevra la peine très sévère qu’elle mérite que lorsque Dieu vien-
dra juger les vivans et les morts, parce qu’elle n’est pas connue comme un péché par les infidèles; voilà aussi pourquoi saint Paul disait aux Athéniens : Je viens vous annoncer le Dieu que vous adorez sans le connaître.
Le docteur ajoute qu’un grand nombre de savans^ canonistes ont pensé que la guerre contre les idolâtres est toujours juste. Le seigneur évêque répond que ceci n est vrai que jusqu’à un certain point et dans quelques circonstances particulières : io lorsqu’il s’agit de reprendre des pays qui étaient chrétiens avant de tomber sous la puissance des idolâtres , comme Alger et les autres villes de la côte de Barbarie ; 2° lorsque les infidèles insultent au culte des chrétiens en profanant leurs temples et leurs cérémonies religieuses : c’est ainsi que 1 empereur Constantin défendit aux païens d’avoir des idoles partout où elles seraient un sujet de scandale pour les chrétiens ; 5° lorsqu’ils outragent les chrétiens en blasphémant publiquement contre la religion chrétienne ; 4° lorsqu’ils s’opposent à la prédication de l’Evangile sans autre motif que leur haine pour la religion de Jésus-Christ; car si les prédicateurs arrivent à main armée, le refus que les
païens font alors de laisser prêcher l’Evangile n’est pas une raison suffisante pour leur faire la guerre, parce qu’on s’est écarté de la doctrine de Jésus-Christ en voulant évangéliser les armes à la main; 5° lorsque les infidèles font la guerre aux chrétiens , comme c est l’usage des musulmans ; 6° lorsqu’ils persécutent des hommes innocens et sans appui , qui
ont été mis sous la protection de l’Eglise ; et même ici l’évêque Las Casas n’admet point le sentiment des canonistes , et soutient que s’il n’y a pas d’autres moyens de les protéger, c’est un moindre mal de laisser succomber quelques chrétiens innocens que d’entreprendre une guerre dont les suites sont incomparablement plus désastreuses , et n’ont pas toujours le résultat qu’on s’était proposé.
Il a conclu de ces principes que la guerre contre les Indiens est illicite, et conduit au péché , quelque idolâtres qu’on les suppose , tant qu’ils n’insultent pas les chrétiens dans leur religion , et qu’elle ne l’est pas moins lorsqu’on la leur fait pour les péchés contre nature dont on les accuse , quand même ils en seraient coupables.
La seconde raison principale sur laquelle le docteur Sépulvéda prétend fonder la justice d’une guerre contre les Indiens se réduit à les présenter comme un peuple grossier, servile et barbare, et propre seulement à vivre sous la dépendance d’autres hommes plus éclairés , tels que les Espagnols , qui pourraient les instruire et les gouverner s’ils étaient soumis par la voie des armes.
Le seigneur évêque a répondu que c’est à tort qu’on suppose aux Indiens un esprit grossier et servile; que leurs mœurs n’offriront même rien de barbare s’ils vivent en société, sous des chefs amis , et régis par des lois qui ne punissent que les actions qu’ils jugent eux - mêmes criminelles. Il s’en faut bien aussi qu’ils soient aussi ignorans que le prétend le docteur Sépulvéda, puisqu’ils construisent des
maisons, fabriquent des armes, savent confectionner le para , et se procurer d’autres objets nécessaires à la vie, quoique leurs arts, leurs habitudes et leurs coutumes ne ressemblent en rien à ce qui distingue les Espagnols. Niant ainsi les faits que Sépulvéda suppose vrais , son adversaire détruit les conséquences qu’il a voulu en déduire.
La troisième raison essentielle du docteur Sépulvéda, c’est qu’en soumettant les Indiens par les armes il est plus facile, plus commode, et parconséquent plus convenable de leur annoncer ensuite 1 Evangile , de leur mieux persuader la vérité de la religion chrétienne , et de les porter plus efficacement aux pratiques qu’elle commande. Le seigneur eveque combat ce troisième point de plusieurs manières, et défend l’opinion contraire par différentes raisons que j’indiquerai.
La religion ne permet pas, dit-il, de prouver les vérités qu elle enseigne par des raisonnement purement naturels. Il faut, comme le dit saint Paul , que 1 esprit se soumette en rendant hommage à la fois , ce qui suppose , comme condition très importante, que ceux qui entendent ses ministres les regardent comme des hommes de bonne foi, incapables de vouloir tromper. Cette idée favorable, antérieure à toute prédication , ne peut naître dans 1 esprit des Indiens à moins qu’ils ne soient témoins de la conduite vertueuse , pacifique, désintéressée et entièrement franche du prédicateur, ces qualités pouvant seules disposer l’idolâtre à l’écouter avec attention et respect. L’expérience l’a prouvé dans
les Indes , et la simple raison le confirme : cette doctrine a été celle des évangélistes , des apôtres et des pères de l’Eglise. C’est pour le prouver que le seigneur évêque a copié un grand nombre de passages, en ajoutant qu’il est impossible de les concilier avec l’idée qu’il faut réduire d’abord les idolâtres par les armes pour les convertir ensuite, parce qu’au lieu de disposer les esprits à entendre la vérité, ce moyen ne produit que la haine contre tout ce qui appartient au peuple ennemi, et qu’il n’est pas naturel que l’on ait alors confiance dans ce qu’annonce un prédicateur. Cette manière de convertir lui rappelle celle de Mahomet, qui y faisait servir le glaive ; au lieu que Jésus -Christ recommanda à ses apôtres de se présenter au milieu des gentils comme des brebis au milieu des loups. Aussi saint Grégoire-le- Grand ayant appris qu’on allait établir la religion par les armes chez des peuples païens , « voici , disait-il , une manière nouvelle et inouïe de convertir ; on prétend imposer la foi à coups de verges. »
En vain supposerait-on qu’on ne fait point la guerre aux Indiens pour les forcer à recevoir la foi chrétienne, mais seulement pour les soumettre afin de les instruire ensuite avec plus de facilité : il est certain qu’on a recours à la violence , et que la conversion d’une partie des naturels n’aura lieu que parce qu’ils craindront ce qu’ils ont vu souffrir aux autres, sans qu’il y ait de leur part ni conviction intérieure ni mouvement libre de leur volonté.
I/art de convertir les païens par la guerre choque ouvertement tous les principes du christianisme.
Suivant la doctrine et d’après l’exemple de son divin fondateur, il faut commencer par déclarer que le baptême efface tous les péchés commis avant ce signe de la nouvelle alliance , sans que l’âme soit sujette à aucune peine pour leur expiation , parce que le Seigneur les pardonne tous par sa grâce , ensorte que le ministère de la religion commence par des actes de bienfaisance , et ne devient pénible pour les chrétiens que lorsque ceux qui se sont soumis à ses lois par fonction du baptême rentrent dans les voies du péché , et irritent la colère de Dieu. Mais c’est le contraire que l’on verrait arriver si la prédication commençait par une guerre comme celle de Mahomet , puisqu’au lieu de ce pardon gratuit et plein de douceur de tous les péchés la religion ne se présenterait que pour infliger la plus terrible des peines, par le glaive exterminateur.
Si , comme on l’a dit plus haut , les canonistes permettent la voie des hostilités contre les peuples qui s’opposent à la prédication de l’Evangile, ce principe ne s’applique qu’aux circonstances où l’on peut être assuré que ces peuples connaissent le caractère de la religion, comme par exemple lorsqu’il s’agit des mahométans , qui savent que la profession du christianisme ne les prive point des avantages du contrat social, qui ne sont pas moins compatibles avec la religion chrétienne qu’avec le mahométisme. Mais cette doctrine des canonistes ne peut s’appliquer aux peuples qui, au moment où la permission de prêcher la foi au milieu d’eux leur est demandée , ignorent ce qu’est la nouvelle religion , et soupçonnent que
les prédicateurs qui se présentent sont des espions envoyés pour reconnaître le pays, et indiquer ensuite aux conquérans les moyens de l'envahir. Il ne peut donc y avoir dans ces circonstances de motif suffisant pour leur déclarer la guerre afin de les forcer à recevoir des missionnaires.
Il est vrai que J.-C. nous a commandé d’aller dans tout le monde et de prêcher l’Evangile à toute créature. Quelques personnes ont voulu en conclure que puisque cette obligation nous est imposée , elle suppose le droit de vaincre les obstacles, et que si la guerre est nécessaire pour en venir à bout, ce moyen est par cela même permis comme une conséquence de cette mission divine. Ce raisonnement, a tout le caractère d’un sophisme , puisque l’obligation d’aller dans tout le monde et d’y prêcher la foi suppose comme condition que les peuples consentiront a nous recevoir et à nous entendre. Voilà pourquoi Jésus-Christ n’accorda à ses envoyés aucune puissance extérieure coactive , et leur dit au contraire que si les habitans d’une ville refusaient de les entendre, ils devaient aller dans une autre, et surtout commencer leur ministère en annonçant la paix. Les apôtres lui demandèrent qu’il fît descendre le feu du ciel sur Samarie , parce que ses habitans refusaient de recevoir le divin législateur : loin d’approuver leur indignation, il les reprit sévèrement , et leur dit qu’ils n’avaient pas encore bien compris combien l’esprit des ministres de l’Evangile doit être pacifique , doux , humble et charitable.
Des hommes qui n’ont jamais promis d’écouter l’en-
seignement des dogmes et de la morale du christianisme n’ont contracté aucune obligation civile de souffrir la présence de prédicateurs au milieu d’eux, et par conséquent ils n’ont donné à personne juste sujet de leur faire la guerre pour un motif semblable. Voilà ce que soutient le seigneur évêque; mais vos Seigneuries, vos Grâces et vos Paternités auront à examiner cette question , et à décider jusqu’à quel point elle est vraie.
La quatrième raison fondamentale du docteur Sépulvéda , c’est que les Indiens outragent l’humanité tout entière en égorgeant des personnes innocentes , et en les offrant en sacrifice comme victimes à leurs idoles. Ce péché permet à tous les souverains des nations civilisées de faire la guerre aux Indiens jusqu’à ce que cette barbare coutume soit abolie parmi eux.
Le seigneur évêque nje cette conséquence , parce qu’il n’est prouvé , ni par l’Evangile ni par aucun autre texte de l’Ecriture sainte , que Dieu ait imposé à un souverain l’obligation de détruire les abus qui régnent dans un pays qui n’est pas soumis à ses lois.
Le moyen que l’on voudrait employer pour cela serait une nouvelle cause surabondante de péchés , parce que la guerre est ordinairement accompagnée de vols , d’assassinats , de violences , d’adultères et de tous les maux possibles. La guerre ne serait ici qu un remède pire que le mal , car elle ferait périr des milliers d’hommes innocens mêlés avec les coupables, pour ne sauver que ceux en petit nombre
«MMMM
( 3ji )
qui seraient destinés aux idoles. Or l’Evangile est formellement contraire à un pareil système de guerre, puisqu’il défend de séparer l’ivraie lorsqu’il est mêlé en herbe avec le froment , de peur d’arracher en même temps celui-ci : Jésus- Christ veut qu on le laisse jusqu’au temps de la moisson , c’est à dire jusqu’au jour du jugement.
Il ne faut pas oublier que si parmi les nations civilisées l’immolation des victimes humaines passe pour une coutume barbare , il n’est pas également certain que chez des peuples presque sauvages ce crime soit aussi grand que nous le croyons maintenant ; nous ne pouvons pas douter qu’il ne le soit aux yeux de Dieu , mais il y a un juste motif de penser autrement à l’égard des hommes.
Ces peuples sont persuadés qu’ils font un acte de religion agréable à la divinité. S’ils veulent se la
rendre propice , ils lui offrent ce qu’ils croient le meilleur et le plus élevé , c’est à dire l’homme lui-même , et afin que l’offrande soit encore plus agréable, ils en choisissent une qui soit pure et innocente. Rien, suivant leur opinion, n’est plus capable de plaire à Dieu , et ici , bien loin de trouver ce culte inhumain , ils ne font en l’exerçant que céder à une disposition religieuse.
Les Indiens de l’ Amérique ne sont pas les seuls ni les premiers qui soient tombés dans cette erreur : Eusèbe , dans son livre de la Préparation évangélique , saint Clément , Lactance et beaucoup d’autres écrivains dignes de foi , attestent qu’elle a été commune à un grand nombre d’anciens peuples dont ils
nous font connaître les noms. L’Écriture sainte ellemême nous représente Jephté sacrifiant sa fille pour accomplir le vœu qu’il a fait au milieu du peuple choisi ; et d’un autre côté il semble que Dieu ne condamne pas toujours une pareille offrande , puisque , voulant éprouver la fidélité d’ Abraham , il lui commande de lui sacrifier son fils Isaac , et n’arrête le bras qui va le frapper que lorsque Abraham a commis son péché s’il est vrai que ce en être un dans toutes les occasions que de consentir à l’immolation de victimes humaines innocentes. En vain dirait- on que ces événemens cachaient de grands mystères , et qû’on n’en peut rien conclure; ces mystères existaient dans la pensée de Dieu : mais nous ne voyons dans Abraham qu’un acte d’obéissance , et si ce saint patriarche avait cru que les sacrifices de victimes humaines étaient tellement barbares que rien ne pouvait les faire excuser, il eût douté si celui qui venait lui porter l’ordre d’immoler son fils Isaac était un envoyé de Dieu , lieu d’un esprit démoniaque transformé en ange de lumière.
Il suit de là que les peuples barbares ne sont pas aussi criminels qu’il le paraît au premier coup d’œil, et que leur coutume d’immoler des hommes à leurs dieux ne saurait être un motif suffisant de guerre. Les Romains rencontrèrent dans le cours de leurs conquêtes des nations accoutumées à faire de semblables immolations ; cependant ils n en punirent aucune , et ils se contentèrent d’avertir que cet usage était criminel , et de l’abolir pour toujours.
Si le seul motif d’empècher les sacrifices humains faisait entreprendre la guerre, celle-ci serait inutile quant à son but essentiel , car elle ne servirait qu’à rendre plus profonde l’envie de servir la cause de Dieu par un moyen qui paraîtrait d’autant plus permis et d’autant plus religieux qu’il serait plus en horreur au peuple qui apporterait la guerre : on verrait bien alors cesser les sacrifices publics ; mais ils se multiplieraient en secret. En un mot , il n’est dans l’économie d’aucune loi, soit divine, soit humaine , de permettre le mal , quelque bien qu’il en puisse résulter.
Le seigneur évéque termine son mémoire en proposant des moyens pour propager l’Evangile dans les Indes , de manière que ce pays reste légitime-* ment soumis au roi de Castille. 11 divise pour cela l’Amérique en deux espèces de territoire ; celui où les missionnaires peuvent pénétrer en toute sûreté , et celui où l’on ne veut pas les recevoir.
Il pense que les prédicateurs de l’Evangile peuvent aller dans le premier , mais sans soldats , accompagnés seulement d’hommes pacifiques , de bonnes mœurs , instruits des vérités du catéchisme et des principes de la bonne morale. Le bon exemple, une conversation sage , et la doctrine évangélique sur la paix et les vertus sociales , feront aimer la religion chrétienne, sa morale, et le souverain qui aura envoyé des sujets aussi pacifiques, et qu’on respectera comme les organes d’une justice utile et impartiale.
A l’égard des pays que les Espagnols n’ont pas
encore occupés , le seigneur évêque pense que les missionnaires doivent attendre des circonstances plus favorables pour les visiter. Il veut qu’on prépare ce moment en bâtissant quelques châteaux sur les frontières déjà soumises au roi d’Espagne en vertu de la bulle du pape Alexandre VI. Lorsque ces établissemens seront formés , on cherchera à entretenir un commerce et des relaiions pacifiques avec les Indiens indépendans du voisinage , en évitant avec soin tout ce qui pourrait leur faire craindre des persécutions. Les bons procédés feront naître la confiance ; celle-ci s’affermira , et le jour viendra où les prédicateurs de l’Evangile pourront se montrer au milieu d eux , accompagnés , ainsi qu’ailleurs , d’hommes instruits , et faire à ces peuples tout le bien qu’on se propose.
Ces moyens de conversion sont conformes à l’esprit de la bulle d’Alexandre VI , ainsi que l’a annoncé celle du pape Paul, où il est dit que les Indiens deviendront sujets du roi d’Espagne aussitôt qu’ils seront convertis ; non qu’ils doivent perdre la jouissance de ce qu’ils possèdent en propre , mais seulement de manière qu’ils reconnaissent la souveraineté de Sa Majesté en lui payant un léger tribut comme témoignage de leur reconnaissance pour la protection , la justice et l’enseignement dont ils seront redevables à l’administration du roi.
V oilà , Seigneurs , l’exposé sommaire de ce que le savant docteur et le seigneur évêque ont dit et écrit afin que vous prononciez en toute connais-
sauce de cause sur ce qu’il convient de faire pour la plus grande gloire de Dieu.
Le seigneur évéque s’est beaucoup plus étendu dans son rapport que le docteur, parce qu’il a passé un grand nombre d’années parmi les Indiens , et consacré son zèle à proposer tout ce qu’il a cru utile à leur bonheur. Les motifs qui ont animé le savant historiographe ne Sont pas moins respectables, et ses efforts méritent votre reconnaissance.